thumb|La mélancolie de Domenico Fetti (1612). La mort, la finitude humaine et la souffrance constituent les thèmes principaux du pessimisme philosophique.
Le pessimisme philosophique, ou pessimisme « spéculatif », est une conception négative du monde fondée sur des principes ontologiques ou métaphysiques. Il se distingue en ce sens du pessimisme psychologique, qui est une disposition à considérer les choses sous leurs mauvais côtés. Interprétant le mal (la souffrance ou l'injustice) comme la suite nécessaire de l'essence du monde, le pessimisme philosophique prétend découler d'une approche lucide de la réalité. Accordant au monde dans lequel nous vivons une valeur négative, il le considère comme pire que le néant, voire comme le pire des mondes possibles. Le pessimisme ainsi entendu est un nihilisme axiologique, se rapportant à la valeur du monde, qui fait du néant quelque chose de préférable à l'existence.
Le terme « pessimisme » apparaît en 1759 dans un magazine littéraire (LObservateur littéraire), l'année où est publiée Candide ou l'optimisme de Voltaire.. Il y désigne une attitude opposée à l'optimisme philosophique de Leibniz. Jusqu'au début du , avant qu'Arthur Schopenhauer ne justifie le pessimisme sur le plan philosophique, il prend une signification essentiellement psychologique. Puis, avec Schopenhauer, le pessimisme trouve un fondement métaphysique dans la notion de « vouloir-vivre ». Il implique, d'une part, la prédominance nécessaire de la souffrance sur la jouissance, d'autre part, l'absurdité de cette souffrance. Le monde n'est plus regardé comme le résultat d'un projet divin mais comme l'expression d'une « Volonté » aveugle et contradictoire. Sa valeur devient négative.
De manière paradoxale, le pessimisme philosophique peut parfaitement s'allier avec un optimisme pratique qui nous enjoint de profiter du moment présent, ou avec un optimisme moral qui nous porte à accomplir nos devoirs. Par ailleurs, il n'est pas incompatible avec un certain optimisme personnel. Cependant, il s'oppose à toutes les formes transcendantales (théologiques ou métaphysiques) d'optimisme. Alors que l'optimisme transcendantal, tout en reconnaissant la souffrance et la finitude humaine, les justifie en leur conférant un sens positif dans un « au-delà » du monde sensible, le pessimisme philosophique, à l'encontre de toute perspective théologique ou téléologique, soutient que la souffrance du vivant est dépourvue de sens et par conséquent injustifiable.
Pessimisme antique
Bouddhisme thumb|170px|Tête du Bouddha jeûnant (vers 100-300 ap. J.-C., nord du Pakistan). Le « pessimisme bouddhiste » aurait été introduit dans les territoires grecs grâce aux liens culturels existant entre eux et l'Inde occidentale. Historiquement, le pessimisme philosophique semble d'abord s'être présenté en Orient, sous l'aspect en partie religieux du bouddhisme. Celui-ci aurait exercé une certaine influence sur la philosophie gréco-romaine à partir de l'époque ptolémaïque, en particulier sur les doctrines pessimistes d'Hégésias de Cyrène et plus tard des gnostiquesDes liens culturels et intellectuels se sont en effet créés entre les marges de l'Inde et la Grèce à la suite des conquêtes d'Alexandre le Grand.. Cette thèse est notamment avancée par Jean-Marie Guyau qui, en pleine période de controverse à propos du pessimisme allemand (années 1870-1880), décèle dans la philosophie d'Hégésias le thème pessimiste du bouddhisme, qu'il voit comme un « palliatif de la vie ». Il en fait le résumé suivant :
Jean-Marie Guyau, « La théorie d’Épicure sur la mort et ses rapports avec les théories contemporaines », dans Séances et travaux de l’Académie des sciences morales, III, 1879, p. 365..
