Le congrès du Parti communiste de l'Union soviétique (PCUS) s'est tenu à Moscou du 14 au et a réuni des délégués venant de toute l'URSS ainsi que des délégués des « partis frères » venus d'autres pays. Ce congrès est resté célèbre par la déstalinisation qui y a été officialisée.

Les débuts de la déstalinisation

À l'ouverture du congrès le , les « observateurs » n'en attendaient pas grand-chose. Les grands changements soviétiques, après vingt-six ans de stalinisme, ne se faisaient plus lors des congrès du parti, que Staline n'avait tout simplement pas convoqués de 1939 à 1952. La déstalinisation progressait lentement depuis la mort du « Père des peuples » en 1953 : ainsi, les médecins, juifs en grande partie, dont l'arrestation avait été annoncée en , et qui étaient accusés d'avoir voulu attenter à la vie de Staline, avaient été réhabilités.

Malenkov insistait sur un nouveau respect de la « légalité socialiste » et promettait un « mieux-vivre » aux Soviétiques. Nikita Khrouchtchev avait réconcilié l'URSS avec la Yougoslavie de Tito et la nouvelle direction du parti et de l'État avait « déclaré la paix au monde » : mais ce dégel semblait trop lent, trop prudent pour remettre en cause les fondements du système. Dès la mort de Staline, pourtant, ses héritiers avaient pris quelque distance avec son héritage. En , Lavrenti Beria avait été arrêté, puis discrètement éliminé (avec l'aide de l'armée et de Joukov, que Staline avait écarté du « premier cercle » du pouvoir, au soupçon de « bonapartisme »). Mais cette déstalinisation était « rampanteFrançois Brévent, « Abattre Staline sans toucher au système », Le Monde, , . » : on ne s'attaquait pas ouvertement à Staline par crainte d'ébranler tout l'édifice depuis 1917 en dénonçant celui qui l'avait incarné pendant trente ans : « on voulait en finir avec l'idolâtrie, tout en conservant l'idole, jeter par-dessus bord le « culte » sans mettre en cause la personnalité » de Staline.

Khrouchtchev avait d'ailleurs ouvert le congrès en saluant la mémoire du Chef, mais sans lyrisme excessif, et pour mieux mettre en valeur la solidité de ses successeurs : « La mort a arraché de nos rangs Joseph Vissarianovitch Djougachvili dit Staline. Les ennemis du socialisme escomptaient le désarroi dans les rangs du parti, la discorde au sein de sa direction, des hésitations dans sa politique intérieure et étrangère. Mais tous ces calculs ont été sans lendemain. » « Cette sécheresse était révélatrice. Les délégués ne devaient pas perdre trop de temps à pleurer le disparu ». La suite des travaux du congrès devait le démontrer : puisqu'on ne pouvait faire comme si Staline n'avait pas existé, et qu'on ne pouvait plus passer sous silence la réalité de son règne, il fallait l'en rendre personnellement responsable pour en innocenter le système qui l'avait produit (le léninisme) et celui qu'il avait instauré (le stalinisme), et dont les « iconoclastes » khrouchtchéviens étaient les héritiers. Khrouchtchev commence donc par préciser que le Comité central du parti « s'est élevé résolument contre le culte de la personnalité, étranger à l'esprit du marxisme-léninisme, et qui fait de tel ou tel dirigeant un héros thaumaturge », puis Mikhaïl Souslov enfonce le clou : « La théorie et la pratique du culte de la personnalité - étrangères à l'esprit du marxisme-léninisme - qui avaient pris de l'extension avant le congrès (octobre 1952) ont porté un grave préjudice au travail aussi bien d'organisation qu'idéologique. »

