Muqātil ibn Sulaymān ou Moqātel b. Solaymān (en , romanisé : Abū-l Ḥassan Muqātil ibn Sulaymān Al-Balkhī), mort en 767, est un exégète (mufassir) du Coran au . Il écrit l'un des premiers, si ce n'est le premier, commentaire (tafsīr) complet du Coran.

Biographie Il est né à Balkh au Korasan. Aucune source n'indique sa date de naissance, qui est cependant estimée autour de 699 (80 AH). Il partage sa jeunesse entre Balkh et Marw. Balkh se caractérise alors par sa diversité religieuse, ce qui peut expliquer l'originalité de la pensée de Muqatil. Il déménage ensuite à Marw où il se marie. Pendant le califat de Marwan II, Muqatil est impliqué dans la guerre civile entre Abbassides et Omeyyades. Avec la fin du règne des Omeyyades, il migre en Iraq, s'installant d'abord à Basora, puis à Bagdad. Peut-être en raison d'une influence zayditeMunʾim Sirry, op. cit., p. 41.

Achmad Tohe fait allusion lui aussi au zaydisme, mais indique qu'il s'agit d'une question qui doit faire l'objet d'une étude à part entière (op. cit., p. 4, note 5) ; plus loin dans sa thèse (p. 20), il indique que c'est al-Nadim qui mentionne l'adhésion de Muqātil au zaïdisme., il donne sa préférence aux Abbassides plutôt qu'aux Omeyyades, et il semble avoir fréquenté la cour abbasside. Un jour, alors qu'il rend visite au calife al-Mansur, une mouche se pose sur la figure de ce dernier. Muqatil fait la remarque que Dieu a créé la mouche dans le but d'humilier les tyrans. Le calife ne se départ pas de son calme, ce qui semble indiquer une proximité entre les deux hommesMunʾim Sirry, op. cit., p. 40-41.. Ces amitiés politiques peuvent expliquer l'hostilité qu'il suscite et les accusations qu'on porte contre luiMunʾim Sirry, op. cit., p. 38..

Plus tard il retourne à Basora où il meurt en 767 (150 AH)Tohe, Achmad. Muqatil ibn Sulayman: A neglected figure in the early history of Qur'ānic commentary. Diss. Boston University, 2015, p. 1-2.

Polémiques alt=al-Ashʿarī, Maqālāt al-Islāmiyyīn|vignette|Abū al-Ḥasan al-Ashʿarī, Maqālāt al-Islāmiyyīn wa ikhtilāf al-muṣallīn. Ash'ari est le premier à taxer Muqatil ibn Sulayman d'opinions anthropomorphistes. Ses opinions anthropomorphistes (mujassimah) sont notoires selon les générations suivantes. Al-Ashari et son disciple Al-BaqillaniMuch Hasan Darojat, Mohd Fauzi Hamat, and Wan Adli Wan Ramli. "Al-Baqillani’s Critique to Anthropomorphist’s Concept of The Attributes of God." (2016). pp. 6-7 "Another Anthropomorphist, Ibn al-Karram, also maintained his [referring to Muqatil bin Sulayman who was quoted above] theological belief relying on Christianity in terms of the concept of God".

Il faut noter que Baqillanī est un disciple d'Al-Ash'ari. lui prêtent une conception de Dieu à la semblance de l'homme, de son activité et de son apparence physique. Si c'est bien le cas, les vues de Muqatil sont diamétralement opposées à celles de ses contemporains mutazilites, favorables à l'interprétation allégoriqueAu point qu'Averroès leur reproche de trop interpréter (Averroès, Discours décisif, §64)., et hostiles à l'idée que les attributs de Dieu aient une réalité distincte de son essence.

En dépit de son corporéisme « radical » supposéC'est dans l'article de l'Encyclopédie de l'islam qui le concerne que Muqatil est qualifié d'anthropomorphiste extrême (Mun'im Sirry, p. 38)., il a recours au ta'wil (interprétation) dans son commentaire (tafsīr, تفسير), même en ce qui concerne les versets sur les attributs d'Allah, ce qui est interprété par ses adversaires comme une contradiction de sa partWesley Williams, ASPECTS OF THE CREED OF IMAM AHMAD IBN HANBAL: a study of anthropomorphism in early islamic discourse. Int. J. Middle East Stud. 34 (2002), 441–463.. Une autre possibilité, c'est que l'accusation dont il fait l'objet est contestable.

Les attributs divins Il aurait interprété les attributs divins en un sens littéral, parfois anthropomorphique, affirmant que le Wajh (وجهه) Allah (la Face de Dieu) est réellement un visage, 'Ayn Allah (Ses yeux) désigne à la lettre des yeux, Yad Allah (la Main de Dieu) signifie littéralement la main de DieuPlusieurs versets du Coran, pris à la lettre, laissent entendre que Dieu aurait un corps composé de membres.

