Le féminisme antiraciste en France est un courant qui cherche à prendre en compte la double oppression sexiste et raciale dont sont victimes en France des femmes issues de l'immigration. Il s'est affirmé dans les années 2000, avec un décalage temporel important par rapport à d'autres pays comme les États-Unis.
À la suite de la parution de Féminisme décolonial, ouvrage de Françoise Vergès publié en 2019, l'expression « féminisme décolonial » tend à concurrencer l'expression « féminisme antiraciste ».
Naissance du féminisme antiraciste Dans le monde anglophone et hispanophone
vignette|gauche|alt=Photographie couleur du portrait d'une femme racialisée aux cheveux grisonnants, souriante |La féministe Barbara Smith, une des autrices du manifeste du Collectif Combahee River en 1977, nommée au prix Nobel de la paix, 2005. Les mouvements féministes antiracistes émergent dès les années 1950 quand des féministes engagées dans des luttes contre les discriminations racistes ou contre la colonisation analysent les multiples formes d'injustice auxquelles elles doivent faire face et qui selon elles se conjuguent, en l'occurrence les inégalités entre hommes et femmes, entre Blancs et racisés, et entre riches et pauvres. Aux États-Unis, c'est la rencontre du féminisme et du mouvement afro-américain des droits civiques (1954-1968) qui a donné naissance au féminisme antiraciste. Le Collectif Combahee River compte parmi les organisations américaines engagées dans cette voie. Ses membres explicitent dans ces termes leurs objectifs : « Nous sommes activement engagées dans la lutte contre l’oppression raciale, sexuelle, hétérosexuelle et de classe, et concevons comme notre tâche particulière le développement d’une analyse et d’une pratique intégrées, basées sur le fait que les principaux systèmes d’oppression sont interreliés (interlocked). ».
Au Royaume-Uni, les discours nationalistes anti-immigrés du conservateur Enoch Powell dans les années 1960-1970, et la précarisation économique des minorités ethniques pendant les années Thatcher auraient favorisé l'apparition du féminisme antiraciste ; la publication par Selma James en 1973 de traduit une approche nouvelle des difficultés rencontrées par des femmes immigrées en Angleterre.
vignette|alt=Photographie couleurs d'une femme racialisée de profil, cheveux mi-longs sur fond d'immeubles |Chandra Talpade Mohanty, autrice de Sous les yeux de l'Occident : recherches féministes et discours coloniaux, 1984.
L'anthologie pionnière publiée par les féministes chicanas (d'origine mexicaine) Cherríe Moraga et Gloria Anzaldúa, Ce pont appelé mon dos : essais par des femmes de couleur radicales (This Bridge Called My Back: Writings by Radical Women of Color) en 1981 donne la parole à des féministes antiracistes chicanas mais aussi à des féministes amérindiennes, asiatiques, noires ; il s'agit d'un des ouvrages de théorie féministe les plus cités au monde.
Chandra Mohanty, féministe d’origine indienne compte comme une figure majeure du féminisme postcolonial et antiraciste. Dans Sous les yeux de l'Occident : recherches féministes et discours coloniaux () (1984), elle analyse un certain discours féministe occidental qui produirait des images stéréotypées des femmes du tiers monde ; dans un tel discours « [la femme du tiers monde] mène une vie tronquée, réduite à son genre féminin (c'est-à-dire : sexuellement contrainte), réduite aussi à son appartenance au tiers monde (c'est-à-dire : ignorante, pauvre, sous-éduquée, traditionaliste, domestique, orientée vers la famille, victimisée, etc.) » cité dans ; les femmes européennes et d'Amérique du Nord y sont au contraire idéalisées, représentées « comme éduquées, modernes, ayant le contrôle de leur corps et de leur sexualité, libres de prendre leurs propres décisions ».
En France La remise en cause du féminisme hégémonique, jugé trop peu conscient des problèmes posés par le racisme, intervient en France dans les années 2000. Il y aurait ainsi, selon certains spécialistes, un « retard français »« Alors que le black feminism, le féminisme postcolonial ou encore les ialodès brésiliennes ont contribué depuis longtemps à radicalement transformer le paysage politique et militant d’autres mouvements féministes dans les contextes anglophone et hispanophone, ces questions n’ont été posées ouvertement en France que récemment par différents mouvements, comme celui des Féministes indigènes de la République (…) ; le retard théorique et politique est grand ». Eléonore Lépinard parle également du « « retard français » dans la réflexion et la pratique de l’intersectionnalité », Cathie Lloyd évoque plusieurs occasions manquées de rencontre du féminisme et de l'antiracisme en France .. Eleni Varikas explique que le féminisme en France est historiquement centré sur les inégalités de classe, considérées comme le seul facteur susceptible de diviser les femmes, et le seul obstacle à un universalisme féministe, les questions d'inégalité raciale étant évacuées du débat, cité dans . Éléonore Lépinard dresse un constat similaire, et observe que les féministes françaises accordent « un statut privilégié, voire un monopole, à la différence sexuelle dans l’analyse théorique », cité dans . Selon Éléonore Lépinard, les travaux parus dans les années 1980-1990 de féministes comme Colette Guillaumin, Christine Delphy et Nicole-Claude Mathieu représentaient les femmes comme une catégorie unifiée.
