La Shoah en Bohême-Moravie recouvre les persécutions, les déportations et l'extermination subies par les Juifs dans le protectorat de Bohême-Moravie, alors entité satellite occupée par le Troisième Reich, pendant la Seconde Guerre mondiale. La Shoah en Bohême-Moravie a provoqué la déportation, l'expropriation et la mort de .

Avant la Shoah, les Juifs de Bohême forment la communauté juive la mieux intégrée d'Europe et l'antisémitisme y est moins répandu qu'ailleurs. Les premières réglementations antisémites sont instaurées sous la Deuxième République tchécoslovaque, à la suite des accords de Munich et de l'occupation de la région des Sudètes. Après l'invasion allemande et l'occupation du reste des Pays tchèques, une série de nouvelles mesures antisémites est lancée et soutenue tant par les autorités nazies que par l'administration du gouvernement fantoche tchèque. Les Juifs sont privés de leurs emplois et de leurs biens, astreints aux travaux forcés et ils subissent diverses lois discriminatoires.

La population juive compte avant l'invasion ; environ réussissent à émigrer avant que cette démarche ne devienne impossible en . La première déportation de Juifs du protectorat remonte à dans le cadre du plan Nisko. En commencent les déportations de masse contre les Juifs du protectorat : ils sont d'abord convoyés vers le ghetto de Łódź, dans le Warthegau. À partir de novembre, les convois partent vers le ghetto de Theresienstadt (implanté dans le protectorat) qui, pour la majorité des victimes, n'est qu'un camp de transit avant leur déportation vers d'autres ghettos, des centres d'extermination et d'autres infrastructures d'assassinat plus à l'Est. À la fin de 1944, il ne reste plus que dans le protectorat (hors Theresienstadt), dont la plupart sont engagés dans des mariages « mixtes ».

Après-guerre, de nombreux Juifs subissent des harcèlements et des discriminations en Tchécoslovaquie si l'allemand est leur langue maternelle. Au , la mémoire de la Shoah se matérialise par des mémoriaux et des ouvrages, comme les livres écrits par les survivants Jiří Weil et Arnošt Lustig.

Contexte

Les premières communautés juives en Bohême et en Moravie remontent probablement au , sous le règne de la dynastie des Přemyslid. Des sont implantées à Prague, Brno, Egra, Příbram, Pilsen, Jihlava, Znaïm et Olomouc, entre autres. Cependant, les Juifs sont expulsés de la plupart des villes royales aux et . À partir de 1526, la Bohême et la Moravie sont régies par la monarchie des Habsbourg. En 1557, Ferdinand Ier décrète l'expulsion des Juifs de Bohême (mais pas de Moravie) ; toutefois ce décret n'a jamais été appliqué en totalité. En 1623, après l'écrasement de la Révolte de Bohême, accorde aux Juifs la pleine liberté de résidence. Cette permission est révoquée par la loi (en vigueur de 1726 à 1848), qui limite la population juive autorisée sur le territoire à en Bohême et en Moravie, tout en restreignant la possibilité de contracter le mariage à un seul fils par famille. Certains Juifs ont émigré et d'autres se dispersent dans de petits villages pour se soustraire aux restrictions.. Au , la renaissance tchèque milite pour l'autonomie de la population tchécophone, majoritaire.. Dans les années 1890, la plupart des Juifs s'expriment en allemand et se considèrent comme allemands.

Après la Première Guerre mondiale, les Pays tchèques (dont la zone frontalière des Sudètes, où vit une majorité allemande) font partie du nouvel État de Tchécoslovaquie. À partir de 1930, les Juifs germanophones sont en infériorité démographique par rapport aux Juifs intégrés tchécophones ; en parallèle, le sionisme gagne du terrain chez les Juifs des périphéries (Moravie et Sudètes). À la fin du et au début du , des milliers de Juifs, issus de petits villages et villes, rejoignent Prague et d'autres villes majeures de Bohême. Dans la Bohême et Moravie d'avant-guerre en 1938, les Juifs ne composent qu'un pour cent () des dix millions d'habitants. La plupart des Juifs vivent dans des villes importantes comme Prague (, soit 4,2 % de la population), Brno ( : 4,2 %) et Moravská Ostrava ( : 5.5 %).

