La Shoah en Grèce est la persécution, la déportation et l'assassinat des Juifs grecs, principalement par leur envoi au camp d'Auschwitz, pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1945, entre 83 % et 87 % des Juifs de Grèce avaient disparu, soit l'un des taux les plus élevés en Europe.
Avant-guerre, la Grèce compte environ à répartis dans . La majorité d'entre eux, près de , vit à Salonique (Thessaloniki), ville auparavant ottomane, conquise et annexée par la Grèce en 1913. La plupart des Juifs grecs étaient des séfarades parlant le ladino, ainsi que des Romaniotes hellénophones. Après la bataille de Grèce en , le pays est occupé par l'Allemagne, l'Italie et la Bulgarie. Pendant la première année d'occupation, les autorités n'appliquent pas de campagnes systématiques visant les Juifs en particulier.
En , un peu plus de sont déportés depuis la zone d'occupation bulgare vers le centre d'extermination de Treblinka. Du jusqu'en août, pratiquement tous les Juifs de Salonique, ainsi que ceux des communautés voisines, sont déportés vers Auschwitz. En , l'Allemagne prend le contrôle de la zone d'occupation italienne, dont les dirigeants s'opposaient à la déportation des Juifs. En , Athènes, Ioannina et d'autres localités de l'ancienne zone d'occupation italienne voient la rafle et la déportation frapper leurs communautés juives. À la mi-1944, les Juifs implantés dans les îles grecques sont ciblés à leur tour. Environ ont survécu à la Shoah, soit en se cachant, soit en rejoignant la résistance grecque, soit en survivant aux déportations.
Après la Seconde Guerre mondiale, les Juifs survivants rencontrent des difficultés pour recouvrer leurs biens auprès des non-Juifs qui s'en sont emparés. Près de la moitié des survivants migre en Israël ou vers d'autres pays dans la première décennie d'après-guerre. Pendant longtemps, la Shoah reste occultée par rapport à d'autres évènements sous l'occupation, mais le sujet gagne en visibilité au .
Contexte
lang=fr|vignette|droite|Expansion de la Grèce de 1832 à 1947. Les Romaniotes hellénophones forment la plus ancienne communauté juive d'Europe : leur présence remonte peut-être jusqu'au sixième siècle avant notre ère. De nombreux séfarades de langue ladino s'installent dans l'Empire ottoman, y compris dans des régions qui forment la Grèce moderne, après avoir été expulsés d'Espagne et du Portugal à la fin du . Ceux-ci, sur le plan démographique comme sur le plan culturel, finissent par primer sur les Romaniotes. Les différentes communautés juives grecques d'avant-guerre possèdent chacune une histoire propre. Pendant la guerre d'indépendance grecque des années 1820, de nombreux Juifs du Péloponnèse et du centre sont massacrés et d'autres fuient vers l'Empire ottoman car ils sont soupçonnés de s'opposer aux insurgés grecs. Le nouvel État indépendant grec instaure l'Église orthodoxe grecque comme religion d'État, confession partagée par la quasi-totalité des habitants. Il reste très peu de Juifs en Grèce indépendante et cinquante familles romaniotes de Chalcis forment la plus grande communauté. Après l'indépendance est établie et quelques ashkénazes d'Europe centrale ainsi que des Séfarades de l'Empire ottoman viennent s'établir à Athènes ; beaucoup entrent au service du nouveau monarque, Othon de Bavière. La petite communauté est bien intégrée dans la vie sociale et politique ; elle se considère grecque de confession juive. La Grèce-Occidentale, surtout l'Épire, compte une communauté plus récente de Romaniotes installés le long des routes de commerces, notamment la Via Egnatia, aux premiers siècles de notre ère. En raison de l'émigration des Juifs au et au début du , la région n'en abrite plus que quelques milliers. La Grèce-occidentale demeure sous domination ottomane jusqu'aux guerres balkaniques au début du . À cause de la réinstallation forcée à Constantinople mise en œuvre en 1455 par le sultan , les communautés romaniotes ont failli disparaître de Thrace, de Macédoine et de Grèce-Centrale. À la fin du , l'Empire ottoman autorise les séfarades à revenir sur la côte égéenne ; ils sont rejoints ensuite par des migrants ashkénazes, mais les séfarades restent majoritaires. Avant la Seconde Guerre mondiale, près de Juifs vivent à Salonique (Thessaloniki), centre d'étude de la culture séfarade ; traditionnellement, la population juive y est la plus nombreuse. La ville est largement hellénisée après le grand incendie de 1917 mais la pluralité démographique des Juifs perdure jusqu'à l'arrivée de nombreux de Thrace orientale et d'Anatolie en 1922. Les îles grecques, notamment Corfou, Rhodes et la Crète, abritent des communautés séfarades et romaniotes culturellement influencées par l'Italie.
