Jean Eschbach né le à Guebwiller et mort le à Poligny, est notamment connu pour son rôle dans la Résistance alsacienne pendant la Seconde Guerre mondiale sous le pseudonyme de "Capitaine Rivière". Il est membre de la Septième colonne d'Alsace (réseau Martial) dès sa création. Il participe à la fondation et aux combats du Groupe mobiles d'Alsace (GMA) Vosges et devient chef d'état-major de Marcel Kibler le responsable des Forces françaises de l'intérieur d'Alsace (FFIA). Il commande le camp de concentration de Natzweiler-Struthof à la libération. Enfin, à la tête de section de FFIA, il assure la défense du nord de Strasbourg, jusqu'à l'arrivée de l'armée française, lors de l'offensive allemande de .

Biographie

Origine familiale Jean Eschbach est né allemand en Elsass-Lothringen, dénomination officielle de l’Alsace-Lorraine dans l’Empire allemand entre 1871 et 1918, et plus précisément dans le district d’Ober-Elsass dont la capitale est Colmar : son certificat de naissance indique qu'il se prénomme alors Joseph Emil Johann.

La famille de sa mère Sa mère, Elisa Sautier, est née en 1872; elle décède en 1959 à Moosch. La famille d'Elisa est bien connue en Alsace : son père (Virgile) et son frère (Adolphe) sont en effet des architectes reconnus. Virgile Sautier (1845-1936) a d'ailleurs offert pour leur mariage aux parents de Jean Eschbach, une maison neuve qu’il a lui-même fait construire en 1887 (comme en témoigne une plaque sur la maison). Cette maison (à Guebwiller) a été habitée par un membre de la famille Eschbach jusqu’en 2017. Adolphe Sautier (1870-1944), l'oncle de Jean donc, a notamment fait construire des villas Art Nouveau dans la région de Guebwiller et procédé à un agrandissement notable de l’Hôtel du Grand Ballon en 1905. Il est aussi connu pour ses nombreux immeubles bâtis à l’époque du Reichsland, notamment à Strasbourg.

La famille de son père Les ancêtres de son père Emile Eschbach (Guebwiller 1865 - Guebwiller 1936), sont originaires de Soultz au moins depuis Hans Jacob Espach qui y est né en 1686. Presque tous les ascendants directs d'Emile Eschbach, branches paternelles ou maternelles, vivent à Soultz, Jungholtz ou Ensisheim, entre l'Ill et les Vosges, dans le vignoble alsacien. Le nom Eschbach est d'abord orthographié Espach, et en de rares occasions Esbach ou Äspach, avant que la forme Eschbach ne s’impose, vers 1860, d’abord dans l'usage familial puis dans l’administration française et enfin dans l'administration allemande qui lui succède entre 1871 et 1918.

Du monde de la vigne à celui de la chapellerie vignette|La chapellerie Eschbach avant la Première guerre mondiale, Hauptstrasse Gebweiler, aujourd’hui 25 rue de la République à Guebwiller. Avant 1868 tous les ancêtres de Jean du côté Eschbach étaient des viticulteurs. Mais son grand-père Joseph Eschbach, fils aîné de sa fratrie, quitte Soultz pour Guebwiller où il s’installe comme marchand chapelier. Sa boutique se trouve dans le centre de Guebwiller. Le troisième fils de Joseph, Émile, lui succède avec sa femme qui le seconde en dirigeant l’équipe qui travaille dans l’atelier à l’arrière du magasin.

Une famille alsacienne catholique partagée par l'annexion de 1871 Les grands-parents de Jean Eschbach sont catholiques, et sa grand-mère, Marie-Thérèse Eschbach, est très pieuse : elle est notamment très active au sein de la Société de Saint-Vincent-de-Paul qui vient en aide aux plus pauvres de la paroisse, et elle incite ses enfants et petits-enfants à « graver profondément la religion dans leur cœurPensées vécues, journal intime de Georges Eschbach. Source : archives familiales. ».  Leurs trois garçons font leurs études chez les Frères, en France, et l’un d’eux, Georges devient prêtre : il officiera notamment à Moosch (1906-1914) et à Herrlisheim (1915-1926). 

