The Woman Worker est un magazine militant féministe-socialiste publié mensuellement par la Canadian Federation of Women’s Labor Leagues entre et . Dirigé par Florence Custance, le périodique est destiné aux femmes issues de la classe ouvrière. Son objectif est double : mettre de l’avant la réalité des femmes ouvrières ainsi que de donner les outils nécessaires à ces dernières pour lutter contre leurs oppressionsMargaret Hobbs & Joan Sangster, The Woman Worker: 1926-1929, St-John’s, Canadian Committee on Labour History, 1999, p.7.
Historique The Woman Worker est le premier périodique socialiste écrit en anglais destiné aux femmes au Canada. Les premières initiatives socialistes en ce qui concerne leur « clientèle » féminine consistaient en une colonne leur étant destinée dans le Cotton’s Weekly, un magazine produit par le parti socialiste du Canada, entre 1908 et 1909. Par la suite, la United Labour-Farmer Temple Association (ULFTA) met en place des publications à destination des femmes dans deux périodiques : la Holos Robitnytsi et la Robitnytisia. Toutefois, les deux publications étaient éditées par des hommes en plus d’être écrites en ukrainienMargaret Hobbs & Joan Sangster, op. cit., p. 7-8.. Dans le but de développer la conscience révolutionnaire chez les femmes, le komintern requiert du Parti Communiste du Canada d’encourager la participation féminine en leur sein. Ce dernier crée donc le Women’s department en 1924 qui est dirigé par Florence Custance. Née en Angleterre et immigrée au Canada avec son mari charpentier, Florence Custance est une enseignante participant activement aux mouvements socialistes du début du 20e siècle. Au départ, une rubrique au nom du Women’s department est dédiée aux femmes dans The Worker. Cette rubrique sporadique devient régulière lorsque celle-ci est renommée « The Working Woman Section » et est dirigée par Florence Custance. Toutefois, l’établissement d’une publication indépendante écrite par et pour des femmes devient une nécessité. La première parution du Woman Worker est réalisée en à TorontoJoan Sangster, Dreams of Equality: Women on The Canadian Left, 1920-1950, Toronto, McClelland & Stewart Inc., 1989, p.28. et survient dans un contexte où les magazines sont l’un des moyens les plus efficaces pour rejoindre les femmes de la classe ouvrière et les ménagèresMargaret Hobbs & Joan Sangster, op. cit., p.10.. La création de ce périodique permet, contrairement aux magazines standards de l’époque, de mettre de l’avant la réalité des femmes issues de la classe ouvrière. Bien que le périodique ne soit pas officiellement affilié au parti communiste du Canada, celui-ci est utilisé comme un élément stratégique du Women’s Department du parti, mais aussi de la Canadian Federation of Women’s Labour Leagues. Selon Joan Sangster, qu’à la tête de toutes ces organisations se trouve la même militante, Florence Custance, infère bien que le magazine agit comme point d’ancrage reliant le Parti Communiste du Canada aux Women’s Labour Leagues (WLL)Joan Sangster, op. cit., p. 28-30.
Durant la décennie 1920 propre au développement du Woman Worker, les WLL canadiennes étaient l’objet d’une réactualisation stratégique par le Parti communiste du Canada, suivant leur faible croissance initiale avant la Première Guerre mondiale. Ce leadership indirect institue dans ces mouvements une réponse marxiste aux problèmes des femmes des classes laborieuses. Selon Joan Sangster, il en résulte, chez ces coalitions multiethniques de ménagères et ouvrières canadiennes, l’émergence de leur propre « compréhension » du socialisme véhiculée dans les pages du périodiqueJoan Sangster, « Women’s Labour Leagues », The Canadian Encyclopedia, Fondation Historica, 2014, https://www.thecanadianencyclopedia.ca/en/article/womens-labour-leagues consulté le 5 novembre 2021. .
La première mention de la maladie de Florence Custance se trouve dans le numéro d’ du Woman Worker. La directrice prend alors trois mois de repos sous l’ordre des médecins. Pendant cette période de convalescence, la Toronto’s League s'occupe de l’édition du magazine. Florence revient en , mais quelques changements ont été apportés au périodique. D’abord, n’étant pas tout à fait remise de sa maladie, la directrice rédige beaucoup moins d’articles qu’auparavant. De plus, l’aspect du magazine fut totalement changé pendant son absence. Par exemple, alors qu’auparavant la table des matières affichait des rubriques régulières, celle-ci affiche maintenant seulement des « Special Contents ». Pendant la convalescence de l’éditrice, la Toronto’s League n’a pas rédigé de rubrique. Elle a plutôt demandé aux lectrices d’écrire des articles en plus de continuer à envoyer des lettres traitant de leur quotidien. Le magazine a continué d’exister jusqu’en , quelques mois seulement avant la mort de sa directrice en juillet de la même année. Étant le principal pilier du périodique, The Woman Worker meurt en même temps que Florence CustanceMargaret Hobbs & Joan Sangster, op. cit., p.12..
