Les abus sexuels dans la communauté Saint-Jean désignent les sévices sexuels commis au sein de cette institution par certains de ses clercs et agents pastoraux.
Le fondateur de la communauté Saint-Jean, Marie-Dominique Philippe, est l'auteur de nombreux abus sexuels sur fond de dérives sectaires. Plusieurs membres de la communauté Saint-Jean sont reconnus coupables d'agressions sexuelles et/ou de viols sur adultes, mineurs ou personnes fragiles. Ces derniers justifient bien souvent leurs actes, contraires à l'ordre moral commun, en invoquant le concept de l'« amour d'amitié ». Ce concept est banni en 2016 après l'intervention du Vatican ; José Rodríguez Carballo évoque des .
En , une commission interdisciplinaire mise en place en 2019 par la communauté publie un rapport qui recense et analyse les abus commis en son sein.
Contexte La communauté Saint-Jean regroupe trois congrégations religieuses : les frères de Saint-Jean, les sœurs apostoliques de Saint-Jean et les sœurs contemplatives de Saint-Jean, ainsi que des oblats (laïcs qui suivent cette spiritualité). Ces communautés, bien que séparées et indépendantes dans leur fonctionnement, partagent une histoire et une spiritualité communes. Elles furent fondées par Marie-Dominique Philippe (1912-2006) en 1975 pour les frères, 1982 pour les sœurs contemplatives et 1984 pour les sœurs apostoliques.
L'Eau vive thumb|redresse|Thomas Marie Philippe en 1986. En 1946, le prêtre dominicain Thomas Philippe fonde un centre international de spiritualité et de culture chrétienne à Soisy-sur-Seine. L'Eau vive connaît un rapide succès. Toutefois en 1951, deux femmes, une laïque et une novice, dénoncent des abus sexuels dans le cadre d'un accompagnement spirituel. Quatre membres de la famille Philippe sont alors sanctionnés par le Saint-Office dont le frère de Thomas Philippe, Marie-Dominique Philippe lui-même fondateur de la communauté Saint-Jean quelques années plus tard... Ce dernier fait l'objet, en 1956, d'une enquête sub secreto, pour complicité avec son frère Thomas Philippe et est condamné en 1957 à l'interdiction de confesser, de séjourner et de prêcher dans des couvents féminins et d'enseigner la spiritualité. Cette sanction est levée en 1959.
L'« amour d'amitié » Les théories autour de l'« amour d'amitié », introduites dans la communauté Saint-Jean par son fondateur Marie-Dominique Philippe, entretiennent l'ambiguïté entre les relations spirituelle et charnelle, source centrale des abus sexuels observés dans cette congrégation. Elles constituent un dévoiement de la signification du concept philosophique d’« amour d’amitié » développé par Aristote et Thomas d'Aquin..
Un concept dévoyé et instrumentalisé Dans son livre La Trahison des pères, Céline Hoyeau analyse ainsi la perversion de ce concept d'« amour d'amitié » qui se traduit par des gestes de « tendresse » illimités tant qu'il n'y a pas de pénétration, sous couvert de montrer à la personne qu'elle est aimée de Dieu à travers la tendresse ainsi donnée. Dans le cadre de cette conception faussée, si l'intention est pure, le péché n'existe pas. Ces actes se trouvant de fait au-dessus de la morale commune, cette relation d'« amour d'amitié » doit rester secrète car elle serait incomprise des non-initiés. Cette conception se retrouve dans les enseignements de Marie-Dominique à Saint Jean, comme dans ce passage tiré d'un polycopié de ses cours : .
Elle donne ainsi l'exemple d'un membre de la communauté Saint-Jean victime de Laurent Goutierre (Marie-Dominique en religion)Marie-Dominique Goutierre a été renvoyé de l’état clérical par un décret du 29 avril 2021 de la Congrégation pour la doctrine de la foi., responsable des études de philosophie, agressé sexuellement par lui pendant trois ans avant qu'il échappe à son emprise. Marie-Dominique Goutierre obtenait des fellations en utilisant le concept d'« amour d'amitié » et fournissait à sa victime cette autojustification : . Elle note que lorsque la victime a demandé de l'aide à Marie-Dominique Philippe, ce dernier, loin de condamner les agressions sexuelles, a entretenu la confusion entre la sexualité, l'amour et l'amitié..