En 1871, par le traité de Francfort signé à l’issue de la défaite de la France devant la Prusse et les États allemands coalisés, l’Alsace et une partie de la Lorraine sont annexées par l’Empire allemand. Les Alsaciens deviennent donc des Allemands sauf ceux qui décident de ne pas rester dans la région, ce qui sera le cas de deux membres de la famille de Jean Eschbach : son grand-oncle Michel (1835-1885, frère de son grand-père Joseph Eschbach) et son oncle Joseph. Le premier, officier dans l’armée française a participé à la campagne d’Italie de 1859 et à la répression de la Commune de Paris en . A la fin de la guerre franco-allemande, il est à Paris : c’est là qu’il opte en 1871 pour conserver la nationalité française ; cette même année il est nomméBase Léonore. chevalier dans l’ordre de la Légion d’Honneur. Son oncle Joseph (1861-1898) s’installe à Dijon comme chapelier et demande la réintégration dans la nationalité française en 1879. Les grands-parents de Jean Eschbach en revanche, tout comme son père Émile, restent en Alsace.

Une enfance alsacienne 1895-1914 Comme tous les enfants alsaciens, Jean est scolarisé en allemand, d’abord à Guebwiller, puis en internat, au « Bischöfliches Gymnasium », à Zillisheim, avant de revenir au gymnasium de Guebwiller. Il est donc imprégné de culture allemande et il dévore par exemple tous les romans de Karl May, dont le héros Winetou a bercé l’enfance de millions d’Allemands. Mais ses parents et surtout ses grands-parents veillent également à construire chez lui un sentiment d’appartenance à la nation française. On trouve ainsi dans sa bibliothèque de nombreux ouvrages offerts par sa famille qui véhiculent des imprécations contre ces « sacrilèges » allemands qui ont mis la main sur « nos Vosges ». Jean est également vivement incité à écrire en français pour conserver une attache avec ce pays qu’il ne connaît pas. Jean ne poursuit pas ses études très longtemps : suivant les traces de son père il entre en apprentissage à seize ans, dans un commerce de « Kürschnerei und Pelzhandlung » (fourrure et pelleterie), à Fribourg, de l’autre côté du Rhin. Il passe son examen de compagnon puis sa maîtrise, avant que n’éclate la guerreSource : archives familiales. .

Première Guerre mondiale

Août 1914 : la mobilisation Jean est mobilisé à la fin de l’été 1914 comme tous les jeunes hommes de l’Empire allemand. sont appelés sous les drapeaux allemands (les classes 1869 à 1897). D’autre part sont volontaires pour servir le Reich, tandis que franchissent quant à eux la frontière pour éviter de porter l’uniforme allemand : à peine plus d’1% des jeunes Alsaciens sont donc portés déserteurs. La situation de Jean présentait cependant une originalité par rapport à celle de la plupart de ses camarades : il avait en effet été admis en comme « Einjährig-Freiwilliger », c’est-à-dire « recrue volontaire » d’un niveau scolaire supérieur et faisant pour cela un service militaire plus court, un an au lieu de deux. C’est parmi ces recrues que l’on choisissait les futurs officiers. En septembre Jean est à Bötzingen comme « Landsturmmann » (territorial) pour y suivre une formation militaire de quelques semaines.

Septembre 1914 - août 1915 : sur le front en Lorraine puis en formation à Altona Il est ensuite incorporé dans une unité de travailleurs positionnée en Lorraine, au nord de Nancy, face aux tranchées françaises distantes de quelques kilomètres seulement : il y restera près de sept mois, jusqu’en . Jean en témoigne dans son journal intimeJournal intime tenu par Jean Eschbach d'août 1914 à août 1916. Nous disposons également de quatre cents lettres et cartes postales qu'il a envoyées à ses parents. Source : archives familiales. : « nous creusions des tranchées sur un coteau non loin de Bacourt, près de Puzieux », « du travail tous les jours c’est fatigant mais sinon la vie est supportable. » Les hommes du bataillon de Jean sont également affectés à la fabrication de claies et de fascines, ces assemblages de branchages qui permettaient de consolider les tranchées. En , Jean quitte finalement la Lorraine pour démarrer une période de formation de trois mois, à Altona puis à Stade, dans les environs de Hambourg, comme les autres « Einjährig-Freiwilliger ».

