vignette|Nahum Goldman signant le « Traité de réparations entre Israël et l'Allemagne de l'Ouest » en 1952. LAccord de réparations entre la République fédérale d'Allemagne et Israël (aussi dit Agrément de Luxembourg, הסכם השילומים, "Accord d'indemnisation") est un traité international signé le .

Ce traité engageait l'Allemagne fédérale à payer à l'État d'Israël les frais de réinstallation en Israël de réfugiés juifs, déracinés et démunis du fait des persécutions nazies et de la guerre conduite par l'Allemagne, et d'autre part à indemniser par l'entremise de la Conférence sur les réclamations matérielles juives les personnes ayant subi des préjudices en termes de perte de moyens de subsistance et de biens confisqués.

Les millions de tués dans les camps d'extermination et par les Einsatzgruppen n'ont pas fait l'objet de négociation ni de réparation ni ne sont mentionnés dans le traité.

Ce traité de réparation est un acte économique et politique uniqueL'accord sur les réparations allemandes à Israël a été intégralement respecté, Le Monde, 2-04-1966., parce qu'il n'est pas une obligation imposée de force par un pays victorieux, mais qu'il a été librement négocié, et même par deux États qui n'avaient pas établi de relations diplomatiques. C'est aussi le seul accord d'indemnisation pour un génocide, bien qu'il ne mentionne pas le terme.

Négociations

Préliminaires

En , les gouvernements des États-Unis, de Grande-Bretagne et de France notifient , dont Israël, en vue de mesures légales pour mettre fin à l'état de guerre avec l'Allemagne. En , Israël répond n'être pas en mesure d'en proposer, mais réserve le droit d'introduire une demande au nom des Juifs persécutés sous Hitler. En mars, une telle demande est présentée, d'un montant de de dollars (dont 500 millions demandés à l'Allemagne de l'Est) : non pour le « massacre gigantesque et la spoliation du judaïsme d'Europe sous les nazis », mais seulement comme contribution au réétablissement de en Israël. De son côté, le comité des revendications juives demande 500 millions de dollars et l'adoption par l'Allemagne d'une législation sur les compensations, restitutions et indemnisations pour les juifs ayant subi des persécutions et des spoliations

Le chancelier allemand Adenauer y répond le par un discours devant le Bundestag, où il déclare que « des crimes effroyables ont été perpétrés au nom du peuple allemand, qui nous imposent l'obligation de réparer moralement et matériellement ». Les négociations s'ouvrent à l'initiative de son gouvernement. Les difficultés économiques rencontrées par Israël faisaient que cette aide était vitale pour cet État.

Déroulement des négociations

vignette|Konrad Adenauer en 1952. vignette|Nahum Goldman et Moshe Sharet en 1964.

Après des négociations secrètes, le président du Congrès juif mondial Nahum Goldmann conduit des négociations préliminaires, pour le gouvernement israélien et les organisations juives mondiales. Elles ne sont dirigées par le ministre israélien des Affaires étrangères Moshe Sharett qu'après l'autorisation de négociations directes donnée par le parlement israélien ().

Les négociations officielles durent de mars à , à deux niveaux : entre le gouvernement allemand, représenté par Franz Böhm, et d'une part le gouvernement israélien, d'autre part la Jewish Claims Conference. À la demande d'Israël, elles ont lieu dans un pays neutre et s'ouvrent secrètement près de La Haye, au à WassenaarConstantin Goschler, « L’Accord de "réparations" entre l’Allemagne et Israël (1952) : le mirage de la réconciliation », K la revue, 21 septembre 2022.. À cause des protestations en Israël et du lourd passif du côté de l'Allemagne, c'est l'anglais qui est utilisé, alors que presque tous les négociateurs maîtrisent l'allemand. De même, les politesses diplomatiques furent abandonnées. Un colis piégé est envoyé à Adenauer et tue un policier. Ce sont des terroristes israéliens proches de l'Hérout qui en sont à l'origine. Deux autres colis piégés sont envoyés à la délégation allemande, et désamorcésPedahzur, Ami, and Arie Perliger (2009). Jewish Terrorism in Israel. Columbia University Press. pp. 175-76. Les négociations sont rompues en mai, à cause de manœuvres dilatoires de Bonn. Böhm démissionne et affirme que .