Par exemple, LI, 47 "Le ciel, nous l'avons édifié avec des mains"; la Face d'Allah : II, 115 ; VII, 52 : "Votre Seigneur qui a créé les cieux et la terre en 6 jours puis s'est installé sur le trône" ; "Il [Noé] voguait sous Nos yeux" (LIV, 14).. Il aurait avancé que Dieu est assis sur un trône - décrivant l'istiwa (établissement) comme Istaqarra (position assise). Son commentaire révèle qu'il était enclin à interpréter dans un sens anthropomorphiste certaines expressions coraniques : kursi (trône) et côté droit de Dieu (aussi bien que la vision de Dieu qui est considérée comme un anthropomorphisme par les mutazilites qui pensaient que Dieu ne peut être vu que s'il a un corps (jism))Munʾim Sirry, op. cit., p. 58.. Mais un examen complet de son commentaire révèle qu'en revanche, il interprète aussi d'autres expressions à connotation anthropomorphique comme des allégoriesC'est justement tout l'objet de l'article « Muqātil b. Sulaymān and Anthropomorphism » de Mun'im Sirry que de mettre en doute cette accusation..

D'autres rapportent que Muqatil a dit que Dieu a parlé avec sa bouche à Moïse et qu'il aurait cité ce hadith :Pendant la fin du jour quelqu'un a appelé : où sont les amis d'Allah ? Alors, le groupe d'anges s'avança pour s'asseoir avec Lui sur le trône jusqu'à Lui toucher l'épaule.Des opinions plus extrêmes lui ont été prêtées, y compris que Dieu possédait des organes tels que la chair, le sang, des cheveux, des os etc. Les érudits musulmans étaient si convaincus de l'anthropomorphisme radical de Muqatil qu'ils sont allés jusqu'à créer le terme de Muqatiliyyah pour désigner une secte à qui l'on prêtait les mêmes opinions qu'à MuqatilA. Tohe, op.cit., p. 12..

Al-Ash'arī (Maqālāt al-Islāmiyyīn) rapporte que Muqatil et Dawud al-Jawabiri (m. 139 AH) ont dit que Dieu était corporel et possédait une apparence semblable à celle d'un être humain, composé de chair, de sang, de cheveux, d'ossements, de membres tels que des jambes, mains, une tête, et des organes comme des yeux. Cependant, il précise que tout en affirmant cela, ils maintiennent qu'Allah n'est semblable à aucune créature, et que rien de créé ne lui ressemble Achmad Tohe, Muqātil ibn Sulaymān: a neglected figure in the early history of Qur'ānic Commentary, Boston University, 2015 (lire en ligne).

En termes plus précis, la position qu'on lui prête peut être qualifiée de tashbīh ou de tajsīm. Le premier terme désigne le fait de rendre Dieu semblable à ses créatures. Le tajsīm est proche du premier, mais un peu plus spécifique : il consiste à attribuer à Allah une forme humaine, à lui attribuer un corps composé de parties (membres et organes). Ceux qu'on accuse de propager une représentation anthropomorphique ou corporelle de Dieu sont désignés du mot mujassimah. Ces termes sont de la même famille que jism (جسم : « corps »). Le tachbih (تشبيه) est le contraire du tanzīh (transcendance : rien n'est semblable à Dieu), tandis que le tajsim est incompatible avec le tawhid (unité, indivisibilité). C'est pourquoi ces deux notions peuvent être vues comme contraires au dogme.

Il convient de noter cependant que Sulayman s'est défendu de cette accusation. Au calife qui l'interrogeait sur ses opinions, il répondit : « Je n'ai rien affirmé d'autre que : "Dites : Dieu est un. Dieu est éternel". Quiconque dit autre chose profère un mensonge »Munʾim Sirry, op. cit., p. 38. Et Achmad Tohe, p. 25.

Il s'agit de la sourate CXII..

Désaccord avec Jahm bin Safwan Il y eut un débat théologique et politique intense à la mosquée de Marw entre Muqatil et Jahm bin Safwan (m. 746) au sujet des attributs divinsAchmad Tohe, op. cit., p. 1-2., et un conflit entre les deux figures politiques dont Muqatil et Jahm étaient les protégés. Chacun d'eux finit par écrire un livre pour réfuter l'autre, et Muqātil usa de ses relations politiques pour faire expulser Jahm de Balkh, le chassant à Termez. En 745 (128 AH), lors de l'affrontement qui s'est ensuivi contre le partisan de Muqatil, Jahm fut tué. Il est clair que l'opposition avec Jahm n'était pas seulement théologique, mais que la politique s'y est mêléeAchmad Tohe, op. cit., note 5..