Arthur Schopenhauer, au début du , avait lui-même perçu dans le bouddhisme les traits essentiels de son pessimisme : le désir ou la « soif » comme source universelle de la souffrance, la compassion et l'extinction du vouloir-vivre comme remèdes à cette souffrance. On peut résumer l'essentiel de ce « pessimisme bouddhiste » par les quatre propositions suivantes« Pessimisme », Grand Larousse encyclopédique (en dix volumes), vol. 8, Paris, Librairie Larousse, 1963. :
l'existence est inséparable de la douleur ; la douleur est la conséquence du désir ou de la « soif de vivre » ; l'existence et la douleur peuvent cesser par le nirvana ; le nirvana s'obtient par la destruction du désir et l'absolu détachement de soi-même.
L'interprétation du bouddhisme en tant que doctrine pessimiste, très répandue en Europe depuis le milieu du , quand s'est diffusée la philosophie de Schopenhauer à travers le continent, est aujourd'hui largement remise en cause par les bouddhistes eux-mêmes.
Hégésias de Cyrène
Hégésias, dit « Peisithanatos » (« Celui qui pousse à la mort »), est un philosophe grec né à Cyrène, en Libye, vers l'an 290 av. J.-CHenri Wetzel, « Hédonisme », Encyclopaedia Universalis, 1980, vol. 8, p. 274-276.. Il est issu de la double tradition socratique et hédoniste de l'école cyrénaïque, mais s'en détache nettement par le pessimisme radical qu'on lui attribue. Son enseignement ayant entraîné plusieurs suicides, le roi Ptolémée II finit par interdire ses livres, fermer son école et l'exiler. Tous ses écrits ont été perdus et on ne connait sa philosophie qu'à travers ce qu'en dit Diogène Laërce, qui le considère comme « l'apologète du suicide ». Diogène prête d'abord à Hégésias l'affirmation explicite de l'impossibilité du bonheur :
Diogène Laërce, Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres, Livre II : « Autour de Socrate ».
Une autre raison avancée par Hégésias pour justifier l'impossibilité du bonheur est l« émiettement » des plaisirs. Dans ce qui semble être son principal ouvrage, L’abstinent, Hégésias met en scène un héros qui se prive de toute nourriture et meurt de faim afin d’échapper à une existence où le bonheur est rendu inaccessible à cause de cet émiettement. Le bonheur étant à la fois inaccessible et la seule chose qui soit positive dans l'existence, la mort devient de fait préférable à la vie. Hégésias aurait pour cette raison conseillé le suicide à ses disciples.
Selon certains auteurs, les positions d'Hégésias de Cyrène se rapprochent du bouddhisme Dee L. Clayman, Berenice II and the Golden Age of Ptolemaic Egypt, Oxford, Oxford University Press, 2014, p. 33., ses idées rappelant notamment la doctrine bouddhiste de la souffrance. On pense qu'il a pu être influencé par les missionnaires qu'Ashoka, empereur indien du av. J-C, avait envoyés vers les territoires grecsJean-Marie Lafont, Les Dossiers d'Archéologie, Paris, INALCO, vol. 254, n° 78..
Gnosticisme thumb|Le paradis perdu de Gustave Doré. Pour les gnostiques, l'homme a été « jeté » dans le monde où il est condamné à vivre dans l'humiliation et la souffrance. Le gnosticisme est un mouvement religieux composite imprégné de philosophie gréco-latine, se revendiquant le plus souvent du « vrai » christianisme, bien qu'il soit jugé hérétique par l'Église catholique. Il se caractérise par une philosophie du salut fondée sur la « gnose », autrement dit sur la connaissance du divin, et par son dénigrement du monde terrestre, créé par une puissance néfaste. De façon générale, le gnostique considère son corps négativement : il est la « prison », le « tombeau », le « cadavre » où son moi authentique a été enferméSerge Hutin, Les gnostiques, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », chap. II : « Misère de l'homme », 1978 ( édition : 1958).. Il est une chose étrangère qu'il faut subir, un « compagnon indésirable » ou un « intrus » qui tire l'esprit vers le bas, le plonge dans le dégradant oubli de son origine. La chair est interprétée en ce sens comme un état d'humiliation et de souffrance engendré par une force démoniaque, pervertie ou affaiblie, tapie dans la matière. Cet état condamne tous les hommes à vivre dans une sorte d'enfer qui n'est autre que le monde sensible. La vision pessimiste des gnostiques s'étend à tout le cosmos, conçu comme une œuvre manquée, voire funeste ou criminelle. L'homme y est « jeté », puis enfermé sans espoir.
