L’Académie générale militaire (en espagnol Academia General Militar) est l’établissement d’enseignement supérieur de l’armée de terre espagnole, où les futurs officiers reçoivent sur deux années leur formation de base, avant de suivre un enseignement spécialisé propre à l’arme de leur choix. Son siège, situé aux environs immédiats de la ville de Saragosse, héberge aussi le Centre universitaire de la Défense, rattaché à l’université de Saragosse, où les cadets de l’armée de terre et de la Garde civile se voient enseigner, dans le cadre de leur formation d’officier, les matières nécessaires à l’obtention du grade de licencié universitaire.

L’existence de cette école militaire est à replacer dans un longue trajectoire historique où se sont affrontés les unitaristes d’une part, favorables à un socle d’enseignement commun pour les futurs officiers de toutes les armes, préalablement à leur spécialisation ultérieure, et dont la tradition remonte au , et ceux d’autre part qui souhaitaient que les cadets s’inscrivent d’emblée dans des écoles spécialisées, ou semi-spécialisées, propres à leur arme respective ; ainsi est-il d’usage en Espagne de distinguer trois périodes (épocas) de l’Académie générale. Le premier projet moderne visant à restaurer la tradition unitaire (faisant suite à plusieurs tentatives malheureuses au cours du ), fut l’Académie générale militaire établie en 1882 à Tolède, dite donc « de la première période », née de la volonté d’unir en une seule l’origine académique de tous les officiers. Ses trois directeurs successifs et son directeur des études étaient des hommes de terrain, aguerris dans les guerres coloniales ou dans les luttes intestines espagnoles. L’école fonctionna jusqu’en 1893, avant de succomber aux tendances centrifuges et à la difficulté de définir un cursus commun.

La deuxième tentative, impulsée par le dictateur Primo de Rivera, ancien élève de l’Académie générale première mouture, qui imputait en partie aux rivalités entre les différentes armes les revers subis au Maroc, rivalités consécutives selon lui à l’inexistence d’une académie commune, vit le jour en 1927 et eut pour directeur le général Franco et pour directeur des études le colonel Campins. Cette nouvelle académie générale, par laquelle devaient passer tous les aspirants officiers, quelle que soit leur future arme, avait mission de dispenser la culture de base et surtout l’esprit militaire qui doit être commun à toutes les spécialités, les élèves ne pouvant choisir l’académie spécialisée où poursuivre leur formation qu’au terme de deux ans passés à Saragosse. Franco et Primo de Rivera voulaient une école militaire qui soit le fidèle reflet de leurs idées et s’attachant donc non seulement à instruire, mais aussi à préparer moralement les futurs officiers, leur donnant toutes les qualités morales exigées par la profession (discipline, camaraderie, amour de la patrie, dignité, austérité, courage et abnégation) et énoncées dans un Décalogue resté fameux. Le clan africaniste (composé d’anciens combattants du Maroc) fut le vivier de prédilection où Franco entreprit de puiser son personnel enseignant, lequel était invité à faire appel à son expérience de combat plutôt que de s’en remettre aux manuels officiels (que Franco alla jusqu’à interdire), et à privilégier les enseignements éminemment pratiques au détriment de la pure mémorisation.

Pour motifs juridiques et budgétaires, mais surtout politiques , l’Académie générale militaire fut supprimée par Azaña, nouveau ministre de la Guerre, sitôt après l’instauration de la république en 1931, pour en revenir à l’ancien système des académies militaires séparées. L’Académie générale fut rétablie dans ses locaux de Saragosse par Franco après la Guerre civile, en 1941.

Histoire

Antécédents

Le premier projet de mise en place d'un système d’enseignement progressif, c’est-à-dire allant dans le sens du général au spécifique, date de 1674, quand fut fondée à Bruxelles la première Académie militaire véritablement moderne, l’Académie militaire de l’armée des Pays-Bas, à l’initiative de Sebastián Fernández de Medrano, connu sous le nom d’« Alférez Medrano » (alférez = enseigne), ancien combattant des tercios (bataillons d’élite) des Flandres. Ladite Académie, dont Medrano fut désigné directeur eu égard à sa solide formation scientifique et tactique, sut s’acquérir un grand prestige, en raison de la provenance fort diverse de ses élèves, du caractère ouvert de ses cursus, du solide socle théorique et pratique de l’apprentissage, et de la trajectoire subséquente de ses diplômés, surnommés « maîtres de la guerre ». Cet établissement peut être considéré comme le premier projet d’enseignement militaire général, et par là comme une préfiguration de ce qui sera plus tard l’Académie générale militaire..

Le monarque bourbonnien Philippe V engagea une profonde réforme générale de l’institution militaire espagnole en s'inspirant du modèle français. L’Académie royale de Barcelone, qui fut créée alors, peut être considérée comme le deuxième projet d’instauration d’un enseignement militaire général, et comme l'héritière de la tradition éducative de l’Académie de Bruxelles, dès lors que la paternité en revient au lieutenant-général Georges-Prosper de Verboom, élève éminent de cette dernière Académie. À l’instar de l’établissement bruxellois, la nouvelle académie se donnait pour mission d’instruire dans l’art de la guerre les officiers haut gradés de l’armée espagnole de la métropole.

