La Shoah en Slovaquie recouvre les persécutions, les déportations et l'extermination subies par les Juifs en République slovaque, alors État client de l'Allemagne nazie, pendant la Seconde Guerre mondiale. Sur vivant dans le pays avant-guerre, environ ont péri pendant la Shoah.
Après les accords de Munich en 1938, la Slovaquie proclame unilatéralement son autonomie envers la Tchécoslovaquie, mais elle perd d'importants territoires au profit de la Hongrie à l'issue du premier arbitrage de Vienne, signé en novembre. L'année suivante, avec le soutien du Troisième Reich, le Parti populaire slovaque, ethnonationaliste, déclare son indépendance vis-à-vis de la Tchécoslovaquie. La propagande de l'État met les pertes territoriales sur le compte des Juifs. Ceux-ci deviennent les cibles de discriminations et de harcèlements, y compris la confiscation de leurs biens et de leurs entreprises. Exclus de la vie économique, les Juifs tombent dans la misère, ce qui incite le gouvernement à les livrer aux travaux forcés. Le , le gouvernement vote le « Code juif » et revendique l'application des politiques antisémites les plus dures d'Europe.
En 1941, le gouvernement slovaque négocie avec le Troisième Reich pour déporter les Juifs en masse vers la Pologne sous occupation nazie. Entre mars et , sont déportés au camp de concentration d'Auschwitz et dans le district de Lublin du Gouvernement général. Seuls quelques centaines d'entre eux ont survécu jusqu'à la fin de la guerre. Le gouvernement slovaque organise les convois et paie pour chaque victime théoriquement envoyée en « réinstallation ». Les persécutions reprennent en , quand l'Allemagne envahit la Slovaquie et déclenche le Soulèvement national slovaque. Encore sont déportés et des centaines sont assassinés en Slovaquie par l'Einsatzgruppe H et par les .
Après la libération du pays par l'Armée rouge, les survivants subissent une nouvelle vague d'antisémitisme et rencontrent des difficultés pour recouvrer les biens volés. La plupart émigrent après le coup d'État communiste de 1948. Le régime communiste d'après-guerre censure les débats sur la Shoah. La liberté d'expression est rétablie après la chute du régime en 1989. La complicité du gouvernement slovaque dans la Shoah demeure contestée par des nationalistes d'extrême-droite.
Éléments de contexte historique
La Slovaquie n'a jamais constitué un pays indépendant avant 1939 : pendant près de mille ans, son territoire a fait partie du royaume de Hongrie. Dix-sept sont recensées sur le territoire de la Slovaquie actuelle mais leur présence prend fin avec les expulsions qui ont suivi la défaite hongroise à la bataille de Mohács (1526). De nombreux juifs immigrent aux et . Des Juifs venus de Moravie s'installent à l'Ouest des Tatras et forment les , tandis que d'autres, venus de Galicie, s'établissent à l'Est des montagnes et forment une communauté distincte () influencée par l’hassidisme. En raison du , les communautés se scindent en plusieurs tendances au milieu du . Après l'émancipation des Juifs, achevée en 1896, nombre d'entre eux adoptent la langue et les coutumes hongroises pour progresser dans l'échelle sociale.
Même si les juifs slovaques ne sont pas aussi bien intégrés que ceux de Bohême et Moravie, ils s'installent dans les villes et participent à toutes les professions ; d'autres restent dans les campagnes, exerçant principalement les métiers d'artisans, de marchands et de vendeurs au détail. Au , les Juifs sont le fer de lance des mutations économiques qui développent le commerce dans les secteurs ruraux et, à la fin du siècle, environ 70 % des banquiers et des hommes d'affaires dans les hautes terres slovaques sont juifs. Bien que certains Juifs soutiennent le nationalisme slovaque, à partir de la moitié du l'antisémitisme devient un thème courant dans ce mouvement et les Juifs sont traités d'agents de la « magyarisation » et de « propagandistes d'avant-garde au service des classes dirigeantes hongroises », selon les termes de l'historien . Dans l'Ouest de la Slovaquie, des émeutes antisémites surviennent dans le sillage du Printemps des peuples en 1848 et de nouvelles émeutes se produisent à cause de l'affaire Tiszaeszlár en 1882-1883. À l' traditionnel s'ajoute le stéréotype voulant que les Juifs exploiteraient les Slovaques pauvres () ainsi qu'un antisémitisme nationaliste : les Juifs, assimilés à l'État hongrois, sont accusés de sympathiser avec celui-ci aux dépens des aspirations slovaques.
Après la Première Guerre mondiale, la Slovaquie fait partie du nouvel État de Tchécoslovaquie. En 1918, il existe juives et leur population représente, en 1921, environ . Après la proclamation de l'indépendance (1918-1920), de nouvelles flambées de violences antisémites éclatent, bien qu'elles ne soient pas, de loin, aussi graves qu'en Ukraine et en Pologne. Pour les nationalistes slovaques, les Juifs sont associés à l'État tchécoslovaque et accusés de soutenir le . Dans les années 1920, des accusations de meurtre rituel se répandent à Trenčín et à Šalavský Gemer. Dans les années 1930, la Grande Dépression atteint les négociants juifs et, en parallèle, nourrit l'antisémitisme économique. Le sous-développement économique et des impressions de discrimination en Tchécoslovaquie conduisent de nombreux Slovaques (environ un tiers) à soutenir le Parti populaire slovaque (), de tendance conservatrice et ethnonationaliste. Pour le HSĽS, les groupes minoritaires, comme les Tchèques, Juifs et Roms, exercent une influence destructrice sur la nation slovaque ; le parti présente l'autonomie slovaque comme la solution aux problèmes de la Slovaquie. À la fin des années 1930, le parti adopte une posture antisémite en réaction à la vague de réfugiés juifs venus d'Autriche en 1938 et aux lois antisémites adoptées en Hongrie, en Pologne et en Roumanie.