Avant les guerres balkaniques, Juifs (au maximum) vivent en Grèce ; cette population est multipliée par huit avec les acquisitions territoriales. Les Juifs subissent occasionnellement une flambée de violence antisémite, comme les émeutes de Corfou en 1891 et, en 1931, le pogrom de Campbell mené par l'Union nationale de Grèce (EEE) dans une banlieue de Salonique. La récession conduit de nombreux Juifs à émigrer après la Première Guerre mondiale. Au début, des marchands aisés quittent le pays vers l'Europe, l'Amérique latine et les États-Unis. Dans les années 1930, de nombreux Juifs plus démunis émigrent de Salonique vers la Palestine. Sous une pression intense en faveur de l'hellénisation, les Juifs de Salonique sont progressivement intégrés dans la majorité grecque et des jeunes apprennent le grec comme langue maternelle. L'historien déclare que si la destruction physique des Juifs grecs se produit entre 1943 et 1945, . La fragmentation politique des Juifs thessaloniciens en factions opposées érode leurs capacités de résistance. En 1936, le dictateur Ioánnis Metaxás renverse la vie politique parlementaire et instable. Au moment où éclate la Seconde Guerre mondiale, la Grèce compte environ à Juifs répartis dans 27 communautés, principalement à Salonique.
Occupation par les forces de l'Axe
vignette|droite|Occupation de la Grèce par trois États : l'Italie fasciste, l'Allemagne nazie et le royaume de Bulgarie. Tôt dans la matinée du , l'Italie pose un ultimatum au dictateur Ioánnis Metaxás : soit autoriser les troupes italiennes à occuper la Grèce, soit entrer en guerre. Metaxás refuse et l'Italie envahit aussitôt la Grèce. La communauté juive a recensé dans les rangs des combattants grecs ; 613 sont morts et , dont le plus célèbre est le colonel Mardochaíos Frizís. Pendant l'hiver 1940-1941, Italiens et Grecs se battent en Albanie mais, en , l'Allemagne prend part à la guerre et, à la fin du mois, elle occupe toute la Grèce continentale. Le , un groupe de généraux annonce la formation d'un nouveau gouvernement soutenu par le Troisième Reich. Pendant ce temps, la famille royale évacue vers la Crète puis au Caire, où est fondé le gouvernement grec en exil.
À la mi-1941, la Grèce est partagée en plusieurs zones d'occupation. L'Allemagne domine des secteurs d'importance stratégique : la Macédoine, y compris Salonique, le port du Pirée, la majeure partie de la Crète et certaines îles Égéennes ; les Italiens prennent la quasi-totalité de la Grèce continentale ainsi que de nombreuses îles. Le royaume de Bulgarie occupe la Macédoine-Orientale-et-Thrace : elle y entreprend sans tarder une campagne féroce de bulgarisation et déplace plus de grecs vers l'Ouest. Le gouvernement grec collaborationniste commence à percevoir la Bulgarie comme la principale menace et fait des pieds et des mains pour cimenter l'alliance avec l'Allemagne afin de contrer les visées bulgares. En 1943, des secteurs de la Macédoine orientale passent du contrôle allemand à celui des Bulgares.