En 1764, Charles III créa le Collège royal (Real Colegio) d’artillerie à Ségovie, qui, bien qu’elle ne réponde pas au critère de formation générale, peut néanmoins être considérée, par son système pédagogique et par son régime intérieur, comme le modèle des académies militaires du . En 1803, l’Académie spéciale du corps d’ingénieurs fut fondée à Alcalá de Henares, et en 1805 l’Académie des armes générales à Zamora, cette dernière assumant les missions de l’Académie de Barcelone. La guerre d’Indépendance fut à l’origine de disparités et d’un manque de coördination des académies militaires, se traduisant par l’existence d’académies distinctes, principalement pour chaque arme particulière, jusqu’à ce que le lieutenant-colonel d’artillerie Mariano Gil de Bernabé prenne à tâche en 1809 de les réunifier en une seule académie militaire sur la base des bataillons universitaires de Tolède, Séville et Grenade, académie dénommée Academia Militar de Cuarto Ejército (« de la quatrième armée », 1809-1823), dotée du drapeau appelé « La Universitaria », et installée d’abord à Séville, puis, à cause de la menace que faisait peser sur cette ville la proximité des troupes françaises, à Cadix.. Le corps professoral était un mélange hétéroclite de chefs militaires, d’ecclésiastiques et de civils. L’école fut dissoute sous la régence en ..

En 1824, un ordre royal fut édicté en vertu duquel fut instauré un Collège général militaire, subdivisé en plusieurs sections à l’intention de ceux se destinant à l’infanterie, à la cavalerie, à l’artillerie ou au génie. L’Académie devait avoir pour but, selon les termes du décret fondateur, « de donner la plus parfaite uniformité d’instruction dans la carrière des armes ». Cependant, en raison de la volonté des différents Armes et Corps de former eux-mêmes leurs officiers respectifs, l’on créa parallèlement une Académie des ingénieurs en 1826 et un Collège d’artillerie en 1829, à rebours du concept de centre d’enseignement unique. À la tête du Collège général furent nommés directeur le lieutenant-général Francisco Javier Venegas et sous-directeur le colonel Mackenna, tous deux partisans de l’idée généraliste. Le Collège fut fixé à Ségovie, dans l’enceinte de l’Alcazar, avec régime d’internat et un cursus d’une durée de cinq ans. Le Collège, qui ouvrit ses portes le et connut un fonctionnement exemplaire, recevait la visite du roi chaque année entre 1825 et 1830. En 1837, en pleine guerre carliste, l’expédition du général Zaratiegui mit le siège devant Ségovie et s’empara de la ville, contraignant l’Académie à quitter l’Alcazar et à partir s’établir à Madrid, où elle trouva à s’héberger dans le couvent de dominicains d’Atocha, puis, plus tard, dans celui des Trinitaires déchaussés. Le départ du Collège hors de Ségovie et la prolongation de la guerre civile jusqu’en 1840 eurent pour effet de contrarier de plus en plus le travail éducatif du Collège, qui peinait à former à temps des officiers pour l’armée, raison pour laquelle l’on fut amené à revenir à l’enseignement militaire selon la configuration ancienne : Milice nationale, Compañías de Distinguidos et Cadets de corps, faisant ainsi prévaloir à nouveau l’esprit corporatiste des différentes armes..

En 1842, Espartero prit un décret portant création du Collège général de toutes les armes (« Colegio General de todas las Armas »), soit le projet d’enseignement militaire général. En 1844, son directeur, Serafín María de Sotto, comte Clonard, en changea la dénomination en « Colegio General Militar » et le transféra à Tolède. Le cursus comportait six semestres, selon un système mixte d’enseignement, avec un premier cycle commun dans le Colegio General et un second cycle de formation spécifique dans l’une des académies des Corps facultatifs.

Première période (1882-1893)

Après une faible tentative d’unification de la formation militaire menée en 1876, à l’issue de la deuxième guerre carliste, on en revint aux centres de formation qui existaient précédemment : état-major, infanterie, cavalerie, génie et administration militaire, en créant au surplus une Académie sanitaire. L’Académie d’infanterie fut implantée en 1875 dans l’Alcazar de Tolède, où elle demeura jusqu’à la conversion de l’édifice en Académie générale militaire. Néanmoins, quelques ministres de la Restauration se mirent en devoir de résoudre les problèmes occasionnés par le morcellement académique et par l’hétérogénéité du parcours scolaire des futurs officiers de l’armée, jusqu’à ce que le général Arsenio Martínez Campos reçut mission d’unifier pour de bon la formation militaire..

vignette|Alcazar de Tolède vers 1866. Ainsi fut créée en 1882, sous le règne d’Alphonse XII, l’Académie générale militaire proprement dite, par décret du , signé par le ministre de la Guerre Martínez Campos et contresigné par le roi.. L’esprit présidant à sa fondation répondait à la nécessité d’unir en une seule l’origine académique de tous les officiers de l’armée espagnole et de parvenir à une fusion des traditions des différents Armes et Corps.. Pendant cette première période, qui court de 1882 à 1893, le centre de formation militaire unitaire se trouvait établi dans la ville de Tolède, dans l’enceinte de l’Alcazar, qui hébergeait déjà l’Académie d’infanterie, et démarra ses cours au début de 1883. La première promotion de gentilshommes élèves (caballeros alumnos) fut inscrite à l’automne 1883 ; ils étaient, sur les plus de , 250 à réussir les épreuves d’entrée en juillet de cette année, auxquels s’ajoutaient admis au titre de « places de grâce », c’est-à-dire de places réservées aux orphelins de militaires morts sur le champ de bataille. Dans l’Académie générale militaire, l’on suivait obligatoirement deux années communes, suivies d’une troisième préparatoire à l’entrée dans les académies spécialisées respectives des Armes et Corps..