thumb|Partisans du Brexit devant le Parlement britannique en 2016 The Road to Somewhere: The New Tribes Shaping British Politics traduit en français sous le titre Les Deux clans: La nouvelle fracture mondiale (Les Arènes) est un essai de sociologie politique de David Goodhart paru en 2017. Il analyse le clivage politique qui oppose les « gens de n’importe où » (anywhere) favorables à la mondialisation dont ils tirent profit, et les gens du « peuple de quelque part » (somewhere) qui tentent de résister à la disparition de leur mode de vie.
Centré sur le Royaume-Uni post-Brexit, il estime que les Somewhere y représentent à peu près la moitié de la population, les Anywhere représentant 20 % à 25 % et le reste classé comme Inbetweeners « entre-deux », et que par conséquent il est nécessaire de comprendre ces somewhere et de leur offrir un espace politique alors que la politique britannique les a invisibilisés et a promu l'agenda des anywhere sous les mandats du Parti conservateur ou du Parti travailliste.
Il peut être considéré comme l'équivalent britannique de L'Archipel français.
Résumé L’ouvrage expose donc la division Somewhere/ Anywhere (chapitre 1, 2) et l’élargit à l’Europe (3), puis en constate la prévalence dans certains domaines : UE et mondialisation (4), immigration (5), économie du savoir (6), injonction du succès professionnel (7), famille (8). Le dernier chapitre (9) offre d’en tirer une conclusion politique (9).
1. The great divide thumb|right|Ouverture des London Youth Games en 2010. Environ 69% des enfants nés à Londres en 2015 ont au moins un parent né à l'étranger"Most London babies have foreign-born parent ". Financial Times. 1 December 2016..
La domination idéologique des Somewhere a cédé la place il y a 40 ans environ à celle des Anywhere grâce au legs libéral des baby-boomers et à la hausse de l’éducation supérieure. La vie sociale et politique anglaise entre dans une troisième phase de compétition incertaine entre les deux, comme l'illustre le Brexit. Ainsi YouGov en 2011 a questionné sur l’identité britannique. À l’énoncé : « La Grande-Bretagne a changé récemment au point d’être méconnaissable, cela donne l’impression d’un pays étranger et me met mal à l’aise », 62% des sondés étaient d’accord. L’auteur se décrit comme un Anywhere entouré d’Anywhere mais désireux de leur faire comprendre les vues des Somewhere.
Les Somewhere désirent un contrôle local sur le politique (avoir la possibilité d’action et de maîtrise sur ce qui les entoure) et ressemblent à l’idéologie conservatrice des classes populaire au milieu du (protestantisme, race blanche, jingoisme). Ils croient en la société et cherchent à en préserver la cohésion, d’où leurs positionnements constants contre l’immigration de masse (et parfois contre l’immigration tout court). Eric Kaufmann (spécialiste du nationalisme et des ethnies) a montré que le positionnement face au Brexit relevait en dernier recours non du degré d’éducation ou de mobilité, mais d’un positionnement sur un axe autoritaire (ordre : obéissance des enfants, peine de mort, etc.) / libertaire ; or les autorités (morales ou religieuses) ont été largement minées par la modernité libérale. « Liberalism, as the late Jamaican-Born cultural theorist Stuart Hall once said, is stupid about culture. It can be stupid about parts of human nature too. It understands the yearning for freedom and autonomy much less so for recognition and belonging. ».
2. Anywheres and Somewheres La division entre Somewhere et Anywhere peut être analysée en termes quantitatifs et psycho-sociaux.
En termes quantitatifs, 20 à 25% des Britanniques sont des Anywhere. Parmi eux, 5% sont des Anywhere de tendance dure, des villageois planétaires (Global Villagers). 50% des Britanniques sont des Somewhere. Parmi eux, 5 à 7% sont des autoritaristes endurcis (Hard Autoritarians). Les 25 à 30% restants sont partagés. La vision du monde des Somewhere reste donc dominante mais très méconnue car eclipsée par la tendance de ces dernières décennies à une forte poussée des Anywhere tant politiquement que sociologiquement.