Dans la pensée gnostique, le problème du mal est une interrogation lancinante qui conduit à l'adoption d'une perspective dualiste. En effet, le gnostique est amené soit à opposer Dieu et l'esprit à la matière ou à un principe mauvais, soit à distinguer du Dieu transcendant, inconnu ou étranger au monde et absolument bon, un dieu inférieur ou ennemi, créateur du monde et des corps. Dans ce dernier cas, le divin, rejeté entièrement hors du sensible, ne subsiste plus que dans la partie « lumineuse » de l'âme humaine, éteinte cependant chez la grande majorité des hommes. Par ailleurs, en plus d'affirmer le caractère intrinsèquement mauvais du monde, le gnostique le conçoit comme hermétiquement clos, entouré par les « ténèbres extérieures », par une « grande mer » ou par un « mur de fer » identifié au firmament. Non seulement il est fortifié contre Dieu, mais Dieu lui-même a été obligé de se fortifier contre l'atteinte du monde. Des barrières inexorables s'opposent ainsi à l'évasion de l'âme hors du domaine terrestre.
Habité par le sentiment d'être étranger au monde, où on l'a fait chuter, le gnostique découvre qu'il est par essence originaire d'un au-delà, bien que son corps et ses passions inférieures appartiennent à ce monde. Il comprend alors qu'il est de la race (génos) des élus, des êtres supérieurs et « hypercosmiques ». S'il aspire désespérément à un au-delà, c'est parce qu'il éprouve en lui la nostalgie lancinante de la patrie originelle d'où il est tombé. Cette nostalgie affecte la partie supérieure de son âme, qui est un principe divin en exil ici-bas, et que seule la reconnaissance de son origine première – la gnose proprement dite – peut sauver. Ceux dont la partie supérieure de l'âme est restée éteinte, ou qui en sont dépourvus, à savoir l'ensemble des individus que les gnostiques appellent les hyliques (la majorité des êtres humains et la totalité des animaux), sont condamnés quant à eux à la destruction ou à errer en ce monde, subissant le cycle terrifiant des réincarnations.
Pessimisme allemand
Caractéristiques générales thumb|180px|Apparu dans le contexte du romantisme allemand, l'expression Weltschmerz, littéralement « douleur du monde », finit par désigner une perception négative de l'existence à laquelle fait écho l'esprit « fin de siècle ». C'est vers le milieu du que le pessimisme commence à se répandre dans les cercles intellectuels allemands, d'abord sous la forme d'un sentiment mélancolique diffus. Au début des années 1860, le pessimisme fait déjà partie de l'esprit du temps. Toute une littérature mélancolique se développe alors, contribuant à nourrir un état d'esprit général que la langue allemande désigne par le terme Weltschmerz (« douleur du monde »). Cette expression apparaît dans le contexte du romantisme tardif, dans les années 1820-1830, sous la plume de poètes tels que Jean Paul, Heinrich Heine ou Nikolaus Lenau. Elle est ensuite utilisée de façon ironique par les critiques des auteurs romantiques pour désigner une sensibilité littéraire et artistique exagérée, tournée vers les aspects négatifs de l'existence. Bien que la notion de Weltschmerz ne coïncide pas exactement avec le concept de pessimisme philosophique, elle renvoie au terreau culturel de ce dernier, et trouve un certain équivalent dans la notion française de « fin de siècle ».