Pour Stéphane Joulain, père blanc et psychothérapeute, l'agresseur sexuel cherche ainsi . La philosophe Aline Lizotte rappelle que Marie-Dominique Philippe se présentait comme « un grand métaphysicien, un nouveau commentateur d’Aristote ». Dans sa conception, l'« amour d’amitié » est . Elle cite à l'appui cette phrase de Marie-Dominique Philippe : . Or, Aline Lizotte rappelle que pour Aristote, l'amitié entre deux personnes ne peut pas exister comme un au-delà de la vertu : en s'appuyant sur cet « amour d'amitié » dévoyé, des membres de la communauté Saint-Jean ont transgressé l'ordre moral commun : ..
Un concept récurrent dans la communauté Saint-Jean Dès 1996, l'évêque Raymond Séguy reçoit des témoignages d'agissements abusifs au sein de la communauté. En 2000, il adresse une monition canonique en évoquant notamment les problèmes de chasteté et met en garde les frères de Saint-Jean concernant les .
En 2015, l'ancien évêque de Viviers François Blondel est nommé commissaire pontifical par la Congrégation pour les instituts de vie consacrée et les sociétés de vie apostolique pour établir un rapport sur les déviances dans la communauté Saint-Jean pendant . Il envoie son rapport au Saint-Siège un an plus tard. En , José Rodríguez Carballo, secrétaire de la Congrégation pour les instituts de vie consacrée, dans une synthèse de cette étude, met en cause le concept de l'« amour d'amitié » et insiste sur « le scandale dans la conduite d'un nombre conséquent de frères ». En particulier, il évoque des .
François Xavier Cazali, nouveau prieur général de la communauté Saint-Jean élu en 2019, considère que 80 % des abus sexuels se sont produits lors de la relation d’accompagnement spirituel. Certains agresseurs sexuels tentent de justifier leur comportement en invoquant ..
En 2021, l'un des rapports de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église en France (CIASE) fait apparaître que la communauté Saint-Jean a relevé dans onze dossiers d’agresseurs des mentions se rapportant à l'« amour d'amitié »..
En 2024, une enquête publiée par l'archidiocèse de Lyon révèle que les théories autour de l'« amour d'amitié » ont aussi été introduites dans la Fraternité de Marie reine immaculée (FMRI) par l'un des tout premiers frères de Saint-Jean et adeptes de Marie-Dominique Philippe, Marie-Pierre Faye, modérateur de la fraternité entre 1989 et 2011. L'« amour d'amitié », rebaptisé sous le nom de « communion de cœur », a donné lieu également à de nombreux abus sexuels dans cette communauté mixte formée de laïcs consacrés, hommes et femmes, et de prêtres...
Implications de la hiérarchie Selon Laurence Poujade, membre des Sœurs apostoliques de Saint-Jean de 1992 à 2002, le cardinal Jean Jérôme Hamer, préfet de la Congrégation pour les instituts de vie consacrée et les sociétés de vie apostolique, connaissait dès les années 1980 les comportements abusifs de Marie-Dominique Philippe.
En 1996, l'ouvrage Les Naufragés de l'Esprit critique notamment les évêques de France qui ont couvert des dérives sectaires aboutissant à des « fraternités-terreurs »..
En , les évêques Joseph Madec et Gaston Poulain défendent la communauté Saint-Jean mise en cause par des témoignages de victimes. Ces dernières .
En , une lettre du Vatican signée par l'archevêque José Rodríguez Carballo et le cardinal Braz de Aviz évoque les décennies d'abus couverts par la communauté Saint-Jean et fustige la loi du silence instituée comme règle dans la communauté. :
En 2019, le pape François déclare : . La congrégation évoquée par le pape est l’Institut des sœurs de Saint Jean et Saint Dominique, refondée depuis sous le l'appellation Maria Stella Matutina..
