Piotr Nikititch Tkatchev (), ou Pierre Tkatchev, né le et mort le à Paris est un écrivain russe, critique et théoricien révolutionnaire, à l'origine de principes révolutionnaires qui auraient été développés et mis en œuvre par Vladimir Lénine. Bien que Tkatchev ait parfois été décrit comme « le premier bolchevique »., il n'est pas en bonne place dans le panthéon de l'Union soviétique.

Biographie

L'étudiant et le publiciste Piotr Tkatchev est né en 1844 dans une famille de petite noblesseFiges, p. 137., dans le village de Sivistov, situé à l'époque dans le gouvernement de PskovHardy, p. 17.. Sa sœur Aleksandra Annenskaïa était une écrivaine pour adolescents.

Il fait ses études secondaires au gymnase n°2 de Saint-Pétersbourg, puis entre à la faculté de droit de l'université de Saint-Pétersbourg en 1861. Cette même année, il prend part à une série de manifestations étudiantes. Arrêté par la police lors d'une émeute le et emprisonné dans la forteresse de Kronstadt, il découvre la philosophie politique radicale russe par l'intermédiaire d'autres détenusHardy, p. 24.. Il est renvoyé de l'université et exilé administrativement dans le gouvernement de Pskov, dans la propriété de sa mère, où il se prépare aux examens d'État, qu'il passe en 1862 à son retour à Saint-Pétersbourg.

Le , il est arrêté une deuxième fois dans le cadre dans l'affaire de l'étudiant Olchevski et emprisonné dans la forteresse Pierre et Paul, mais est bientôt libéré. Fin 1864, le Sénat déclare non fondée l'accusation de complicité avec Olchevski, mais condamne néanmoins Tkatchev à une peine de prison de 3 mois pour un pamphlet intitulé Ce dont le peuple a besoinFiges, p. 122..

Il publie à partir de 1862, notamment dans les journaux Vremia (où parait son premier article, consacré aux atteintes à la liberté de la presse), Epokha, Delo, Rousskoïe Slovo et dans la Bibliothèque pour la lecture () de Piotr Boborykine.

Le , Tkatchev est arrêté une troisième fois pour participation à la conspiration de Serge Netchaïev. Il considéré comme l'auteur de la proclamation À la société qui en est le manifeste. Après deux ans d'emprisonnement provisoire, il est condamné à 2 ans de forteresse. Après sa libération, au début de 1873, il est exilé administrativement à Velikie Louki. Il continue à publier, mais sous des pseudonymes.

L'exil

Fin 1873, dans l'impossibilité de développer ses idées dans la presse légale, Tkatchev s'exile à l'étranger, à Genève. Il a collabore d'abord au journal mais il arrête cette coopération en raison de divergences avec Piotr Lavrov, rédacteur en chef du journal, qu'il critique vertement dans un pamphlet. En , il fonde son propre organe, , en collaboration avec , Lakier, Grigoriev et Moltchanov.

Il s'écarte alors des Narodniki, et critique alors violemment ce mouvement qui avait conduit des milliers d'étudiants et de populistes à se rendre dans des villages de paysans pour vivre parmi eux. Il préconise donc un coup d'État, une prise de pouvoir par une avant-garde révolutionnaire.

Il écrit alors : .

Dernières années

À l'automne 1880, Tkatchev tente de transférer l'édition de Nabat à Saint-Pétersbourg, mais le matériel d'imprimerie est saisi à son arrivée. La publication de "Nabat", qui n'était plus soutenue par ses quelques partisans, cesse. Tkatchev, qui a perdu tout relai parmi les révolutionnaires, s'installe à Paris.

Il y tombe gravement malade en 1882, et passe les dernières années dans l'hôpital psychiatrique de Saint-Anne. Il meurt le à l'âge de 41 ansVenturi (1972), p. 385..

Publications et idées politiques

Avant l'exil La plupart des articles de Tkatchev sont des critiques d'ouvrages, mais il y accorde plus d'attention à l'analyse des phénomènes sociaux traités par l'œuvre qu'à sa forme. Il fait l'éloge du roman de Nikolaï Tchernychevski Que faire ?, l'appelant . Il travaille également sur les statistiques économiques et démographiques, qu'il exploite avec habilité, malgré l'extrême rareté des données de l'époque.

Ces textes sont inspirés par l'idée que tous les aspects de la vie sociale, le droit, la moralité, la culture et les dérèglements de la vie humaine sont déterminés par les aspects économiques et sociaux ; il nie prêchée par les économistes classiques, et soutient que le principe qui domine dans la vie économique est celui de l'exploitation du faible par le fort. Il est considéré comme un partisan et le premier à avoir fait mention en Russie des enseignements de Karl Marx, mais avec une présentation simplifiée de sa doctrine.