Indépendance de la Slovaquie
Les accords de Munich en cèdent la région des Sudètes, territoire tchèque germanophone, à l'Allemagne. Le HSĽS tire parti du chaos politique qui s'ensuit pour proclamer l'autonomie de la Slovaquie le . Jozef Tiso, prêtre catholique et chef du HSĽS, devient premier ministre de la région autonome slovaque. Le catholicisme, religion partagée par 80 % des habitants de la région, joue un rôle de premier plan dans le nouveau régime : beaucoup de ses hauts dignitaires sont des évêques, prêtres ou laïques. Sous la direction de Tiso, le gouvernement slovaque entame des négociations à Komárno avec la Hongrie au sujet de leurs frontières respectives. Le litige est porté devant l'arbitrage de Vienne par le Troisième Reich et l'Italie fasciste. Le , la Hongrie reçoit une grande partie de la Slovaquie du Sud, dont 40 % des terres arables du pays et qui se déclarent tchécoslovaques.
Le HSĽS assoit son pouvoir par une série de mesures : interdire les partis d'opposition, fermer les journaux indépendants, diffuser une propagande antisémite et anti-tchèque, fonder la milice de la Garde Hlinka. Les partis politiques représentant les minorités allemandes et hongroises sont autorisés et le Parti allemand forme la milice des Freiwillige Schutzstaffel. Le HSĽS emprisonne des milliers d'opposants politiques mais il n'exécute aucune condamnation à mort. En , des aboutissent à 95 % des suffrages en faveur du HSĽS.
Le , l'État slovaque proclame son indépendance avec le soutien et la protection de l'Allemagne. Le lendemain, l'Allemagne annexe et envahit l'État croupion tchèque et la Hongrie s'empare de la Ruthénie subcarpathique avec l'accord de l'Allemagne. Dans un traité signé le , la Slovaquie abandonne de nombreuses prérogatives de politique étrangère et d'autonomie militaire au profit de l'Allemagne en échange d'une garantie sur ses frontières et d'une assistance économique. Le pays n'est jamais réellement indépendant, ni entièrement aux mains du Troisième Reich : il occupe un statut intermédiaire. En , Tiso, qui dirige l'aile conservatrice et cléricale du HSĽS, devient président. Vojtech Tuka, qui dirige l'aile fasciste radicale du parti, est nommé Premier ministre. Les deux ailes du parti nourrissent une rivalité pour s'attirer les faveurs allemandes. L'aile radicale du HSĽS est pro-allemande alors que les conservateurs soutiennent l'autonomie envers l'Allemagne ; les radicaux s'appuient sur la garde Hlinka et sur le soutien allemand alors que Tiso bénéficie d'une grande popularité dans le clergé et dans la population.
Politiques antisémites (1938-1941)
Premières mesures
Aussitôt que la république slovaque est proclamée en 1938, le gouvernement commence à limoger ses employés juifs. Le Comité pour la Solution à la Question juive, fondé le , vise à se pencher sur les législations antisémites. Les médias payés par l'État diabolisent les Juifs, les présentant comme des « ennemis de l'État » et de la nation slovaque. Les entreprises appartenant à des Juifs subissent des vols ; des agressions physiques contre les Juifs se produisent, à la fois spontanément et à l'instigation de la garde Hlinka et des Freiwillige Schutzstaffel. Dans son premier discours radiophonique après l'instauration de l'État slovaque en 1939, Tiso insiste sur sa volonté de « résoudre la question juive » ; la législation antisémite est la seule mesure tangible qu'il promette. La persécution des Juifs constitue un point phare de la politique intérieure. Des mesures discriminatoires affectent tous les domaines de la vie courante pour isoler et exproprier les Juifs en amont de leur déportation.
Dans les jours qui suivent l'annonce du premier arbitrage de Vienne, des émeutes antisémites éclatent à Bratislava ; la presse les justifie en pointant un prétendu soutien des Juifs en faveur de la Hongrie pendant les négociations de cette partition. Adolf Eichmann, haut fonctionnaire nazi, est envoyé à Bratislava et il élabore avec Tiso et d'autres politiciens du HSĽS un programme pour déporter les Juifs pauvres et étrangers vers le territoire cédé à la Hongrie. En parallèle, les Juifs possédant des biens dépassant (Kčs) sont arrêtés dans une tentative infructueuse de tarir la fuite des capitaux. Du 4 au , entre et sont déportés, lors d'une opération chaotique semblable aux pogroms à laquelle participent la garde Hlinka, les Freiwillige Schutzstaffel et le Parti allemand. Les déportés comptent de jeunes enfants, des personnes âgées et des femmes enceintes. Quelques jours plus tard, Tiso annule l'opération et la plupart des victimes sont autorisées à rentrer chez elles en décembre. Plus de se sont trouvées confinées sous des tentes dans un camp de prisonniers improvisé à Veľký Kýr, Miloslavov et Šamorín, en plein hiver, sur la frontière récemment tracée entre la Slovaquie et la Hongrie. Ces déportations, qui suivent de peu celles menées par les Allemands contre des milliers des Juifs polonais, provoquent des critiques internationales, une réduction des investissements britanniques, une dépendance majorée envers les capitaux allemands et elles constituent un prélude aux déportations de 1942.