vignette|235x235px|Elizabeth Monk, Marcelle Hémond-Lacoste, Suzanne Raymond-Filion et Constance Short, avocates pionnières du Québec. Les luttes féministes pour l’admission des femmes au Barreau du Québec s’organisent conjointement aux revendications pour le suffrage féminin et pour la reconnaissance juridique des femmes. Alors que les femmes du Québec ont accès aux études supérieures de droit dès 1911 grâce à l’Université McGill, ce n’est qu’en 1941 que les Québécoises sont légalement admises au Barreau, et donc officiellement autorisées à exercer la profession d’avocate. La bataille féministe pour le droit de plaider se déroule notamment à travers la présentation de sept projets de loi à l’Assemblée législative de la province de Québec, ponctuée de multiples oppositions de la part de la sphère politique et religieuse.
Les différentes périodes de lutte vignette|redresse|Clara Brett Martin (vers 1890), première avocate de l'histoire du Canada. Le contexte historique Des avancées à l’international La question de l’admission des femmes à la pratique du droit est posée dans plusieurs pays depuis la moitié du XIX siècle. Les États-Unis se font précurseurs dans le domaine : Arabelle A. Mansfield est ainsi admise au Barreau de l’Iowa en 1869, devenant la première femme admise au Barreau dans le monde occidental. En Suisse, le Barreau de Zurich admet la première femme, Anna Mackenroth en 1898 tandis qu’en France, cette admission se produit en 1900 avec Olga Petit et en 1901 avec Jeanne ChauvinLouise Mailhot, Les Premières! : L'histoire de l'accès des femmes à la pratique du droit et à la magistrature, Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2013, , . Des changements comparables interviennent au Canada durant la même période ; la province de l’Ontario est la première à admettre les femmes aux études de droit à partir de 1897. C’est au cours cette même année que le Barreau ontarien admet la première femme au sein de son organisation ; il s'agit de Clara Brett Martin, première Canadienne à pratiquer légalement le droit.
Un contexte social québécois peu propice aux changements Au Québec, le Parlement se montre réfractaire à l’admission des femmes au Barreau. La société québécoise de l’époque demeure très conservatrice et traditionaliste, alors que la religion garde une grande emprise sur la sphère politique. Les mœurs canadiennes-françaises reflètent un attachement profond à la famille et à la distinction des rôles sociaux fondés sur le sexe. La division sexuelle est donc vue comme la structure de base de l’ordre social, qui confinerait les femmes dans leur rôle assigné de mère au foyerGilles Gallichan, Les Québécoises et le barreau : l'histoire d'une difficile conquête, 1914-1941, Septentrion, 1999, 249 p. , .
Les débuts de la lutte (1914-1916) vignette|redresse|Annie MacDonald Langstaff, 1922. L'affaire Langstaff: l'élément déclencheur au Québec C’est grâce aux luttes juridiques de Annie MacDonald Langstaff que la question de l’admission des femmes à la pratique du droit au Québec devient saillante. En 1914, elle devient la première femme diplômée en droit de l’Université McGillDenyse Baillargeon, Brève histoire des femmes au Québec, Montréal, Boréal, 2012, , , , et par le fait même la première femme diplômée en droit au Québec. L’institution contrôlant l’accès à la pratique du droit, le Barreau du Québec, l'empêche tout de même de passer les examens d’admission en raison de son sexe et de son statut de femme mariée. Le code civil de l’époque la subordonnant à son mari, le Barreau considère que ce dernier pourrait obliger Langstaff à « délaisser ses devoirs professionnels pour des tâches ménagères ». Elle demande donc à faire entendre sa cause devant les tribunaux, soutenue par l’avocat Samuel William Jacobs qui entreprend pour elle les procédures judiciaires. Elle reçoit d’ailleurs l’appui de la pour sa requête, par l’entremise d’une résolution émise le . Cette résolution dénonce en effet l’exclusion d’Annie Langstaff de la profession d’avocat tout en affirmant que les femmes devraient pouvoir exercer toutes les professions libérales« L’approbation au mouvement », La Presse, 27 février 1915, p.7. Repéré sur .
