La nature ne fait rien en vain (en grec ancien : ἡ φύσις οὐδὲν ποιεῖ μάτην, en latin : natura nihil facit frustra) est un proverbe et une thèse physique et métaphysique issus des travaux du philosophe grec Aristote.
Concept
Téléologie locale et relative L'enquête sur la nature est l'un des fils conducteurs de l’œuvre d'Aristote. La nature ne fait rien en vain parce qu'elle prend en compte les possibilités (ἐκ τῶν ἐνδεχομένων) qui définissent l'agencement des parties au sein de l'univers naturel. La nature opère selon un principe d'économie et ne donne à chacun que ce qui lui est utile pour se réaliser. Cela ne signifie pas toutefois que la nature atteint toujours sa fin, car un processus finalisé n'aboutit pas immanquablement.
Cette doctrine, finaliste, ne doit pas être comprise comme une téléologie cosmique. Aristote ne soutient pas que la nature fait toujours le meilleur cosmique, mais bien que la nature va dans le sens du meilleur à l'échelle des possibilités propres à chaque être. Pierre-Marie Morel écrit ainsi qu'.
Production naturelle et production divine La nature n'est pas identifiée, chez Aristote, à une production divine ou surnaturelle. Elle est éternelle, et l'univers est incréé, éternel. Toutefois, de manière exceptionnelle dans le traité Du ciel, Aristote rapproche la production divine et la production naturelle en écrivant que . Selon Simplicius, il signifie que la nature fournit d'en bas une disposition qui a en vue une fin, que Dieu éclaire d'en haut.
Occurrences Il expose sa théorie de la nature dans divers ouvrages, de la Physique à la Métaphysique, en passant par Du mouvement des animaux. Dans le huitième chapitre de ce livre, Aristote écrit que . Dans les Parties des animaux, il écrit une variante : (livre IV), ainsi que . Le proverbe est présent dès le premier livre de la Politique, où Aristote l'applique à la cité, qu'il considère comme étant au nombre des choses de la nature. La formulation habituelle de l'expression est
Postérité
Philosophies antiques et adaptation La philosophie antique post-Aristote n'est pas étrangère à la thèse du Stagirite. Alexandre d'Aphrodise, commentateur d'Aristote, reprend la formulation au mot près dans son traité De l'âme. Les stoïciens réutilisent la thèse, mais en la modifiant pour l'appliquer plus précisément à leur cosmologie. Au premier siècle, Héron d'Alexandrie réutilise la phrase sans modification.
Scolastique et divinisation de la nature La scolastique et la théologie chrétienne ont mobilisé la thèse aristotélicienne pour y introduire un élément divin supplémentaire, qui n'était pas évident dans les écrits Aristote. Thomas d'Aquin écrit ainsi que , dans la Conception générale de l'école chrétienne. En 1604, Pierre Crespet tient toujours la chose pour acquise, écrivant que . Jacques-Bénigne Bossuet accepte parfaitement la thèse, en écrivant dans le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même : .
Baruch Spinoza et la critique du finalisme Baruch Spinoza se montre très critique, dans son Éthique, de la thèse aristotélicienne de la finalité de la nature. Il reprend le proverbe pour le critiquer, et écrit au sujet des soutiens de cette théorie que .
Emmanuel Kant et la généralisation à l'espèce Dans son Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique, Emmanuel Kant soutient que, bien que la nature ne fasse rien en vain, c'est dans l'espèce humaine tout entière qu'elle se réalise, car les hommes pris individuellement sont trop éphémères pour permettre un développement entier. Il cite directement la maxime lorsqu'il écrit que .
Dans un essai de 1864, Charles Pellarin critique précisément ce postulat, en écrivant : .
Critiques
Critique scientifique Les progrès de la science moderne permettent un abandon progressif de la thèse finaliste d'Aristote. Au , la médecine n'utilise déjà plus ce principe dans ses analyses. Ainsi, en 1864, Georg Ernst Stahl écrit, dans ses Œuvres médico-philosophiques et pratiques : .
Critique philosophique Durant ce même , plusieurs philosophes s'attaquent à la téléologie de la nature et à la personnification de la nature. Il en est ainsi de l'école positiviste, qui considère nécessaire d'abattre la conception métaphysique de la nature en tant qu'abstraction personnifiée.
Notes et références
Catégorie:Concept aristotélicien