Le festival Sigma de Bordeaux est une manifestation culturelle qui a eu lieu tous les ans à l'automne (généralement en novembre) pendant ses trois décennies d'activités, entre 1965 et 1996. Se déroulant au cœur de la ville, il a eu pour vocation principale de se faire le reflet de la création contemporaine internationale dans le champ pluridisciplinaire des avant-gardes. Outre les formes traditionnelles de la création artistique que sont le théâtre, le cinéma, le jazz ou la chanson, le festival a révélé à la curiosité du public des formes d'expression nouvelles dans les domaines des arts technologiques, de la musique concrète, de l'architecture, de l'urbanisme ou du design. À la fin des années 1960, le festival Sigma avait acquis la réputation nationale et internationale d'être la manifestation culturelle la plus avant-gardiste de France, Paris excepté. Il a très vite bâti sa réputation sur l'originalité de sa programmation, les provocations et les scandales qui ont émaillé son histoire, en particulier dans ses débuts. Histoire Les premières années pleines d'effervescence Aux origines du festival alt=Un bâtiment d'architecture classique, en pierre noire.|vignette|Une vue de Bordeaux (entrée de la Galerie Bordelaise en 1974) avant la piétonnisation et les ravalements qui ont transformé l’apparence de la ville. alt=Photo en noir et blanc d'un homme d'âge moyen, en costume-cravate.|vignette|redresse|Jacques Chaban-Delmas (en 1969).
Dans la ville de Bordeaux considérée encore, au début des années 1960, comme très bourgeoise et conservatrice, des appétits de renouveau culturel vont voir le jour à travers la formation d’un groupe d’hommes désireux d’engager leur cité sur des voies insolites. Le premier d’entre eux est Roger Lafosse, trente-cinq ans en 1962, qui, à la suite d'un grave accident de la route, se met à repenser son propre destin mais aussi le destin culturel de sa ville où il exerce la fonction de représentant en pièces automobiles. Dans les années 1950, Roger Lafosse vit à Paris où il fréquente les milieux du jazz (il y côtoie de nombreuses personnalités dont Charlie Parker et Boris Vian) ; il y joue du saxophone. De retour à Bordeaux, profondément imprégné de son expérience parisienne, il fait part à des amis de son projet d’ouvrir la ville à de nouveaux horizons à travers des actions culturelles innovantes nourries de diverses recherches. En 1963, un organisme voit le jour, l’ARC (Arts et Recherches Contemporaines)Création parue au journal officiel du dimanche 30 juin 1963. dont les quatre membres fondateurs sont Roger Lafosse, Robert Escarpit (écrivain et professeur de lettres), Abraham Moles (philosophe et sociologue, féru de sciences relatives à l’électroacoustique) et Michel PhilippotArchives Bordeaux Métropole, Fonds Sigma, 254 S 37. (chef du bureau bordelais de l’O.R.T.F.) Ensemble, ils décident de mettre en place à Bordeaux un rendez-vous d’automne qui serait une « Semaine de spectacles, d’arts et de recherches », en réponse à leur désir d’éveiller le public bordelais aux innovations, tant dans les arts que dans les sciences. Ils attribuent alors un nom à cette Semaine de Recherche : « Sigma », d’après la dix-huitième lettre de l’alphabet grec. En quête d’un soutien officiel et d‘une aide financière, Roger Lafosse rencontre Jacques Chaban-Delmas, le maire de Bordeaux, qui lui fait part de son enthousiasme, celui-ci comprenant le parti que sa ville pourrait tirer d’une initiative aussi novatrice.