En 1929, pour contrer une éventuelle guerre économique de l’Occident vis-à-vis de l’URSS, le komintern dicte au Parti Communiste du Canada de rallier les femmes à la lutte contre le capitalisme. On craint alors que les femmes soient largement utilisées comme une arme et qu’elles soient les premières à ressentir les effets d’une guerre économique. Il est donc décidé de recentrer les luttes sur la classe ouvrière. Ceci se traduit, par exemple, par une réorganisation des WLL. En 1930, une étude réalisée par la ligue anglaise et juive du Women’s department révèle que la majorité des WLL sont des femmes au foyer aux idées réformistes. Pour s’assurer qu’elles respectent les positions révolutionnaires du parti, les WLL sont mises sous la direction du Workers Unity League. Cette décision a pour effet la perte d’autonomie des WLL, mais aussi son isolement. En effet, dans sa lutte, le parti communiste du Canada ne tolère plus les organisations non révolutionnaires. Les féministes conservatrices, libérales et même sociales-démocrates, considérées comme dangereuses, ne peuvent alors plus collaborer avec les femmes se trouvant sous la bannière communiste. C’est la fin de la stratégie dite du Front uniqueJoan Sangster, op. cit., p. 58-61..
Formule éditoriale Contrairement aux autres magazines destinés à un lectorat féminin, The Woman Worker ne discute pas de sujets traditionnellement féminins tels que, par exemple, la cuisine, la mode ou bien la romance. Le périodique ne publiait que des articles de presse discutant d’enjeux féminins sous une perspective marxiste ainsi que des lettres provenant des lectrices décrivant la réalité des femmes de la classe ouvrière. Florence Custance désire que ce magazine discute uniquement de «la vraie vie» et se détache des magazines féminins commerciaux de l’époque. Cette ligne éditoriale et l’affiliation du périodique aux communistes ont eu toutefois pour effet que la vente de ce dernier s’effectue uniquement au sein des WLLDean Irvin, Editing modernity: Women and Little-Magazines Culture, 1916-1956, Toronto, University of Toronto press, 2008, p.194-198..
Cette tactique éditoriale est visible dès la première parution du magazine. L'article « Housing conditions in the mining towns of Cape Breton, Nova Scotia », écrit par Annie Whitfield, est un exemple de lettres rédigées par les lectrices. Dans le cas présent, elle témoigne des conditions de vie exécrables, notamment sur le plan sanitaire, dans lesquelles habitent les familles de travailleurs miniers dans les villes appartenant à la British Empire Steel Corporation. Elle y affirme le rôle qu’auront les femmes à jouer dans leur lutte contre l’entreprise et la « cupidité du maître », en tant que gardiennes du bien-être familial et, par-dessus tout, des enfantsAnnie Whitfield, «Housing conditions in the mining towns of Cape Breton, Nova Scotia», The Woman Worker, 1, 1 (avril 1926) (tiré de Margaret Hobbs & Joan Sangster, The Woman Worker: 1926-1929, St-John’s, Canadian Committee on Labour History, 1999, p. 22-24)..
Par ailleurs, cette pratique d’incorporation d’articles provenant du lectorat dans le processus éditorial fait l'apanage des magazines communistes canadiens dans les années 1930. Selon l’analyse de Candida Rifkin, elle correspondait aux moyens d’une « sphère de contre-public ». Empruntée à Michael Warner, cette notion théorique désigne les modes de discours invitant, par leur inclusivité, des étrangers à intégrer la sociabilité des mouvements radicaux. Dans le contexte d’éditoriaux de la gauche radicale canadienne, cette tactique délibérée aurait cherché à mobiliser le prolétariat « en tant que sujet producteur et consommateur » de discours contestataires, puisque lui-même à même de partager la réalité des expériences locales d’oppressionCandida Rifkind, Comrades and Critics: Women, Literature, and the Left in 1930s Canada, Toronto, University of Toronto Press, 2009. p.45-47..
Enjeux traités Selon l’analyse faite par Joan Sangster du contenu des numéros du Woman Worker au fil des années, les enjeux les plus importants pour la ligne éditoriale du magazine ont à voir avec le monde féminin du travail. Ce discours était essentiellement articulé en tant qu’alternative communiste vis-à-vis le désintérêt du principal mouvement ouvrier au Canada, le Trades and Labour Congress (TLC), envers l’organisation des femmes. En tant que travailleuses, les femmes n’étaient perçues par cette organisation qu’en tant que force de travail d’appoint permettant au couple d’atteindre un revenu suffisant pour subsister avant de fonder une famille, et qui ne devraient en principe pas conserver leur emploi suivant le mariage. Plutôt, le magazine, au nom des WLL, défendait la syndicalisation pleine et égale des canadiennes, la lutte contre leur discrimination salariale et d’autres abus sexistes participant à la précarité de leur emploi, ainsi que, plus généralement, leur éveil politique en tant qu’« esclaves salariales » (wage slaves). Il représente alors l’un des rares efforts du camp communiste pour mobiliser les travailleusesMargaret Hobbs & Joan Sangster, op. cit., p.38-40 & 75-76..
Cette posture radicale est corollaire à un autre élément distinctif du discours relayé par le Woman Worker vis-à-vis le mouvement ouvrier ordinaire : la reconnaissance de la ménagère en tant que productrice. Adoptée également au sein des WLL, cet argument féministe et marxiste défend que le travail ménager et les charges domestiques associées à la famille sont nécessaires au « processus de production en entier », pour reprendre les termes de Florence Custance. Il est à l’époque rejeté par le TLCJoan Sangster, « The Communist Party and the Woman Question, 1922-1929 », Labour/Le travail, no. 15 (1985), p.30.. En 1929, le périodique publie un article particulièrement progressif pour l’époque, comme le souligne Joan Sangster, adoptant une position selon laquelle toutes ménagères devraient toucher le « Workman’s compensation », une forme d’allocation destinée aux travailleurs, adoptée par plusieurs provinces dans les années 1920Margaret Hobbs & Joan Sangster, op. cit., p.76-77..