Dans les terres tchèques, l'antisémitisme est plus faible qu'ailleurs ; il est fermement combattu par Tomáš Masaryk (1850–1937), fondateur et premier président de la Tchécoslovaquie. En parallèle, la sécularisation présente autant chez les Juifs que chez non-Juifs facilite l'intégration. Toutefois, il y eut quelques cas isolés d'émeutes antisémites lors de la naissance de la république tchécoslovaque dans les années 1918 et 1920. La plupart des Juifs de Bohême, dont la pratique religieuse décline fortement depuis le , se montrent indifférents envers les questions religieuses, même si la Moravie compte davantage de pratiquants. Les Juifs de Bohême présentent le taux le plus élevé de en Europe : entre 1928 et 1933, 43,8 % des Juifs se marient avec des non-juifs ; en Moravie, ce taux descend à 30 %. Contrairement au Troisième Reich, la fréquence des mariages interreligieux se maintient après 1933, jusqu'à l'invasion nazie de 1939. Cette forte intégration des Juifs tchèques dans la communauté nationale a compliqué les campagnes d'identification menées dans l'objectif de les déporter et les assassiner.

Deuxième République tchécoslovaque

Vers le milieu des années 1930, la Tchécoslovaquie accueille des milliers de Juifs allemands (et autrichiens, après l'Anschluss) qui fuient les persécutions, même si les mouvements politiques de droite finissent par imposer des restrictions sur l'immigration et éliminer la persécution raciale comme motif de droit d'asile. Ainsi, en 1938, environ sont refoulés et les Juifs polonais déportés d'Autriche sont ramenés à la frontière polonaise. Depuis le milieu des années 1930, l'antisémitisme monte en Tchécoslovaquie. Certains journaux commencent à faire l'éloge du périodique . En , de nombreux Juifs de nationalité polonaise, y compris des résidents de long terme, sont expulsés depuis Moravská Ostrava vers la Pologne.

En , les accords de Munich conduisent à l'annexion de la région des Sudètes par le Troisième Reich. L'Allemagne expulse les Juifs du territoire fraîchement annexé, ce qui provoque un afflux de réfugiés et concourt à la montée de l'antisémitisme. Le gouvernement de droite de la Deuxième République subit une pression de plus en plus intense de la part des Allemands et y fait face avec une attitude complaisante. La plupart des Juifs vivant dans les régions des Sudètes annexées par l'Allemagne sont expulsés ou fuient vers la Tchécoslovaquie après les accords de Munich et la nuit de Cristal. Même si les accords de Munich octroient aux Juifs des Sudètes la possibilité de conserver leur nationalité tchécoslovaque, les autorités tentent de les empêcher de traverser la frontière. Certains réfugiés doivent patienter pendant des jours dans le .. En , juifs (dont ceux expulsés des Sudètes) vivent sur les territoires tchèques restants, ainsi que non réfugiés.

En , une directive prévoit que les Juifs qui ont immigré en Tchécoslovaquie après 1914 (y compris les citoyens naturalisés) seront déportés du pays. d'entre eux quittent la région et échappent à la mort. En parallèle, les Juifs sont exclus des syndicats professionnels tchèques, les hôpitaux publics congédient les médecins juifs et les officiers juifs de l'armée sont limogés. Les associations professionnelles et pédagogiques allemandes renvoient les enseignants et conférenciers juifs, les journaux allemands se défont de leurs reporters juifs. D'après l'historien , la persécution des Juifs dans la Deuxième République « procède de développements indépendants sous l'influence des sphères radicales tchèques et ne doit guère aux pressions directes émanant de Hitler ».