Les pourparlers reprennent le à La Haye après une offre concrète du chancelier Adenauer : 3 milliards de marks (715 millions de dollars) sur 12 ans, livrés en marchandises, avec interdiction pour Israël de les réexporter. Avec le comité des revendications juives, l'accord porte sur un total de 107 millions de dollars (pour 500 millions demandés). Les négociations se concluent le , puis le traité est signé le à Luxembourg par Adenauer et Sharett, pour entrer en vigueur le . Formellement, il s'agit d'une aide compensatoire en faveur des 500 000 réfugiés juifs accueillis par Israël. Des déclarations subsidiaires sont faites à Wassenaar le , Organisation des Nations unies.. Parmi l'équipe de négociateurs ouest-allemands, c'est le juriste (et ancien nazi) Hans Globke, chef de cabinet d'Adenauer et responsable de la rédaction des lois antijuives du III Reich, qui formalisa le traitéOlivier Cyran, « En Allemagne, la mémoire s’estompe et l’AfD donne le tempo », Orient XXI, 29 septembre 2025.. À ses côtés, se trouvait aussi le juriste antifasciste .

Contrairement aux espoirs d'Adenauer, l'accord ne contient aucune réconciliation : les Israéliens ont d'ailleurs traduit le mot réparations par , soit un paiement sans pardon en hébreu moderne. Il espérait aussi limiter la reconnaissance aux injustices subies par les Juifs : ce furent finalement les crimes allemands que l'Allemagne dut reconnaître.

Ratifications

La ratification du traité par le Bundestag ne fut pas simple : Adenauer utilisa la crainte de pour convaincre sa majorité. Cela ne suffisant pas, il n'obtint la ratification, le , qu'avec les voix du SPD.

Contenu et application vignette|Locomotive de marque Maschinenfabrik Esslingen livrée par l'Allemagne de l'ouest à Israël en application de l'accord de réparation (ici photographiée en gare de Jérusalem). vignette|Salle commune du kibboutz Yagur, financée par les réparations. vignette|Cheminée d'une centrale électrique destinée à alimenter un abri anti-atomique qui n'a jamais servi, financée par les réparations. vignette|Le Haïfa, pétrolier de tonnes construit en 1956 à Hambourg et revendu en 1971. Le traité s'ouvre par la reconnaissance par l'Allemagne des persécutions et du génocide : ... phrase qu'Adenauer trouve .

L'accord prévoit le paiement à Israël par la République fédérale d'Allemagne (Allemagne de l'Ouest) d'une somme de de Deutsche Marks, plus au bénéfice de la Conference on Jewish Material Claims Against Germany ; le tout équivalent à environ de dollars de l'époque, payables par annuités : les deux premières années, puis neuf annuités de et une douzième de . Ces fonds étaient pour un tiers destinés à l'achat de marchandises allemandes ; pour un tiers à l'achat, par l'Allemagne, de pétrole brut pour le compte d'Israël. Les réparations sont investies dans les infrastructures du pays et jouent un rôle important dans le développement de l'économie d'Israël, pris alors dans une profonde crise économique et très dépendant des transferts des juifs du reste du monde. Ces dons et les réparations ont permis de rendre Israël économiquement viable.