Les opinions anthropomorphistes dont Muqātil fut accusé ont été vues comme l'opposé logique des opinions des jahmites, qui niaient la réalité des Attributs, et qui furent visés par le terme de JahmiyyahAchmad Tohe, p. 12.. Le conflit entre Jahm et Muqātil a pu favoriser l'expression de positions extrêmesMunʾim Sirry, p. 62..

Réception Les savants religieux qui lui étaient contemporains ont été les premiers à le critiquer, et l'ont fait sur trois points. Abū Hanīfa (m. 767/150 AH) a critiqué sa théologie, Abdullah Ibn Mubarak (m. 767/181 AH) a ciblé sa méthodologie (en particulier le fait qu'il ne cite pas les hadiths avec leur chaîne de transmetteurs), tandis que Wakī ibn al-Jarrah (m. 812/197 AH) l'a accusé de mensongeIbn Ḥajar al-‛Asqalānī, Tahdhīb, 4/143-46al-Dhahabī, Mīzan, 6/505-7A. Tohe, op. cit., p. 11-12On notera cependant que Ibn Mubarak et Wakee' étaient tous deux des disciples de Abu Hanifa..

Le muhaddith Ibn Hibban (m. 965/354 AH), auteur d'un recueil sahih, est l'un des plus sévères. Son jugement énumère les trois principaux griefs qui lui sont faits : « Il s'appuyait sur des sources juives et chrétiennes dans son interprétation du Coran ; c'était aussi un anthropomorphiste qui assimilait Allah à ses créatures ; et de surcroît il lui est arrivé de forger des hadiths »Ibn Ḥibbān, Majrūḥīn, 2/348-49, cité par Mu'nim Sirry p. 41.A.Tohe, op. cit., p. 13..

Rejet de sa théologie Abū Hanīfa en particulier a mis en garde Abu Yusuf (m. 798/ 182 AH) contre deux groupes du Khorasan, les jahmites et les MuqatiliyyahAchmad Tohe, op. cit., p. 20. Ibn Hajar lui attribue cette phrase : « Deux opinions répugnantes nous sont parvenues de l'est : de Jahm le négationniste [il nie les Attributs] et Muqatil l'anthropomorphiste »Ibn Ḥajar al-‛Asqalānī, Tahdhīb, 10/281. Ibn Rajab al-Hanbali a dit que les premiers savants (as-salaf) ont rejeté les vues de Muqatil après qu'ils eurent pris connaissance de son débat avec Jahm. Certains traditionalistes seraient même allés trop loin, suivant Makki ibn Ibrahim (m. 745/ 215 AH), le maître d'al-Bukhari, en appelant au meurtre de MuqatilIbn Rajab al-Ḥanbalī, Bayān Faḍl ‛ilm al-Salaf ‛alā ‘Ilm al-Khalaf, éd. Muḥammad ibn Nāṣir al-‘Ajmī(Beirūt: Dār al-Bashā’ir al-Islāmiyyah, 2003), p.55A. Tohe, op. cit., p. 33. Certains, comme Kharijah ibn Mus'ab (m. 785/168 AH) étaient si indignés qu'ils dirent qu'ils le tueraient de leurs propres mains s'ils le pouvaientIbn Ḥibbān, Majrūḥīn, 2/349al-Khaṭīb al-Baghdādī, Tārīkh, 15/212A. Tohe, op. cit., p. 20..

Rejet de ses hadiths Écarté en théologie, il l'était aussi en sciences des hadiths, accusé de rapporter des hadiths de témoins qu'il n'avait jamais rencontrés ; en une occasion, il aurait proposé à un gouverneur local de lui fabriquer un hadithMu'nim Sirry, op. cit., p. 42.A.Tohe, op. cit., p. 16.

Al-Bukhari (m. 869/256 AH) l'a récusé, disant qu'il n'était rien, et nombre de spécialistes du hadith l'ont aussi critiqué, comme Yahya ibn Ma'in (m. 847/233 H), an-Nasa'i (m. 915/303 AH) et ad-Daraqutni (m. 995/385) H), ces derniers l'accusant de mensonge. L'historien traditionniste Ibn Sa'd (m. 844/230 AH), dans sa biographie complète de Muqatil, dit : « Certains savants du hadith étaient méfiants à l'égard de ses hadiths et les refusaient ». Il y a cependant consensus pour reconnaître que Muqatil n'était pas un spécialiste des hadiths. Il ne se référait pas à l'isnād (la chaîne des rapporteurs) selon les règles.

Circonstances atténuantes