La modernité et l'insolite en action à partir de 1965
La première édition de la Semaine de Recherche, que très vite il est convenu d’appeler « Festival Sigma », se tient du 25 au . À chaque jour de la Semaine est consacrée une thématique précise : théâtre, littérature et poésie (discipline qui disparaîtra définitivement deux ans plus tard), arts nouveaux (arts et machines, sculpture et architecture, cinéma, audiovisuel…), architecture et urbanisme, arts sonores (musique contemporaine et expérimentale), prospective et synthèse (diverses réflexions sur la pensée et l’art contemporain). Les journées sont animées par des débats et des conférences, et le soir un spectacle est présenté dans une salle du centre-ville. Tout au long de la semaine, de nombreux échanges font l’objet de réflexions relatives aux rapports de plus en plus étroits entre la création et les machines, aux recherches électroniques dans les arts sonores, ou encore à la conception que l’on se fait de la cité de demain à travers les travaux futuristes des architectes. À la Galerie des Beaux-Arts se tient une exposition dont l’intitulé, « Art et Cybernétique », augure de l’intérêt que Sigma va cultiver au fil du temps pour les applications numériques dans le champ de la création. Bien que cette première édition de Sigma se soit déroulée dans un calme relatif, elle surprend par la vivacité de son caractère avant-gardiste et suscite quelques vives critiques jusqu’au sein du conseil municipal. Toutefois, au début de l’hiver, le maire tient à assurer le comité de Sigma de sa pleine confiance.
alt=Photo noir et blanc d'un homme pensif.|vignette|redresse|Iannis Xénakis en 1975, un habitué de Sigma où il fut plusieurs fois invité. La deuxième édition de la Semaine de Recherche, nommée Sigma 2, se tient en . La plupart des grandes thématiques de l’année précédente sont reconduites avec le même goût prononcé pour les conférences et les débats portant sur les recherches les plus innovantes. À la Galerie des Beaux-Arts, l’exposition Arts visuels, Architecture, Urbanisme, met en lumière l’imaginaire des architectes dans leur conception des villes du futur et présente une maquette wellsienne (comme sortie tout droit du roman de H. G. Wells, Une utopie moderne). Le plasticien français Joël Stein est invité à exposer ses œuvres relatives à l’art cinétique. Sur la scène du Théâtre Français, un autre plasticien français, Nicolas Schöffer, adepte de l’art cinétique et cybernétique, présente un spectacle audio-visuel expérimental retransmis en direct sur la deuxième chaîne de l’O.R.T.F. Par une soirée de concert où sont jouées des œuvres d’Edgar Varèse, de musique algorithmique de Pierre Barbaud, et de Iannis Xénakis, Sigma confirme sa prédilection pour la musique contemporaine, mais il ouvre déjà ses portes au jazz expérimental en organisant un concert de free-jazz assuré par l’artiste américain Albert Ayler.
La Semaine de Recherche de Sigma 3 confirme la tendance avant-gardiste du festival dans les arts plastiques et les arts sonores. À la Galerie des Beaux-Arts, l’exposition Le Multiple présente les nouvelles productions du design dans les usages domestiques. L’art cinétique y est largement exposé et commenté à un moment où la presse parisienne s’intéresse de plus en plus à cette discipline. On peut aussi y découvrir la technique de reproduction d’une œuvre originale nommée « kamagraphie ». Sur la scène musicale expérimentale, John Cage présente son spectacle Atlas Eclipticalis tandis que Pierre Henry assure le concert La messe électronique dans la salle de l’Alhambra. Le jeune public, venu en très grand nombre, est convié à écouter le concert électroacoustique allongé sur des matelas. Pour différents observateurs, cette soirée est perçue comme révolutionnaire. Un article du journal Le Monde abonde dans ce sens : « Une révolution […] s’est produite dans la manière d’écouter, dans le rapport de l’auditeur avec la musique : les conditions d’un concert ont été radicalement transformées. ». Le concert se déroule dans une ambiance surchauffée et enfumée. Le lendemain, des accusations portant sur un usage de drogues lors du concert restent sans suite. Le maire, Jacques Chaban-Delmas soutient la poursuite du festival.