Il croit au processus historique de développement conduisant à un avenir meilleur pour l'humanité, et voit dans les hérauts de la littérature et les partisans de tels idéaux les « hommes du futur ». Il polémique avec ses adversaires avec dureté, intolérance et passion.

Dans Nabat

Les positions prises dans "Nabat", par Tkatchev tranchent avec les autres tendances révolutionnaireq russes des années 70, et lui valent le surnom de « jacobin russe ». Il était partisan de la prise du pouvoir, du contrôle de l'État et de l'application d'un programme révolutionnaire. Il se différencie ainsi de Mikhaïl Bakounine, qui, en tant qu'anarchiste, rejetait tout État et tout pouvoir, et de Piotr Lavrov, qui prônait des modes d'action modérés.

Il prône un socialisme remplaçant la communauté paysanne par la commune, la création d'institutions prenant en charge les échanges, la socialisation des instruments de production par l'éducation sociale, la fin du pouvoir parental, le développement de l'autonomie communale et la disparition progressive du gouvernement central.

Il y soutient aussi qu'en l'absence d'une révolution populaire et paysanne, les révolutionnaires devraient se soulever et vaincre un gouvernement tyranniqueRiasanovsky, p. 383. Seule l'instauration d'une dictature révolutionnaire par la prise du pouvoir peut permettre d'assurer les conditions politiques d'une transition vers le socialismeFiges, p. 136. Il considère que le moment était venu pour la prise du pouvoir et que cela devait être fait le plus tôt possible tant qu'aucune force sociale n'était prête à se ranger du côté du gouvernement, comme ce serait le cas plus tard avec le développement de la bourgeoisie et du capitalisme.

Il revient ainsi aux méthodes jacobines des coups d'État, du complot et du terrorisme au nom du peuple. Les succès de la terreur en Russie et le virage politique brutal à la fin des années 70 lui donnent plus d'audience, mais ses articles sont violents et simplifiés à l'extrême, et son influence sur le mouvement révolutionnaire russe reste faible.

Filiation, postérité et critique

L'historien a soutenu que la forme de déterminisme économique adoptée par Tkatchev différait considérablement du matérialisme historique développé par Karl Marx et Friedrich Engels, déclarant : .

Tkatchev était un partisan d'un parti révolutionnaire étroitement organisé. Sa vision du processus révolutionnaire était proche de celle du mouvement blanquiste français, bien que peut-être pas directement influencée par luiVenturi (1972), p. 347.. Dans un hommage à Blanqui, qui ne put être prononcé à l'occasion de sa mort mais qui fut publié dans Ni Dieu, ni maître le , il reconnait une dette des révolutionnaires russes envers celui-ci : Cité en français par Venturi (1972), p. 387, note 39: "À lui, à ses idées, à son abnégation, à la lucidité de son esprit, a sa clairvoyance, nous devons la grande partie du progrès, qui s'accomplit chaque jour dans le mouvement révolutionnaire de la Russie. Oui, c'est lui qui a été notre inspirateur et notre modèle dans le grand art de la conspiration.".

Orlando Figes a affirmé que Lénine devait plus à Tkatchev qu'à tout autre théoricien russe : l''idée d'une avant-garde révolutionnaire était au premier rang des idées que Tkachev épousa et qui influencèrent le développement de la philosophie politique de Lénine. Cela a permis la précipitation d'une révolution par l'action politiqueFiges, p. 145–146..

Selon Figes, les écrits de Tkatchev ont également marqué , établissant un pont entre le jacobinisme de Netchaïev, la des populistes et la tradition marxiste de Lénine.

Hal Draper avait argumenté contre ce point de vue, soulignant que Tkatchev n'est mentionné qu'une poignée de fois dans les écrits de Lénine et la seule référence significative à lui dans Que faire ? est négativeHal Draper (1990). "The Myth of Lenin's "Concept of The Party" or What They Did to What Is To Be Done?". Marxists Internet Archive. Retrieved 12 May 2019.Lenine (1901). Que faire ?. "What type of organisation do we require?". Marxists Internet Archive. Retrieved 12 May 2019..

Friedrich Engels a également contesté Tkatchev et ses idées sur le développement russeFernbach, David, ed. (1974). Marx: The First International and After. London: Penguin Books, p. 67..

Notes et références

Bibliographie

Hardy, Deborah (1977). Petr Tkachev: The Critic as Jacobin. Seattle : Washington University Press.

(Édition en langue anglaise de l'ensemble de l'œuvre, présentée par Isaiah Berlin : ) Pipes, Richard (1969). "Russian Marxism and its Populist Background". Russian Review (19:4). pp. 316–337.

Liens externes

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