Souslov laisse donc entendre que la déstalinisation aurait commencé du vivant de Staline, et à tout le moins que le « culte de la personnalité » serait un phénomène relativement récent ; hypothèses à vrai dire peu crédibles, et dont on peut douter que ceux-là mêmes qui les exprimaient y croyaient, mais qui manifestent bien une volonté de continuité et une crainte de la rupture : si loin qu'aille la remise en cause du passé, elle ne saurait aller jusqu'à suggérer une « faute » du parti lui-même, et moins encore un « vice » du léninisme. Anastase Mikoïan poussa au plus loin possible la « rectification sans dommage » : non seulement le culte de la personnalité fut une mauvaise chose, étrangère au marxisme-léninisme, mais Staline (et non le stalinisme) se trompa : « Quand nous analysons l'état de l'économie du capitalisme moderne, il est douteux que soit exacte et puisse nous aider la thèse formulée par Staline dans Les Problèmes économiques du socialisme en URSS. ».

Par ces paroles, l'orateur met fin au mythe de l'infaillibilité ; et Mikoyan de dénoncer « la mise sous scellés » des statistiques, la décadence de la recherche scientifique et historique, la faillite de la propagande et la réduction de l'étude du marxisme-léninisme à la lecture du Précis d'Histoire du Parti communiste attribué (généreusement) à Staline lui-même.

Le « rapport secret »

Le , Khrouchtchev invite les représentants des « partis frères » à quitter la salle et à laisser les Soviétiques débattre entre eux de son rapport ; consacré aux « crimes de Staline ». Kaganovitch avait averti : « la question du culte de la personnalité est difficile » et la déstalinisation tentée par les héritiers de Staline leur paraissait nécessiter un maximum de discrétion (quoique Khrouchtchev voulût tirer le plus gros avantage politique possible de ce tournantSon grand rival, Malenkov, avait été plus directement que lui associé aux purges de l'avant-guerre, et lui-même était peut-être de tous les hauts dirigeants soviétiques le moins directement impliqué dans les crimes de « la période du culte ».). Mais pourquoi un rapport secret ? Parce qu'il fallait rompre avec le passé, tout en s'assurant que la rupture se fasse avec le minimum de dégât. François Brévent :

« Il est probable qu'en ce premier temps de l'ère post-stalinienne, les dirigeants cherchaient les nouvelles « règles du jeu ». Ils étaient probablement tous d'accord, au moins depuis l'exécution de Beria, pour « civiliser » le système, en finir avec la monstruosité de l' « alternance par le meurtre » (…) La révélation des crimes commis dans un proche passé était une sorte d'exorcisme. Sans doute le régime était-il aussi en quête d'une nouvelle légitimité. (…) À la mort de Staline, le parti était toujours révéré par habitude. Mais il avait pratiquement cessé d'exister. Le régime s'était transformé en la dictature d'un homme qui convoquait simplement lorsque tel était son bon plaisir les organismes réguliers du PC, qui régnait par la terreur en prenant la précaution d'éliminer les chefs de sa police et les cadres de son parti lorsqu'ils prenaient du poids. »

D'une certaine manière, la disparition de Staline « ressuscite » le parti - et les luttes intestines qui se développent dans tout parti pour le pouvoir - surtout lorsque ce parti est, ou est supposé être, au pouvoir. Le , Malenkov, chef de l'appareil du parti, est remplacé par Nikita Khrouchtchev qui prendra en septembre le titre de Premier secrétaire (et non de Secrétaire général). Dans un affrontement entre le chef du gouvernement et le chef du parti, ce dernier a tout intérêt à refaire du parti la force dominante qu'il est supposé être, en stricte fidélité à la conception marxiste-léniniste. C'est ce à quoi va s'atteler Khrouchtchev. Son « rapport secret » aura donc, entre autres fonctions, celle de restaurer la primauté du parti (dont il était le chef) sur le gouvernement, et par conséquent de reléguer celui-ci, et l'appareil d'État, à un rôle d'exécution, de mise en œuvre, des grandes orientations fixées par le parti. De ce point de vue, le « khrouchtchévisme » est effectivement un retour au léninisme, mais sans Lénine, et hors des conditions historiques du léninisme.

