vignette|redresse=1.7|Les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse (de gauche à droite) : Mort, Famine, Guerre et Conquête dans un tableau de 1887 par Viktor Vasnetsov. L'Agneau est visible au sommet.

Les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse sont des personnages célestes et mystérieux mentionnés dans le Nouveau Testament, au sixième chapitre du livre de l'Apocalypse ; c'est du moins l'exégèse dominante depuis le car, durant tout le Moyen Âge, on considérait plutôt qu'il s'agissait d'un seul cavalier montant successivement quatre chevaux, ce cavalier étant le Christ comme le montre aussi l'iconographie de cette époque.

L'épisode a souvent été comparé à deux visions de Zacharie, un prophète de l'Ancien TestamentZacharie I, 7-17 (trois couleurs mentionnées dans le texte hébreu dit massorétique, mais quatre dans le texte grec des Septante qu'on considère aujourd'hui comme reflétant un texte source hébraïque divergent) ; VI, 1-9 (quatre chars aux chevaux de couleurs différentes).. On ne peut cependant parler d'un midrash (ou commentaire), car Jean prend de grandes libertés avec son modèle. Ces chevauchées inaugurent le commencement de la fin du monde, car elles apparaissent lorsque l'Agneau, figure de Jésus ressuscité, ouvre les quatre premiers sceaux du « Livre de la Vie ».

Bien qu'ils paraissent se succéder dans le temps, le dernier verset suggérerait, dans le cadre de cette interprétation, que ces quatre chevauchées seraient simultanées et donc le fait de quatre personnages différents, pourvu du moins qu'on applique ce verset à l'ensemble des quatre chevauchées et non pas à la dernière :

Plusieurs interprétations de la signification symbolique des cavaliers ont été émises, à différentes époques.

Cavaliers et montures Les cavaliers et leurs chevaux, tels qu'ils sont décrits dans l'Apocalypse :

Couleur du cheval Symbolisme de la couleur Attribut Activité explicite Symbolisme généralement retenu à l'époque moderne Blanc Puissance ; Victoire Arc Va conquérir Évangélisation ou bien Conquête Rouge Sang ; Violence Épée Apporte le conflit Guerre Noir Manque Balance Augmentation du prix du blé et de l'orge Famine Vert / Blême / Pâle Peur, Maladie Faux Est suivi par les Enfers Mort ou Épidémie

Voici le texte de l'Apocalypse (6, 1-8) : Alors je vis que l’Agneau avait ouvert un des sceaux, et j’entendis l’un des quatre animaux qui disait d’une voix de tonnerre : Viens et vois.

Je regardai donc, et je vis un cheval blanc, et celui qui était monté dessus avait un arc, et on lui donna une couronne, et il partit en vainqueur, pour remporter la victoire.

Et lorsque l’Agneau eut ouvert le second sceau, j’entendis le second animal qui disait : Viens, et vois.

Et il sortit un autre cheval qui était roux ; et celui qui le montait reçut le pouvoir de bannir la paix de la terre, et de faire que les hommes se tuassent les uns les autres ; et on lui donna une grande épée.

Et quand l’Agneau eut ouvert le troisième sceau, j’entendis le troisième animal, qui disait : Viens et vois. Et je regardai, et il parut un cheval noir, et celui qui était monté dessus avait une balance à la main.

Et j’entendis une voix qui venait du milieu des quatre animaux, et qui disait : La mesure de froment vaudra un denier, et les trois mesures d’orge vaudront un denier ; mais ne gâte point ni l’huile ni le vin.

Et quand l’Agneau eut ouvert le quatrième sceau, j’entendis la voix du quatrième animal, qui disait : Viens, et vois.

Et je regardai, et je vis paraître un cheval de couleur pâleLe texte grec dit khlōros (χλωρός), qui est traduit, suivant les sources, par pâle, verdâtre, voire cendré. ; et celui qui était monté dessus se nommait la Mort, et l’Enfer le suivait ; et le pouvoir leur fut donné sur la quatrième partie de la terre, pour faire mourir les hommes par l’épée, par la famine, par la mortalité, et par les bêtes sauvages de la terre.

Interprétations Sur les « quatre animaux », voir l'article Tétramorphe.

