Mariano Navarro Rubio (Burbáguena, province de Teruel, 1913 - Madrid, 2001) était un militaire et homme politique espagnol, qui fut ministre des Finances et gouverneur de la Banque d'Espagne sous la dictature franquiste.
Originaire d’un petit bourg reculé de la campagne aragonaise, il fit des études de droit à Saragosse, où il se familiarisa avec la doctrine sociale catholique et entra en contact avec l’Opus Dei. À l’éclatement de la Guerre civile, il choisit le camp des insurgés, pour ensuite intégrer le Corps juridique militaire, où il monta au grade de général. Quoique d’inclination traditionaliste catholique, il mena une carrière de haut administrateur dans les « syndicats verticaux », pourtant réputés bastion phalangiste, et fut nommé à ce titre membre des Cortes. En 1955, il assuma le poste de sous-secrétaire d’État des Travaux publics.
Face à la situation économique calamiteuse de l’Espagne, entrée virtuellement en cessation de paiements dans un contexte général de forte inflation, de stagnation des investissements, et de faible productivité, Franco avait fini par se persuader de la nécessité d’une réorientation de la gestion économique, y compris de la nécessité de s’affranchir de l’impératif d’autarcie inséparable de l’idéologie phalangiste. Aussi décida-t-il en 1957 de procéder à un remaniement ministériel en faisant appel à une équipe de « technocrates », composée en particulier de Navarro Rubio, chargé du portefeuille des Finances , d’Ullastres et de López Rodó. Le revirement de la gestion économique se matérialisa sous la forme du dénommé Plan de stabilisation, coulé dans une loi en , mais précédé dès 1957 par les mesures dites « préstabilisatrices » prises par Navarro Rubio : réforme fiscale (qui permit d’augmenter les recettes de l’État et de réduire la dette publique), lutte contre les déséquilibres économiques (maîtrise des dépenses publiques, stricte discipline budgétaire), ouverture extérieure (dévaluation de la peseta, stimulation des investissements étrangers, levée de certains freins à l’importation), réforme bancaire (régulation du crédit, nationalisation de la Banque d’Espagne) etc. Cette politique nouvelle donna le signal d’un décollage économique , avec de forts taux de croissance, une économie et une administration modernisées, l’ouverture au commerce international, une corruption jugulée, qui permit au régime de se maintenir au pouvoir, encore que Franco n’y ait pas cru tout d’abord et qu’il n’en ait pas compris le mécanisme. Un nouveau remaniement ministériel en , consacrant la montée en puissance de López Rodó, et impliquant du même coup une relégation relative de Navarro Rubio, porta celui-ci à remettre sa démission, acceptée par Franco mais reportée au prochain remaniement de , à l’occasion duquel il prit enfin la tête de la Banque d’Espagne. Mis en cause dans l’affaire de malversation Matesa, et contraint de démissionner, il occupa encore un poste dans la haute fonction publique, et enseigna à l’université.
Biographie
Jeunes années et débuts dans la carrière politique
Fils de Ramona Rubio Mariano et d’Eusebio Navarro, médecin rural, Mariano Navarro Rubio naquit à Burbáguena, bourg de campagne situé sur la route Teruel-Calatayud, dans la province de Teruel. Il acheva ses études secondaires chez les Escolapios de Daroca, petite ville à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de son bourg natal, puis s’inscrivit à la faculté de droit de l’université de Saragosse, où il subit l’influence des professeurs social-catholiques Miguel Sancho Izquierdo et Salvador Minguijón, se familiarisa avec les grands textes de José Castán Tobeñas, et fit connaissance avec Federico de Castro y Bravo.
Son engagement politique remonte aux années de la Deuxième République, lorsqu’au terme de ses études universitaires à Saragosse, il alla passer une saison à Madrid pour y préparer le concours pour le poste d’inspecteur des impôts indirects (inspector del Timbre). Ainsi qu’il le relate dans ses mémoires, Navarro Rubio, favorable dans un premier temps à la cause républicaine, s’en désillusionna bientôt après les incendies de couvents de , et surtout après avoir entrevu dans les clubs politiques (tertulias) de la capitale certaines dérives de la « politique de partis »... De retour au domicile familial à Daroca, avec l’intention de préparer le concours d’accès au notariat, il se rangea politiquement à droite, mais quoique tenté pendant un temps par Acción Popular et par la Phalange, il s’abstint d’adhérer à ces groupements, ni du reste à aucun des groupes de la droite traditionnelle, et choisit de se faire membre d’Action catholique, déployant à ce titre une activité importante. D’autre part, durant ses études de droit, il eut Antonio Hernández Gil et Alberto Ullastres pour condisciples, et se lia d’amitié avec ce dernier, par l’entremise de qui il entra en contact avec l’Opus Dei.
Surpris par la Guerre civile à Daroca, il s’engagea dans le camp nationaliste, obtint le grade de « capitaine provisoire » après une formation à l’Académie des officiers, et se trouva pendant le conflit à la tête du tambor (=bataillon) de Réguliers d’Alhucemas.. Dans l'après-guerre civile, il alla rejoindre le Corps juridique militaire, où il monta au rang de général et exerça comme professeur à l’Académie du corps juridique.