Le congrès est donc le moment d'une lutte, sans doute soigneusement préparée par les khrouchtchéviens. Le Premier secrétaire représentait en effet la Nomenklatura du parti, « tous ces gens d'appareil qui avaient tout de même gardé une influence prépondérante lorsqu'il s'agissait de composer les délégations au congrès. Prérogative sans importance si le congrès n'était qu'une liturgie. Prérogative capitale si l'organisme souverain reprenait son pouvoir ». C'est cette « reprise de pouvoir » par l'appareil du parti sur une coterie personnelle qui marque la stratégie de Khrouchtchev, encore qu'il ne faille pas surestimer le pouvoir de congrès conçus comme « chambre d'enregistrement » de décisions prises, en cascade, au Bureau politique (alors Praesidum), puis au Comité central.

Le Bureau politique, précisément, avait chargé une commission dirigée par Piotr Pospelov, (rédacteur principal du fameux Précis d'histoire du PCUS attribué à Staline) de « faire toute la lumière sur la période du culte ». Le même Pospelov, d'ailleurs, œuvra à la réhabilitation partielle de Staline après la chute de Khrouchtchev… De quelle déstalinisation s'agit-il donc en 1956 ? Et de quelle critique, de quelle dénonciation, de quel stalinisme ? On dénonce le « culte de la personnalité », pas le stalinisme, et moins encore le léninisme… Étrange concept, d'ailleurs, émis par des marxistes, ou présumés tels, que celui de ce culte par lequel on va tenter d'expliquer les « violations de la légalité socialiste » commises dans les trente années de formation d'un système politique, social, économique, culturel, dont on ne tente nullement de remettre en cause les fondements. On explique, au contraire, qu'il reste intrinsèquement légitime.

François Brévent : « Les documents retenus par la commission (Pospelov) ne mentionnent nullement les crimes commis avant 1934, dont furent victimes d'anciens compagnons de Lénine (trotskistes, zinoviéviens, boukhariniens, etc.). Ils ne disent rien des millions de Soviétiques massacrés parce qu'ils étaient adversaires du communisme ou qu'ils n'avaient rien à voir avec ce système : paysans « dékoulakisés », chrétiens, etc. L'indignation du rapporteur commence à partir du moment où la purge frappe aussi les staliniens et où la méfiance maladive du dictateur décime l'encadrement militaire, mettant le pays dans le péril le plus extrême lorsque Hitler envahit l'URSS. »

Il s'agit donc moins d'une analyse des errements du passé que d'un règlement de comptes politique, fondé sur la méthode du bouc émissaire : « Staline fut une monstruosité alors que le parti restait exemplaire ; ce fut une tumeur maligne mais localisés dans un organisme sain » (François Brévent) ; démonstration qui, lorsque le « rapport secret » fut rendu public, par les médias occidentaux d'abord, les services d'information soviétiques ensuite, fut reprise en chœur par l'ensemble du mouvement communiste (Chinois et Albanais exceptés). De ce rapport secret, il fut pourtant donné lecture en URSS et dans les démocraties populaires notamment en république populaire de Pologne et en Hongrie. Le rapport fut distribué aux pays satellites et aux partis communistes internationaux et fuita à partir de la Pologne. Selon Hélène Carrère d'Encausse, ce n'est pas vraiment un hasard dans la mesure où Bolesław Bierut venait de mourir, avec une lutte de succession qui se met en place et une donnée importante : les autres dirigeants des pays communistes avaient leurs propres culte de la personnalité et en général désapprouvèrent le rapport. En , le Département d'État des États-Unis diffusa en Occident une version anglaise, traduite d'une version polonaise, du « rapport secret » (que Le Monde publia in extenso, au grand scandale du PCF, qui parla de « rapport attribué à Khrouchtchev » et dénonça une « opération anticommuniste »).

Pour le PCUS, le « virage » du congrès, loin d'être la reconnaissance d'errements du système, est une victoire de celui-ci ; du moins est-ce ainsi que l'URSS va le présenter :