L'ensemble de ce passage a reçu, dans le cadre de l'hypothèse de quatre cavaliers distincts, des interprétations très variées.

Certains y voient des allusions précises à une série d'événements historiques donnée, le plus souvent au Eugene Böring par exemple voit dans le cavalier blanc une allusion à la victoire que les Parthes ont remportée en 62 sur les Romains dans la vallée du Tigre.Le protestant Théodore Crinsoz (Essai sur l'Apocalypse, 1729) assimile les cavaliers à des étapes de l'Empire romain, le blanc représente les victoires de Trajan, le rouge des épisodes sanglants du règne d'Hadrien, le noir la famine et la justice d'Antonin le Pieux, et le pâle les troubles qui surviennent sous Marc-Aurèle et ses successeurs, etc., mais parfois à l'époque où vit celui qui produit cette interprétation ; d'autres à une division de l'histoire en quatre parties, soit depuis le commencement du monde, ou bien depuis l'avènement de Jésus-Christ ; d'autres à une typologie symbolisant les différents fléaux qui peuvent frapper l'humanité sans qu'on ait en vue une période précise ; d'autres enfin à des réalités spirituelles sans caractère historique.

Dans le cadre de l'hypothèse plus ancienne et très différente, selon laquelle il ne s'agirait que d'un seul et même cavalier on rencontre également, selon les auteurs et les artistes, une grande variété d'interprétations, toutefois centrées en général sur l'œuvre salvatrice du Christ. Comme la série doit être homogène, et si le premier cavalier (blanc) représentait l’action du Christ ou la victoire de l'Église, il fallait que les trois autres fussent aussi des figures du Messie.

L'interprétation peut être plus spirituelle, et notamment reconnaître dans le texte une rétrospective de la vie terrestre du Messie. Pour Œcumenius, par exemple (un auteur grec mal identifié du ou ), les six premiers sceaux représenteraient les « œuvres du Christ » pour la rédemption des hommes : 1) l'incarnation et la naissance humaine, 2) la tentation, 3) l'enseignement donné, 4) les outrages reçus, 5) la flagellation, et enfin 6) la mort en croix. Le septième sceau représente l’œuvre à accomplir, 7) la victoire sur l’Antéchrist. De même, pour Rupert de DeutzPatrologia Latina, tome 169, col. 940-947, mort en 1129, les quatre premiers sceaux représentent respectivement: 1) l'incarnation du Messie et le début de sa prédication; 2) l'hostilité des juifs qui le livrent ensuite aux Romains, lui préfèrent le brigand Barabbas et en seront châtiés par la destruction de Jérusalem; 3) la trahison de Judas pour de l'argent, et la corruption par de l'argent des gardes du tombeau de Jésus; 4) après la glorification du Messie ressuscité, l'entrée en action du diable qui suscite au sein de l'Église le développement des hérésies. Au demeurant, pour les exégètes du Moyen Âge, ces diverses interprétations ne s'excluent pas, elles se complètent au contraire.

Cheval blanc (conquête) vignette|redresse=1|Le cavalier blanc sur un vitrail de la basilique de Saint-Denis.

Les opinions sur le premier cavalier, chevauchant le cheval blanc, sont nombreusesOn en trouvera une énumération détaillée avec indications de leurs variantes et des auteurs qui les ont défendues, dans le commentaire de E.-B. Allo, L'Apocalypse, Paris, Lecoffre, 1933, , l'auteur penchant pour sa part pour le « Verbe de Dieu ». et contradictoires. Cela tient au fait que Jean ne nous dit pas clairement qui est l'adversaire de ce cavalier : la Bête ou les saints, le bien ou le mal ? On peut donc l'interpréter de toutes les façons.