Persécutions antisémites
vignette|« Juifs malvenus », pancarte à Salonique en 1941. vignette|droite|Rafle de Juifs sur la place Eleftherías, à Salonique le . Aussitôt que commence l'occupation, la police allemande procède à des arrestations contre des personnes considérées comme subversives, y compris les intellectuels juifs grecs et la totalité du Conseil de la communauté juive de Salonique. Le groupe Reichsleiter Rosenberg recense les biens des Juifs une semaine après le début de l'occupation. Pour entrer dans les bonnes grâces des Allemands, le Premier ministre Geórgios Tsolákoglou annonce l'existence d'un en Grèce et ajoute : .
Les autorités mènent des confiscations, à une échelle massive, de divers biens appartenant à des Juifs et des non-Juifs. Les Juifs aisés sont arrêtés et sont expropriés de leurs entreprises. Pendant la première année sous occupation, les Juifs partagent les mêmes difficultés que les autres Grecs, y compris la famine de 1941 et l'hyperinflation. Les activités de marché noir sont très développées même si les participants courent le risque d'une exécution sommaire. La famine frappe très gravement les Juifs grecs, car nombre d'entre eux appartiennent au prolétariat urbain et manquent de relations dans les campagnes. À Salonique, l'armée allemande tente de renforcer les dissensions entre juifs et chrétiens, en incitant les journaux Nea Evropi et Makedonía à publier des pamphlets antisémites et en restaurant l'Union nationale de Grèce (EEE), que Metaxás avait bannie. Dans la zone d'occupation bulgare, des centaines de Juifs thraces sont envoyés de force dans les bataillons de travail, ce qui leur a permis d'échapper à la famine et à la déportation de 1943.
Les collaborateurs grecs remettent aux autorités allemandes des listes de prétendus communistes, qui sont pris en otage puis exécutés en représailles contre des actes de résistance. Les Juifs sont sur-représentés parmi ces victimes. Dans la seconde moitié 1941, les biens immeubles des Juifs à Salonique sont confisqués à grande échelle pour y reloger des chrétiens dont les habitations ont été détruites dans les bombardements ou qui ont fui la zone d'occupation bulgare. En , le gouvernement collaborationniste, cédant aux exigences allemandes, fusille l'officier supérieur Georgios Daskalakes à cause de ses prétendues origines juives. Peu après, toujours à la demande du Troisième Reich, le gouvernement interdit à tous les Juifs de sortir du pays.
Le à Salonique, hommes juifs sont raflés pour être recensés sur la place Eleftherías dans une opération conjointe des Allemands et du gouvernement grec. Les victimes sont humiliées en public et obligées d'accomplir des exercices physiques. Après leur enregistrement, jusqu'à hommes juifs sont recrutés par contrainte dans des bataillons de travail par l'Organisation Todt, un organisme nazi de génie militaire et civil. Les gendarmes grecs gardent les prisonniers pendant leur transfert vers leurs affectations et d'anciens militaires grecs supervisent les chantiers. Les conditions sont si épouvantables que des centaines de victimes y laissent la vie. Certains hommes se sont échappés mais les Allemands en fusillent d'autres en représailles. Les autorités grecques et l'Église orthodoxe n'émettent aucune protestation. En guise de rançon pour libérer les travailleurs forcés, la communauté juive paie la somme de deux milliards de drachmes et renonce au cimetière juif de Salonique, que la municipalité cherche à lui retirer depuis des années. La municipalité détruit le cimetière à partir du . De nombreuses pierres tombales sont réutilisées, par la ville et par l'Église orthodoxe grecque, comme matériaux de construction. À la fin de 1942, plus d'un millier de Juifs ont fui de Salonique vers Athènes (surtout les plus aisés, car le trajet représente , soit à l'époque : l'équivalent de en 2019).
Déportation vignette|gauche|Carte tirée du livre d'Anastasio Karababas, Sur les traces des Juifs de Grèce (préf. de Serge Klarsfeld), VA Éditions, Versailles, 2023.|424x424px