Condamnations Condamnations pénales Depuis 1998, plusieurs prêtres et frères de la communauté Saint-Jean ont été condamnés par des tribunaux français ou étrangers pour agressions sexuelles et/ou viols sur des majeurs ou des enfants :
En , un premier frère du prieuré de Murat (Cantal) est condamné à de prison avec sursis par le tribunal correctionnel d'Aurillac pour agression sexuelle sur un jeune garçon de La Montagne, 22 et 26 avril 1997..La Montagne, 18 septembre 1998.. Le , Denis Borel prêtre de Saint-Jean, du prieuré de Marchegg en Autriche, est condamné par le tribunal de Vienne à six mois de prison avec sursis et d'amende après les plaintes de deux jeunes femmes. Il est renvoyé en France où son comportement ne s'améliore pas. Une procédure canonique est engagée mais son supérieur Thomas Joachim intervient considérant que ces agressions sexuelles étaient dues à un burn-out.. En 2012, Robert San Augustin Gomez (Luigi-Gonzaga en religion), de nationalité mexicaine, est condamné à deux reprises, d’abord le par le tribunal correctionnel d’Angoulême à de prison avec sursis pour plusieurs agressions sexuelles commises en mars et sur un garçon de , à Cognac et Richemont en Charente. ; puis de nouveau condamné le par le tribunal correctionnel de Mâcon à de prison ferme pour l'agression sexuelle d'un lycéen de commise en à Cluny. À l'issue du dernier procès, l'évêque d'Angoulême Claude Dagens appelle la communauté de Saint-Jean à une introspection... Jean-Dominique Lefèvre est condamné le par la cour d’assises de Chalon-sur-Saône à de prison ferme, pour des faits d'agressions sexuelles et de viols sur cinq fillettes et une adulte fragile psychologiquement (qui s’est ensuite suicidée), commis entre 1991 et 1999 en France et en Roumanie... Ce même frère est une nouvelle fois condamné le par le tribunal correctionnel du Puy-en-Velay à quatorze mois de prison ferme pour des attouchements sexuels sur une fillette de en 1991 à La Chaise-Dieu.. Régis Peillon (Jean-François ou Jean-François Régis en religion), entré dans la communauté Saint-Jean en 1991., doit quitter Abidjan en 2008 après avoir reconnu des actes de voyeurisme sur 10 à 15 jeunes garçons africains : il indiquait avoir voulu vérifier que leurs organes sexuels étaient bien développés. En 2010, il avoue des actes pédophiles sur ces enfants au frère Jean-Polycarpe qui ne prévient pas les autorités civiles. Il ne sera jamais inquiété pour ces agressions en Côte d'Ivoire : les justices ivoirienne et française ne sont pas informées par les responsables de la communauté Saint-Jean. Revenu en France, il récidive sur un adolescent en 2009 à Murat dans le Cantal et sur un adulte en à Rimont en Saône-et-Loire, en l'occurrence un autre frère de Saint-Jean... À la suite de cette dernière agression, il est renvoyé en 2014 de la communauté et relevé de ses vœux en 2015.. À la demande de ses supérieurs, il se dénonce à la justice en 2015. Il est condamné le par le tribunal correctionnel de Chalon-sur-Saône à un an de prison, avec sursis, pour agressions sexuelles. En 2023, après deux autres plaintes déposées en 2019 pour des agressions de 1998, Régis Peillon fait l’objet d’une nouvelle procédure.. Christophe-Rémi Mazas, prêtre à Avignon, est poursuivi en 2019 pour une agression sexuelle commise en 1999 sur un enfant. La prescription s'applique compte tenu de l'ancienneté des faits. Mais, lors de l'enquête, la police découvre dans son matériel informatique des images pédopornographiques. Il est condamné à de prison avec sursis par le tribunal correctionnel d'Avignon en .. Un prêtre de 57 ans demeurant dans un village de l'Orne est condamné en par le tribunal d'Alençon à 6 mois de prison avec sursis pour détention d'images pédopornographiques et corruption de mineurs lors d'un séjour linguistique à Londres en 2014. L'évêque de Séez, Bruno Feillet, indique qu'il n'a aucune mission dans son diocèse et qu'il est . Une enquête canonique est toujours en cours. En , Felix Gmür, évêque de Bâle (Suisse) l'avait démis de ses fonctions pour ....