Une majorité d'auteurs, tant anciens que modernes, catholiques, protestants ou incroyants, y ont vu le Christ (Irénée de Lyon, Victorin de Pettau, André de Césarée), ou bien la prédication évangélique triomphante (Bède le Vénérable, Albert le Grand, Ribeira, Bossuet, Bernhardt Weiss, Loisy, etc.). En effet, bien que ce premier cavalier vienne en tête d'une série de fléaux, sa couleur symbolique (leukos) est très nettement et sans ambiguïté positive ; il reçoit une couronne glorieuse (stephanos), non le diadème des tyrans, et il est vainqueur ; or, dans l'Apocalypse, le mal est très rarement qualifié de vainqueur, ce terme étant réservé à l'Agneau, aux martyrs ou aux élus. Quant à l'arc, bien qu'il n'ait pas très bonne réputation dans la BiblePar exemple, la lettre de Paul aux Éphésiens (6 :16) dépeint le Malin lançant des traits (bélê) enflammés contre les fidèles, qui s'en protègent avec le bouclier de la Foi., où il est presque toujours associé à la guerre, ce serait une arme destinée à chasser la Bête, ainsi que l'a compris Victorin : « Le Seigneur a envoyé l'Esprit Saint, dont les paroles, par la bouche des prédicateurs, sont comme des flèches perçant le cœur des hommes, et capables de vaincre l'incrédulité ». D'ailleurs il réapparaît plus tard dans l'Apocalypse (19,11) identifié clairement au « Verbe de Dieu », quoique certains auteurs contestent l'assimilation de ces deux cavaliers.

Enfin, on peut aussi considérer que le cavalier blanc n’incarne pas nécessairement un personnage ou un fléau précis, mais plutôt un archétype symbolique annonçant un changement d’ordre cosmique. Le blanc, dans la culture médiévale, peut tout autant signifier la pureté divine que l’illusion trompeuse. Cette ambivalence renforce l’idée que ce cavalier serait une figure volontairement ambiguë, destinée à troubler le lecteur et à ouvrir la voie aux autres cavaliers, bien plus clairement destructeurs. Cette interprétation rejoint la lecture eschatologique de l’Apocalypse, où la confusion des signes est partie intégrante du message : le monde vacille, et les repères se brouillent.

D'autres auteurs, invoquant la loi des séries (les trois autres cavaliers seraient des fléaux, la guerre, la famine et la peste), pensent qu'il doit être le premier d'entre eux. Ils y voient l'expansion d'une puissance terrestre : soit l'Empire romain conquérant (dont plusieurs auteurs du Moyen Âge, puis protestants), ou bien l'Empire parthe envahissant l'Empire romain, puisque la frontière de l'Euphrate entre ces deux empires est évoquée à deux reprises dans lApocalypse, et que les Parthes étaient toujours représentés comme des archers à cheval. Mais ont-ils conquis "le quart de la Terre" ? Cela reste à démontrer, tandis que le christianisme, incontestablement, l'a fait.

Cheval rouge (guerre) vignette|redresse=1|Le second cavalier, Guerre, sur le cheval rouge (miniature du d'un manuscrit de l'Apocalypse.

Le deuxième cavalier représenterait la guerre, et la couleur de sa monture, le rouge (πυρρός, de πῦρ, feu), le sang versé sur le champ de bataille. Il porte également une épée qui représente l'affrontement et le combat. Toutefois, Jean utilise ici, pour une fois, le mot macaira, au lieu de romphaia (épée) ; il a peut-être en vue un couteau ou un poignardLe Dictionnaire grec/français d'Anatole Bailly (1895) mentionne les deux acceptions, glaive court ou poignard. de grande taille (megalé), ce qui s'accorderait avec l'égorgement général (sphaxousin) ; certains auteurs ont pu y voir une guerre civile, idéologique ou religieuse. Dans la récapitulation, c'est le mot romphaia qui est utilisé.

Cheval noir (famine)

vignette|gauche|Le cavalier noir dans l'Apocalypse de Bamberg (vers l'an mil). Le troisième cavalier, dont le cheval est noir, paraît représenter la disette. Il porte une balance qui signifie l'évaluation et donc le prix atteint par les denrées les plus caractéristiques du monde méditerranéen antique : céréales, huile et vin. Les céréales atteignent un prix exorbitant, un denier correspondant au salaire journalier d'un ouvrier antique. Selon Woodhouse (1805), il apparait "qu'au temps de Cicéron, un denier permettait d'acheter seize mesures (choinix) de blé, et vingt sous le règne de Trajan". Or dans l'Apocalypse, un denier ne permet plus d'acheter qu'une seule mesure de blé.