Toutefois, la Cour supérieure ainsi que la Cour d’appel rejettent sa demande d’admission en se basant toutes les deux sur les mêmes motifsBarreau du Québec, « Les fondements du Barreau », Barreau du Québec. [consulté en ligne] : l’admission des femmes à cette profession bouleverserait l’ordre établi en entachant la pérennité du droit et les coutumes, alors que les femmes devraient se concentrer sur les rôles et les devoirs associés à leur sexe. De plus, l’incapacité juridique et économique des femmes mariées (comme Langstaff) serait une nuisance dans leur exercice du droit, puisqu’étant sous « autorité maritale », les femmes mariées devraient demander le consentement de leurs maris pour accepter des contrats et des mandats. Selon les juges, madame Langstaff doit donc plutôt s’adresser à l’Assemblée législative pour obtenir le droit de devenir avocate, car cette admission relèverait d’une décision législative, qui ne peut être réglée devant les tribunaux. Ainsi, l’affaire Langstaff devient un point tournant dans la lutte féministe pour l’accès aux professions libérales. En effet, sa revendication est reprise et portée sur la scène politique par la Ligue des droits de la femme, présidée par Thérèse Forget-Casgrain, par l’Alliance canadienne pour le vote des femmes du Québec, présidée par Idola Saint-Jean, et par la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste, présidée par Marie Lacoste-Gérin-Lajoie, au nom de la justice et de l’équité pour les femmes.
Lucien Cannon et les bills 170 et 177 Les deux premiers projets de loi pour l’admission des femmes au Barreau du Québec sont présentés par le député libéral de Dorchester, Lucien Cannon, en 1916. Ces deux bills (le 177 à la session d’hiver et le 170 à celle d’automne) ont pour objectif de modifier la loi générale du Barreau afin d’ouvrir l’accès aux femmes, mais avec une condition pour les femmes mariées : elles doivent obtenir une autorisation de leur mari ou de la Cour pour pratiquer.
L’étude de ces bills comprend notamment les témoignages de Marie Lacoste-Gérin-Lajoie et de la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste. En tant que féministe maternaliste, elle soutient que le rôle primordial de la femme est celui de la mère au foyer, mais elle revendique tout de même le droit aux femmes de plaider. Selon elle, puisque certaines femmes sont obligées de travailler, elles devraient avoir l’opportunité d’accéder également à ces carrières plus prestigieuses et mieux rémunérées. Par ailleurs, la nature des femmes, empreinte d’empathie et de sollicitude, apporterait un réel idéal de justice, étant donné qu’elles protégeraient les plus opprimés par leur bonté d’âmeLacoste-Gérin-Lajoie, Marie. « Entre nous », La bonne parole, février 1916, vol. 3, no. 12, p. 1-2. . vignette|204x204px|Lucien Cannon, vers 1940. Le député libéral Joseph-Édouard Perrault reprend d’ailleurs en Assemblée ce même argument en faveur de l’admission des femmes, selon lequel le dévouement naturel des femmes leur permettrait de servir la société au meilleur de leurs talents et pourrait contribuer à remplir les exigences et les devoirs de la profession en termes de justice. Ce dernier va même jusqu’à sous-entendre sa sympathie au féminisme, en récupérant l’affirmation d’un bâtonnier français : « Nous avocats, gens de robe, nous sommes tous féministes ».
Le député Cannon refuse, quant à lui, toute association au courant féministe et ses revendications qu’il qualifie d’« extravagantes ». Selon lui et les autres défendeurs des bills, l’admission des femmes au Barreau relève d’une nécessité socio-économique et d’un devoir de justice; il ne s’agit pas de remettre en question les moeurs québécoises et le rôle de la femme au sein de la famille, mais bien d’octroyer un droit déjà majoritairement acquis dans le monde occidental et de s’inscrire dans la modernité.