Le théâtre à la pointe de l'avant-garde alt=Photo en noir et blanc d'une femme et un homme en costumes de scène.|vignette|gauche|Cathy Berberian et Sylvano Bussotti au début des années 1960. alt=Photo en noir et blanc de trois comédiens en jeans et t-shirts.|vignette|gauche|Antigone par le Living Theatre (en 1982) ; au centre, Julian Beck, le fondateur. C’est par la programmation théâtrale de Sigma 3 que le festival acquiert la réputation d’une manifestation avant-gardiste sulfureuse. La présentation du spectacle La passion selon Sade, mis en scène par Sylvano Bussotti, suscite beaucoup de remous et d’opposition dans un théâtre survolté. À un moment critique, des spectateurs en viennent à envahir la scène, provoquant du désordre en jetant vers la salle des objets du décorLa France-La Nouvelle République (Bordeaux) du 18-11-67.. Le calme revenu, le spectacle se poursuit. En dernière partie, un morceau est interprété par la cantatrice américaine Cathy Berberian tandis, qu'au fond de la salle, la fébrilité des agitateurs est difficilement contenue. L’aspect insurrectionnel et anarchique de cette représentation houleuse offre des arguments aux opposants du festival. Toutefois, la vedette de cette Semaine de Recherche demeure la troupe théâtrale américaine Le Living Theatre (ou Living Theater) dont les prestations sur scène suscitent beaucoup de sensations, d’émotions et de commentaires dans la presse. Le Living Theatre, sous la direction de Julian Beck et de Judith Malina, présente trois spectacles au cours de la Semaine : Antigone (d'après Sophocle et Brecht), Mysteries and small pieces et Frankenstein.
En avant-première sur le sol français, les Bordelais découvrent un jeu théâtral s’appuyant sur peu de texte, sur une gestuelle très développée dans des mises en scène qui peuvent être traversées par de longs silences ou déchirées par des hurlements. Les membres de la troupe invectivent les spectateurs, les invitent éventuellement à se joindre au spectacle dans l’esprit d’une communion entre les comédiens et le public. C’est un théâtre qui puise son inspiration dans les thématiques tragiques du monde : guerres, génocides, enfermements, viols, tortures, épidémies, famines… Il exalte la liberté, l’affranchissement de toute contrainte. Au sortir des représentations du Living Theatre, le public de Sigma se montre partagé entre ceux qui avouent leur admiration pour un théâtre novateur et dérangeant tandis que d’autres clament leur détestation et voient en Sigma un . La venue du Living Theatre à la Semaine Sigma de 1967 laisse à Bordeaux des traces profondes dans la mémoire collective. Le bilan de cette 3ème édition est dressé par des journaux qui affichent un intérêt certain pour le festival, jusque dans la presse parisienne. On peut lire dans les colonnes du quotidien Le Monde qu'il faut .
1968 : l’année des troubles et des reports Malgré les critiques, les polémiques et une trésorerie très fragile, le festival Sigma a vocation à durer. Il remporte désormais un grand succès, en particulier auprès de la jeunesse. Cependant l’année 1968 le faire trembler sur ses fondations. La ville de Bordeaux se trouve très concernée par les événements de Mai (manifestations d’ampleur, occupation du Grand Théâtre, nuit des barricades…). A priori, avec sa programmation en automne, le festival Sigma ne se sent pas directement concerné par ces secousses sociales du printemps bien que ce soit une partie de son public qui défile dans les rues. Mais en juin, le maire Chaban-Delmas fait savoir à Roger Lafosse qu’au regard de la situation insurrectionnelle que vient de connaître le pays et des risques de troubles à l’ordre public, la Semaine de Recherche de l’automne est annulée. Il n’y a donc pas de festival l'année 68.
alt=Des comédiens sur scène au milieu des marionnettes ; l'un d'eux tient une porte en carton portant l'inscription « LA PORTE DU CIEL » et un autre un cœur marqué .|vignette|redresse=1.2|gauche|Bread and Puppet Theatre à Sigma en 1969.