Son entrée véritable en politique eut lieu par l’intermédiaire des syndicats verticaux agraires, où il se hissa au poste de secrétaire technique syndical et devint tour à tour directeur de l’École syndicale et du Centre d’études syndicales. Il avoue dans ses mémoires qu’il « n’avait jamais songé, pas même de loin » à s’intégrer dans l’Organisation nationale des Syndicats, « le plus solide bastion de la Phalange », mais justifie sa décision d’entamer une carrière professionnelle dans ladite institution par la nécessité où il se trouvait, du fait de la « naissance de nouveaux enfants », de « chercher de nouveaux appointements » propres à compléter les émoluments qu’il percevait alors comme capitaine auditeur. Il arriva à combiner sa mission nouvelle avec l’exercice de plusieurs autres fonctions à responsabilité dans l’organigramme de l’organisation syndicale.. Il travailla aussi comme conseiller juridique (letrado) du Conseil d’État, comme conseiller-délégué de la Banco Popular Español, et comme vice-président de l’Institut d’études agro-sociales, dont il fonda le périodique et qu’il dirigea à partir de 1952. En 1955, il assuma le poste de sous-secrétaire des Travaux publics, et en cette qualité créa le Centre d’études hydrographiques et le Cabinet technique de la Direction générale des routes.
Ministre des Finances (1957-1965)
Contexte politique et économique
La volonté du gouvernement espagnol de reconstruire l’économie espagnole au lendemain de la Guerre civile avait conduit l’État, sous l’effet d’un optimisme excessif, à injecter dans le système une quantité de moyens financiers très supérieure à l’accroissement de la capacité de production, de sorte que, selon le schéma classique d’émission de dette publique contractée auprès du secteur bancaire et garantie ensuite par la Banque d’Espagne, était mis en marche un puissant processus inflationniste, sous l’effet duquel l’indice des prix officiel augmenta de quelque entre 1953 et 1957..
La poursuite prolongée d’une pareille politique économique s’explique par le cadre idéologique dominant de ces années, qui était fortement imprégné d’un esprit interventionniste et autarcique, en accord avec lequel l’on s’évertua dans un premier stade à combattre l’inflation galopante par l’imposition d’une stabilité factice des prix, obtenue à force de toutes sortes de réglementations et de contrôles. Face à l’efficacité nulle d’une telle politique, qui eut pour seul effet l’éclosion d’un marché noir généralisé, le gouvernement s’employa dans un deuxième temps à pallier la rapide paupérisation de larges couches de la société espagnole en relâchant la rigide politique salariale en vigueur jusque-là. Cependant, les hausses de salaire décrétées par le ministre du Travail phalangiste Girón de Velasco, qui se situaient entre 40 et 60 pour cent, provoquèrent une forte hausse des coûts du travail..
À son corps défendant, contraint par l’urgente nécessité de redresser une calamiteuse situation économique, dont il n’avait pas reconnu la gravité, Franco dut finalement, à la fin de la décennie 1950, se résoudre à faire appel à un autre type de ministre des Finances.. L’inflation incontrôlable, le dérapage des dépenses publiques et l’état déplorable de la balance commerciale (avec un taux de couverture de 66 % seulement des importations par les exportations).. requéraient une intervention énergique dans le domaine économique. La concomitance de plusieurs problèmes sur les plans politique et économique devaient conseiller à Franco un changement de gouvernement qui, après coup — quand même Franco ne soupçonnait pas le bouleversement qui allait se produire lorsqu’il déclencha la crise gouvernementale de 1957, ni que les résultats iraient à l’encontre de ses positions idéologiques —, se révéla être déterminant pour la survie du régime franquiste, attendu que la nouvelle politique non seulement réussit à stabiliser la situation économique, mais encore contribua à améliorer sensiblement le niveau de vie des Espagnols. Sur le plan politique, les efforts de la Phalange à consolider sa position prééminente au sein du régime, notamment au moyen d'un projet de réforme constitutionnelle porté par le secrétaire général José Luis Arrese en 1956, firent se cabrer monarchistes, traditionalistes et catholiques, ajoutant un surcroît de tension à une situation déjà rendue épineuse par la croissante agitation menée dans la rue par les ouvriers et les étudiants d’université..
Remaniement ministériel de 1957
Comme « il ne fait pas de doute que l’on n’avait pas un degré de formation économique suffisant », ainsi que Navarro Rubio l’exprimera dans un article., Franco décida de procéder à un remaniement de son gouvernement, destiné surtout il est vrai à neutraliser politiquement la Phalange. Ainsi Arrese fut-il remplacé au secrétariat général du Mouvement par José Solís Ruiz, phalangiste plus accommodant ; et la « vieille chemise » (membre phalangiste de la première heure) Girón de Velasco fut-elle supplantée à la tête du ministère du Travail par Fermín Sanz-Orrio, certes vétéran lui aussi, mais manipulable. Jesús Rubio, peu problématique, fut maintenu au ministère de l’Éducation, tandis qu’Arrese se voyait assigner un département du Logement, lui permettant de satisfaire aux préoccupations sociales constitutives de l’orthodoxie idéologique de la Phalange.., encore que Navarro Rubio y ait perçu une menace pour la politique économique qu’il se proposait de développer..