Politiquement, la division est très visible sur le clivage sur l’immigration de masse : il y a eu un consensus du personnel politique pour la favoriser, comme le montre par exemple la décision d’ouvrir le marché du travail britannique aux Européens de l’est en 2003, avec 7 ans d’avance sur ce que demandait l’Union européenne. Même la gauche a, sur ce sujet, abandonné son positionnement social traditionnel quand elle aborde la question de l’immigration : son idée est que des populations immigrées peuvent s’agréger au groupe de population britannique sans déstabiliser la société car, sur ce sujet, la société est une fiction. Or il y a une corrélation entre l’hétérogénéité d’une société et la réticence aux mécanismes de la redistribution - Ainsi Trump considérait l’Obamacare comme une aide forcée de la population blanche envers la population noire - : sur le long terme, cette hétérogénéité affaiblit donc la sécurité sociale et l’État providence.
De même, en éducation, l’ouverture à l’étranger est récente et exaltée, elle se base sur des intérêts financiers bien compris; Ainsi les universités du Russell Group font appel à des étudiants extra-européens qui paient jusqu’à 3 fois le prix des études des locaux et de l’UE.
Sociologiquement, il y a une évolution de long terme vers des valeurs plus ouvertes et libérales, comme le montre l’étude la plus suivie en la matière, le World Value Survey, qui souligne que plus les sociétés deviennent riches, plus elles perdent leurs valeurs de survie pour privilégier la liberté plus que la sécurité, l’autonomie plus que l’autorité, la diversité plus que l’uniformité. Mais ces valeurs Anywhere sont le lot d’une minorité définie par les sociologues comme WEIRD (Western Educated Industrialised Rich and Democratic) ou comme la vision du monde des babyboomers (secular liberal baby boomer worldview).
À l’échelle du Royaume-Uni, cette « Grande Libéralisation » a été notée grâce aux entretiens annuels détaillés de par le BSA (British Social Attitudes). Ces sondages datent de 1983 et le mouvement de libéralisation a peut-être été antérieur, mais en 1983 une très claire majorité des Britanniques pensaient par exemple à 70% qu’avoir des relations homosexuelles était mal, contre 30% en 2013. De même, l’attachement fort à la nation est à la baisse. Sur l’attachement ethnique, plus difficile à mesurer, il y a par contre 60% des sondés qui se disent mal à l’aise à l’idée de vivre dans un quartier avec plus d’un quart d’habitants issus de minorités. La tendance à la libéralisation n’est donc pas complête. Le BSA définit sous cet aspects 3 groupes et leurs proportions : les Colons (les Somewhere) sont socialement conservateurs et pessimistes sur le futur, ils sont attachés à l’appartenance au groupe et à l’ordre. Ils représentaient 50% de la population en 1973, et 30% aujourd’hui. Les Prospecteurs sont plus optimistes, et sont conservateurs ou libéraux. Ils sont attachés au statut et au respect, sont pragmatiques et pas particulièrement égalitaristes. Enfin les Pionniers, 38% soit un peu plus que les Anywhere, sont fortement attachés au progressisme, au changement et à la diversité ; ils sont plus riches et éduqués.
Les 2 sous-groupes les plus extrêmes (Autoritaristes endurcis et Villageois planétaires) se distinguent par l’axe autoritariste/libertarien du BSA, construit sur 6 questions (respect des jeunes pour les vieux, peines dures pour les criminels, peine de mort, obéissance des élèves à leur professeur, obéissance à la loi, censure des films et magazines). Des groupes sont ainsi définis, très stables au fil des décennies : libertariens (0%), libéraux (4%), centristes (25%), illibéraux (57%) et autoritaristes (13%). Les Autoritaristes endurcis auront ainsi trois caractéristiques : un nationalisme sans nuance, une vision de la citoyenneté très restrictive, et une opposition forte au mariage homosexuel. Les Villageois planétaires, eux, une indifférence à l’identité nationale, une tendance à faire primer le global sur le national, une indifférence à la question de l’intégration ou non des musulmans.