Occupation allemande

Le , l'État slovaque proclame son indépendance avec l'appui du Troisième Reich. Conformément aux plans préparés depuis , l'Allemagne envahit l'État croupion tchèque et y instaure le protectorat de Bohême-Moravie. Ce protectorat, qui n'a d'indépendant que le titre, est dans le Grand Reich germanique. Au sein du protectorat, les Allemands de souche reçoivent la citoyenneté du Reich et ne répondent que devant les autorités allemandes. Les Tchèques et les Juifs sont considérés comme des sujets du protectorat, des citoyens de seconde zone, et sont gouvernés par une administration fantoche : en pratique, elle est régie par le . L'administration tchèque est gérée par le Premier ministre Alois Eliáš (à partir d'avril) et le président Emil Hácha, qui sont tous deux des catholiques conservateurs favorables aux politiques antisémites mais maintiennent les liens avec le gouvernement en exil. Néanmoins, le ministre de la Justice, Jaroslav Krejčí, est connu pour ses positions pro-nazies. En mars, Hácha fonde le Národní souručenství, formation politique rassemblant 98,5 % des citoyens adultes et masculins du protectorat (les femmes et les Juifs en sont exclus). L'administration allemande est gouvernée par Konstantin von Neurath, ancien ministre allemand des Affaires étrangères, et Karl Hermann Frank, ancien vice-président du parti allemand des Sudètes.

Au moment de l'annexion, le protectorat compte au moins répartis dans reconnues.

Persécutions contre les Juifs

La persécution progressive contre les Juifs crée un « ghetto sans murs », selon les termes de l'historien tchèque , et elle suscite les conditions qui favorisent ensuite la déportation et l'assassinat des victimes.

Premières mesures

Pendant le processus d'annexion, des émeutes antisémites éclatent en plusieurs endroits. Des synagogues sont incendiées par des émeutiers allemands et tchèques à Olomouc, Vsetín et Ostrava. À Iglau (Jihlava), les Juifs ont interdiction de monter dans les tramways et sont contraints de déblayer la neige dans les rues. Les organisations juives de Prague sont dissoutes ou saisies par la Gestapo, qui arrête des milliers de militants de gauche et de réfugiés allemands. Plus d'un millier de personnes, principalement des Juifs, sont déportées vers des camps de concentration dans le Reich.

La plupart des membres du gouvernement tchèque sont maintenus et possèdent une grande autonomie. Dans le protectorat, les persécutions antisémites sont perpétrées par plusieurs entités, comme le Bureau du protecteur du Reich, la Gestapo et le gouvernement tchèque. Les définitions et clauses des lois de Nuremberg entrent immédiatement en vigueur concernant les relations entre les Juifs et les personnes « de sang germanique », interdisant toute relation entre ces deux catégories. Les mariages entre Tchèques et Juifs restent autorisés dans un premier temps et la réglementation sur ce chapitre relève du gouvernement du protectorat .

Le gouvernement d'Alois Eliáš prépare son premier décret de la législation antisémite, qui prévoit de catégoriser comme « juive » toute personne dont les quatre grands-parents sont juifs et qui appartient à la communauté juive après 1918. Le décret prévoit d'interdire aux Juifs de travailler dans les organismes publics, syndicats, écoles, administrations, tribunaux, bourses des valeurs, activités artistiques et professions médicales. Toutefois, le bureau du Protecteur du Reich rejette ces propositions, car la définition de « juif » lui semble trop laxiste et il émet son propre décret le . La manœuvre du gouvernement tchèque consiste, entre autres, à soutenir une définition plus stricte de la « judéité » afin de réduire la part des biens des Juifs qui serait versée aux Allemands dans le cadre de l'aryanisation. En mai et juin, une nouvelle série d'incendies détruit les synagogues à Brno, Olomouc, Uherský Brod, Chlumec, Náchod, Pardubice et Ostrava.

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