Cela dit, cette tentative de réforme récolte plusieurs critiques. Dans la sphère publique, le journal L'Action catholique stipule que l’admission des femmes à la profession juridique bouleverserait l’ordre social et perturberait la famille, puisque ces responsabilités professionnelles seraient incompatibles avec le devoir maternel. De plus, les femmes exerçant le droit pourraient chercher à troubler les esprits des magistrats ou des jurés avec leur charme et leur pouvoir de séduction. Par ailleurs, le clergé affirme que les Québécoises ne veulent pas de ce nouveau droit et qu’elles n’en ont pas besoin, car elles savent faire valoir leurs intérêts dans la société par l’entremise de leur couple. Finalement, le député libéral Adrien Beaudry évoque le fait qu’admettre les femmes à la profession ne ferait qu’encombrer le domaine juridique et qu’elles feraient concurrence aux hommes du domaine. Ce point, qui n’avait jusqu’alors jamais été exploité par l’opposition, devient l’un des arguments phares contre l’admission des femmes au Barreau. Ces premières tentatives de projets de loi sur le sujet sont ultimement battues d’une seule voix ; le bill 177 est rejeté à 22 contre 21, puis le vote du bill 170 est renvoyé à six mois plus tard en raison de 34 voix contre 33.
En 1917, un nouveau règlement est créé au Barreau, l'article 28, selon lequel « nul ne peut être admis à l'étude du droit à moins d'être un sujet britannique et de sexe masculin ». Dès lors, toutes les initiatives postérieures pour admettre les femmes à la pratique du droit visent à amender ce règlement.
La relance du débat sous l'impulsion des féministes (1918-1931) Un contexte international favorable à l'émancipation juridique des femmes À la suite de la Première Guerre mondiale, plusieurs pays occidentaux accordent le droit de vote aux femmes et la majorité des États européens ouvrent l’accès à la pratique juridique aux femmes; par exemple, la Grande-Bretagne admet les femmes au Barreau en 1919, alors que l’Irlande et la Belgique l’autorisent en 1922. Devant de telles avancées réalisées à l’international, les regroupements féministes québécois critiquent de manière accrue le retard du Québec quant à la reconnaissance juridique des femmes. Alors que les Québécoises sont maintenant admises aux études supérieures sans toutefois avoir accès aux professions qui leur sont associés, les féministes influentes de l’époque, comme Marie Lacoste-Gérin-Lajoie, Thérèse Forget-Casgrain et Idola Saint-Jean, dénoncent l'absurdité d'une telle réalité. Jusqu’alors, leurs démarches sur le sujet étaient restées plutôt discrètes, se limitant surtout à des prises de position offrant leur soutien dans les journaux. Dorénavant, les associations féministes s’impliquent plus activement dans la lutte.
Henry Miles et le bill 161 Le troisième projet de loi (bill 161) est présenté en 1920, par le député libéral de Saint-Laurent, Henry Miles. De nombreuses organisations féministes votent des motions en appui à cette initiative, dont la Ligue des droits de la femme, le Club des femmes libérales de Montréal, la Croix-Rouge canadienne, la Ligue des ménagères de Montréal, la Ligue des femmes catholiques de la langue anglaise et le Conseil des femmes juives de Montréal. L’opposition à cette admission demeure toujours aussi forte en raison de l’omniprésence des conceptions traditionalistes, alors que le député libéral Georges-Stanislas Grégoire soutient que ce projet va à l’encontre des valeurs nationales. Selon lui, ce qui est valable pour les femmes anglo-saxonnes ne l’est pas pour les femmes canadiennes-françaises. Les députés en défaveur de l’admission des femmes au Barreau ne croient toujours pas que cette réforme soit voulue par les Québécoises, malgré la présence de nombreuses d’entre elles dans les tribunes du Parlement lors des débats sur le sujet. Le bill d’Henry Miles sera maintes fois reporté, puis défait en 1929.
Élisée Thériault et le bill 170