Les réparations étaient versées directement au siège de la délégation israélienne à Cologne, qui les recevait une fois l'an. La délégation procédait ensuite aux achats de biens et les faisait transporter vers Israël. Les ordres d'achat étaient envoyés par une société basée à Tel Aviv, créée spécialement pour décider ce qui devait être acheté. Israël utilisa une grande partie des réparations pour fournir des biens d'équipement et des matières premières aux sociétés d'État, à l'agence juive et au syndicat Histadrout. Notamment, 1300 usines furent ainsi équipées, les deux tiers des achats allant à 36 d'entre elles, la plupart appartenant à l'Histadrout. Des centaines d'autres usines, principalement privées, ont reçu une aide. De 1953 à 1963, les réparations représentent un tiers de l'investissement dans le réseau électrique israélien et contribuent ainsi au triplement de sa capacité, et près de la moitié des investissements des chemins de fer israéliens, qui se sont fournis en matériel roulant, voies ferrées et équipement de signalisation avec l'argent des réparations. Elles ont aussi servi à équiper les réseaux d'adduction en eau, à l'exploitation pétrolière et à celle des mines de cuivre de la vallée de Timna, et à disposer d'équipement lourd pour l'agriculture et le BTP : moissonneuses-batteuses, tracteurs et camions.

Dix-sept pour cent des réparations ont été utilisées pour acheter des navires pour la flotte marchande israélienne : environ cinquante bateaux dont deux paquebots. En 1961, ces bateaux formaient les deux tiers de la marine marchande israélienne. Les infrastructures portuaires ont aussi bénéficié des réparations : le s'équipe de nouvelles grues, dont une grue flottante baptisée Bar Kokhba. La banque d'Israël attribue 15% de la croissance économique de ces années à l'afflux de capital représenté par les réparations, ce qui a permis la création de emplois (la population d'Israël évoluant entre 1,5 et 2 millions d'habitants). Un rapport de la banque centrale note que ces capitaux n'étaient pas si cruciaux car Israël les aurait trouvés ailleursSegev, Tom: The Seventh Million: The Israelis and the Holocaust (2000, ).

L'accord, connu en allemand sous le nom de Wiedergutmachung, précise que les trois milliards sont destinés à l'achat et à la fourniture de marchandises pour permettre à Israël d’accroître les possibilités d'installation et de relèvement des réfugiés juifs en Israël.

Débats et oppositions

En Allemagne

En Allemagne, le public accueille les négociations et la conclusion avec indifférence ou ignorance ; seuls quelques Allemands militent en faveur de réparations, seule une poignée de sympathisants nazis s'y opposent, et dans la presse, seule la déclaration d'Adenauer de reçoit une couverture significative.

Si seulement 11% des Allemands se déclarent favorable au traité, les milieux d'affaires, qui en sont bénéficiaires, soutiennent sa mise en œuvre.

En Israël

En Israël, les négociations avec l'Allemagne font au contraire l'objet d'un débat parmi les plus féroces de l'histoire israélienne, structurant la vie politique israélienne pour des décennies, avec l'affaire Kastner. Encore en 2007, il était qualifié de « débat le plus dramatique, incisif, pénible, jamais tenu en Israël Yossi Sarid, Israel's great debate, Haaretz, 17-09-2007. ». L'opposition aux accords venait à la fois de la droite (Herout et sionistes généraux) et de la gauche (Mapam). Les deux côtés soutenaient qu'accepter le paiement de réparations serait pardonner les crimes nazis.

Une grande partie de l'opinion publique est hostile au Wergeld teutonique, le prix du sang, et à l'idée qu'on puisse monnayer des millions de vies assassinées, voire au principe de réparations ; beaucoup rejettent même qu'on puisse négocier et s'accorder avec l'Allemagne. Le principe même des négociations est contesté, puisque la politique d'Israël depuis sa création était d'éviter tout contact avec l'Allemagne ; les passeports israéliens portaient la mention Il s'agit donc d'une révolution culturelle qui ne va pas sans opposition.

Le , , du Mapam, déclare à la Knesset : .

À une réunion de la de , Yitzhak Ben-Aharon,. député du Mapam, déclare

vignette|Menahem Begin lors d'un meeting contre les négociations en mars 1952. Sur la pancarte :