L’ouvrage pionnier de Jonathan Haidt, The Righteous Mind, explique le clivage en termes psycho-sociaux : la morale a cinq grandes bases : empathie pour la souffrance, sens de la justice et de l’équité (instinct de réciprocité), loyauté au groupe, autorité, et sacré. Les libéraux se sont spécialisés sur les deux premiers avec une sensibilité extrême, tandis que les conservateurs prennent en compte les cinq bases. Thomas Sowell (un conservateur américain) complète la thèse de Haidt en soulignant dans a Conflict of Visions que pour les conservateurs, les contraintes permettent d’améliorer les comportements, alors que pour les libéraux, elles les dégradent. (The Authoritarian Dynamic), elle, souligne que la demande d’autoritarisme vient d’une menace sur les valeurs ou la sécurité du groupe. C’est donc par réaction aux Anywhere que certains Somewhere verseraient dans l’autoritarisme dur.
3. European Populism and the Crisis of the Left Le populisme est la marque en Europe continentale d’un retour des Somewhere.
En politique, les partis conventionnels ont de plus en plus de mal à se distinguer idéologiquement : on a parlé d’un « double libéralisme » où se mêlent centre-droit et centre-gauche : d’une part un libéralisme culturel issu de la gauche favorisant les libertés individuelles et l’individualisme, ainsi qu’un égalitarisme pour les femmes et les minorités ethniques, et d’autre part un libéralisme économique issu de Thatcher et Reagan. Ce consensus en Europe et aux États-Unis (même si les culture wars n’y ont pas poussé le libéralisme culturel à bout). En outre, ils sont dominés par des « insiders » qui en fournissent les hommes politiques et les idées. Les effectifs du parti fondent : de à pour le Parti travailliste de 1970 à 2013, et de à pour les Tories, et les profils sociaux des membres sont de moins en moins variés. Les insiders ont reçu une éducation supérieure, ont un réseau, connaissent le langage technocratique de la politique, écoutent le programme radio Today et regardent Newsnight. Ce sont eux qui font de plus en plus la politique. Ainsi, selon Martin Gilens dans le cas américain, les mesures politiques qui intéressent les classes aisées ont 50% de chances d’être adoptées, alors que celles des classes moyennes ou populaires ont peu de chances de l’être hors période électorale ou compétition politique exacerbée, et leur opposition à des mesures n’a pas d’influence sur l’agenda politique. En réaction, une opinion populiste se fait jour : défiance envers les experts (rendue célèbre par le « I think the people of this country have had enough of experts » de Michael Gove), médias favorisant le sensationnel et le clash (« If Insider Nation is a nation of technocrats, Outsider Nation is a nation of trolls » Michael Lind), réseaux sociaux favorisant une politique digitale court-circuitant la politique traditionnelle. Selon Ivan Krastev, Donald Trump a hérité de Berlusconi sa stature d’homme brut de décoffrage vampirisant les médias .
thumb|right|Affiche de l'UKIP à Exeter en 2009: "Say NO to Unlimited Immigration"
Une conscience populiste se fait jour et nous indique ce que sera l'avenir de la politique : un sondage Gallup montrait ainsi que 48% des Américains se décrivent comme classe populaire (working class) en 2015, contre 33% en 2000. « Populism is the new socialism ». Les classes populaires en Europe constitue une bonne part de la base des partis populistes, et c’est la gauche réformiste qui en fait les frais, avec une baisse globale de son éléctorat de 30%. L’élection de Trump a été corrélée aux questions d’immigration : les blancs (non hispaniques) étaient 84% en 1970 (après une longue pause dans l’immigration des années 1920 à 1960), sont 62% seulement et seront une minorité en 2044.