La critique féministe antiraciste, bien présente en France, y serait invisibilisée, selon Anouk Guiné, du fait de la prégnance du féminisme «universaliste»«La critique multiculturaliste et antiraciste féministe, très importante en Grande-Bretagne, au Canada et aux États-Unis depuis les années 1980, s’inspire des féminismes noirs, asiatiques, Chicanos/Chicanas, du tiers monde, islamiques, lesbiens non-blancs, ainsi que des Women of Color et Queer of Color. Ces féminismes sont bien présents en France mais souvent invisibilisés, car, produit du modèle républicain français, y domine un féminisme blanc et hégémonique qui […] ignore les travaux des féministes minoritaires, comme les francophones « ex-colonisées » », .
Critique de l'instrumentalisation des femmes racisées dans les discours orientalistes français Pendant la période coloniale Des études consacrées aux relations entre « Sexisme et racisme » réunies dans la revue Nouvelles Questions Féministes suggèrent que les colonisateurs français ont pu utiliser la condition des femmes indigènes comme argument pour avancer l'idée d'une supériorité de la civilisation française et justifier la politique coloniale« Dans le numéro « Sexisme et racisme », où le « cas français » a été examiné de près, nous avions montré comment l’oppression des femmes devenait, dans la bouche des hommes politiques, un argument quasi électoraliste, le bloc « droits des femmes », cause universelle et cependant propriété privée de l’Occident, étant transformé en argument ou condamnation opposable à tous les peuples soumis ou à soumettre, à tous les « ennemis » de l’extérieur ou de l’intérieur. Nous avons donc mis cette forme d’instrumentalisation des femmes en rapport avec des situations coloniales passées », Le volume « Sexisme et racisme » étudie «le rôle instrumental que le colonisateur (et la colonisatrice), les savants et les politiques font jouer aux femmes musulmanes dans la construction d’une opposition et d’une domination de l’Occident sur l’Orient», . Un exemple de ce discours orientaliste est offert par le Général Daumas, en poste en Algérie en 1835, et auteur d'un traité intitulé La Femme arabe, ouvrage où la diversité des statuts des femmes dans le monde arabe est occultée par l'usage du singulier. Le général Daumas fait des femmes indigènes un « symbole négatif » de la culture arabe et conclut à l'impossibilité d'assimiler les Algériens, s'opposant par là à ceux qui proposaient d'« élever » les Algériens grâce à une fusion des deux peuples (vainqueurs et vaincus).
Pendant la période actuelle Christine Delphy met en garde contre « les risques de l’instrumentalisation des campagnes féministes au profit de politiques racistes » dans la société actuelle. La revue Nouvelles Questions Féministes suggère une continuité entre le passé colonial et le présent, les « droits des femmes » étant de fait sollicités quelquefois soit pour hiérarchiser des groupes de population sur le territoire français, soit pour légitimer des guerres.
Autres thèmes et engagements militants La relation avec les hommes
vignette|alt=Photographie couleurs d'une femme racialisée assise jambes croisées devant un écran, un micro à la main |La journaliste Rokhaya Diallo, une des figures les plus médiatiques sur féminisme antiraciste en France. Le Collectif féministe du Mouvement des Indigènes de la République, qui reprend certaines idées du féminisme « intersectionnel », affirme sa solidarité avec les hommes racisés. Il déclare lutter pour la défense des femmes tout en se situant aux côtés de ces hommes victimes de discriminations racistes et de classe. Selon Marie-Carmen Garcia, les femmes de ce Collectif « mènent leur combat féministe « à l’intérieur » de leur « communauté », mais elles font front avec « leurs hommes » en dehors de celle-ci ». « Cette attention accordée à la condition des hommes de « leur groupe », estime Marie-Carmen Garcia, est significative d’un féminisme aux prises avec la question posée par l’intersection de plusieurs rapports de pouvoir ».
Le Collectif féministe du Mouvement des Indigènes de la République diverge par là du féminisme dominant, qui traite de la même manière toutes les manifestations du patriarcat sans considération pour la situation particulière de certains groupes d'hommes. Le Collectif féministe se distingue aussi de l'organisation fondée par Fadela Amara Ni Putes Ni Soumises, qui demande l'intervention de l'État français contre les comportements sexistes dans les cités ; le Collectif féministe, quant à lui, recherche d'autres modes d'action contre le sexisme de certains hommes des banlieues, en évitant toute collusion avec les «dominants».
L'affaire du foulard en 2004
Le désaccord des féministes antiracistes et des féministes majoritaires – dites universalistes – a été particulièrement vif au moment des discussions sur l'interdiction du port du foulard islamique à l'école. Lors de cet épisode se sont affrontées sur le terrain idéologique deux organisations particulièrement emblématiques, le Collectif féministe du Mouvement des Indigènes de la République, opposé à la loi sur le foulard, et Ni Putes Ni Soumises, qui y était favorable comme la plupart des organisations féministes. Le Collectif Féministe a argué du fait que la loi risquait de conduire à l'exclusion scolaire de certaines filles ; la position du législateur lui a paru « postcoloniale », au sens où elle perpétuerait un état d'esprit colonial ; Christine Delphy, féministe athée et matérialisteChristine Delphy s'est vu demander dans un entretien comment elle conciliait son matérialisme radical avec sa position en faveur de femmes croyantes, ., qui a pris fait et cause pour le Collectif, a dénoncé dans la loi sur le voile une vision essentialiste des populations nord-africaines musulmanes. Ni Putes Ni Soumises a considéré au contraire que les jeunes filles voilées étaient victimes du sexisme de leur milieu familial et que la loi les libérait de l'oppression.
La critique de l'universalisme républicain vignette|alt=Photographie couleurs d'une femme blanche aux cheveux argentés, avec des lunettes, en train de parler, sur fond de poster LSE |Christine Delphy, figure majeure du féminisme français.