Septembre 1915 - août 1916 : sur le front russe vignette|Jean en compagnie des « lustiga Elsasser vom Landwher Bataillon 31 » : « les joyeux Alsaciens du Bataillon de la Landwehr », en 1916. En il retrouve les Alsaciens de sa compagnie et ensemble ils sont conduits en train en Prusse pour finalement être déposés en forêt d’Augustow, dans la partie polonaise de l'empire russe. Pour rejoindre le front situé 300 km plus à l'est, c’est à pied, dans des conditions parfois extrêmement éprouvantes, que Jean et ses camarades vont traverser ces immenses forêts constellées de marais et de petits villages d’où émergent parfois des villes plus imposantes comme Grodno ou Wilna (Vilnius). C’est finalement à Tukkum, non loin de Riga en Lettonie russe, qu’ils poseront leurs havresacs durant l’hiver 1915-1916 : toujours pas de combats pour Jean, mais des travaux de terrassements, dans un froid glacial.

À la fin de l’hiver 1916, Jean quitte Tukkum pour rejoindre le front plus au sud, sur les rives de la Düna. Puis, début , il poursuit sa traversée vers le sud : près de 800 km à pied entre les tranchées de la Düna et celles du Stochod, aujourd'hui en Ukraine. C’est à cette occasion, lors d’une mission de reconnaissance, qu’il gagne sa première décoration : la croix de fer allemande.

Août 1916 - juillet 1917 : en formation d’officier Épuisé par des marches harassantes sur le front russe, dans les marais du Pripiet, Jean est transporté en à l’hôpital puis transféré à l’école de guerre à Glogau avant de rejoindre le . En , après 9 mois d’instruction, il devient officiellement Unteroffizier.

Juillet 1917 - février 1918 : retour sur le front russe En , il retourne sur le front russe, de nouveau sur le Stochod un peu au sud de Kowel. À cette date la dernière grande offensive russe, celle de Kerenski, vient d’échouer. Quelques mois plus tard, les combats s’arrêtent après la Révolution bolchevique ; la bonne nouvelle éclate sur le front le : « Cessez le feu ! Cet ordre est arrivé pendant que j’étais de service, vers 10h. Ça a été un grand cri : hourra ! ».

Jean quitte finalement le front russe vers début avant de retrouver enfin sa famille pour ce qui est sa première permission en 3 ans et demi de conflit ! Cette permission prévue au départ pour durer deux semaines va cependant être très vite écourtée par les autorités militaires : au bout de trois jours seulement il reçoit un télégramme lui enjoignant de rejoindre sa division en Belgique.

Février - avril 1918 : sur le front des Flandres, la désertion En ce début de printemps 1918, l’armée allemande a retrouvé quelques couleurs grâce à l’arrivée des unités rapatriées du front russe comme celle de Jean qui sera positionnée au nord-est d’Ypres. C’est là que Jean déserte le , durant la bataille de la Lys au cours d’une patrouille de reconnaissance en direction des lignes alliées, et sous un tir d’artillerie nourri. Arrêté par les Anglais, reconnu comme un Alsacien, il est envoyé dans un camp de prisonniers allemands à Saint-Rambert, dans la Loire.

Août 1918 - février 1919 : dans un camp de prisonnier puis espion en Allemagne occupée Il passe trois mois dans le camp de Saint-Rambert avant d'être autorisé à s'engager dans l'armée française. Le , il dépose simultanément un dossier de naturalisation (pour réintégrer la nationalité française) et un engagement dans l'armée. À cette occasion, les autorités militaires lui fournissent une identité d’emprunt. Il travaille alors comme espion au service de l'État-Major.

Le 11 novembre 1918, c’est enfin l’armistice : la guerre est finie pour les millions d’Européens mais pas pour Jean. Il accompagne en effet son commandant comme agent de renseignement en Allemagne, dont la France occupe l’ouest (la Rhénanie et la Sarre).

Mars 1919 : la fin de la guerre