La révolution bolivienne de 1952, ou simplement la révolution de 1952 ou la révolution nationale, est une période de changements fondamentaux dans la vie politique et sociale bolivienne. Menée par le Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR) et appuyée par les libéraux et les communistes, elle visait la mise en œuvre d'un nouveau modèle socio-économique en Bolivie. Ses principales figures étaient les présidents Víctor Paz Estenssoro et Hernán Siles Zuazo. À la suite de ces événements, le MNR est au gouvernement durant douze ans, soit du jusqu'au coup d'État du . Ces douze années sont marquées par une lutte pour le pouvoir entre le parti et les syndicats ouvriers, regroupés principalement autour de la Central Obrera Boliviana (COB) au sein-même du gouvernement.
Les changements politiques issus de la révolution de 1952 sont notamment le début du vote universel, la distribution des terres – par une réforme agraire controversée comportant de nombreuses expropriations violentes – et le contrôle des ressources naturelles et de l'économie par l'État. À titre d'exemple, les paysans et les femmes obtiennent le droit de vote. C'est une révolution politique qui à l'époque est assimilée à la révolution mexicaine et qui précède la révolution cubaine. Elle s'est déroulée en plein guerre froide et est la seule des révolutions sociales latino-américaines à recevoir le soutien des États-Unis.
Idéologiquement, la révolution de 1952 est nourrie par divers courants de pensée, dont l'origine se retrouve au MNR. D'une part, le parti, dont les principaux penseurs sont Carlos Montenegro et Augusto Céspedes, est influencé par les nationalismes européens d'Oswald Spengler à Benito Mussolini. Cela explique d'ailleurs les influences du fascisme et de l'antisémitisme sur le parti durant dans les années 1940. D'autre part, le MNR est nourri par le marxisme en raison de ses alliances avec des groupes communistes, tels que le Parti de la gauche révolutionnaire (PIR). Après avoir obtenu le pouvoir et conservé une relative stabilité gouvernementale, le parti exerce une politique type d'une démocratie libérale à la manière des puissances victorieuses de la Seconde Guerre mondiale. Le parti revient au pouvoir dans les années 1980, avec Paz Estenssoro à la présidence, et poursuit une politique néolibérale.
L'un des impacts les plus notables de la révolution de 1952 est d'avoir intégré l'indigénisme dans l'hégémonique débat sociopolitique bolivien. Ce courant de pensée, dont le principal représentant était le philosophe Franz Tamayo, soutient que les indigènes sont exclus de la vie civile et qu'il faille les intégrer en les adaptant aux modèles européens d'intégration sociale, à commencer par l'éducation. Cette ouverture à de nouvelles idéologies frayera le chemin pour d'autres courants plus radicaux, comme l'indianisme, du philosophe antichrétien Fausto Reinaga dans les années 1970, ou du Mouvement vers le socialisme (MAS), dirigé par le leader producteur de coca, Evo Morales, dans la première décennie des années 2000.
Malgré les avancées, cette révolution est entachée par la violation des droits de la personne en raison notamment de ses camps de concentration, érigés dans les zones froides des Andes boliviennes. De nombreux ennemis politiques du régime du MNR, principalement des phalangistes, sont conduits dans ces camps dirigés par le Contrôle politique, l'appareil de répression du parti.
Genèse Les origines de la Révolution nationale se trouvent dans la Grande Dépression et la défaite de la Bolivie dans la guerre du Chaco. La Grande Dépression a affaibli l'industrie minière, favorisé l'entrée de l'État dans l'économie par le contrôle des devises et l'imposition de quotas d'exportation d'étain entre les différents producteurs. En outre, le gouvernement nationaliste d'Hernando Siles Reyes tente d'appliquer, au cours des années 1920, des mesures correctives à certains problèmes socio-économiques fondamentaux du pays. Les gouvernements militaires subséquents de Germán Busch et David Toro concrétisent davantage ces mesures.
D'autre part, la guerre du Chaco entraîne une profonde remise en question du modèle politique et social en vigueur dans les années 1930. Cela génère toute une génération d'écrivains, de penseurs et de dirigeants politiques qui se tournent vers de nouvelles idéologies pour résoudre les problèmes du moment. Parmi eux, se distingue le catholique Óscar Únzaga de la Vega, qui dirige la Phalange socialiste bolivienne (FSB), avec des influences de la démocratie chrétienne de Jacques Maritain et de la doctrine sociale de l'Église, promue avant tout par les papes et . S'y distinguent également José Antonio Arze, fondateur du Parti de la gauche révolutionnaire, ou l'athée Carlos Montenegro, membre fondateur du MNR.
En , après une grève générale, un grave conflit éclate dans les mines de Siglo XX, propriété du magnat Simón Iturri Patiño, dans le département de Potosí. Après que le président Mamerto Urriolagoitia a ordonné l'arrestation de dirigeants, les mineurs répliquent en prenant en otage deux employés étrangers qu'ils ont fini par assassiner. Le gouvernement réagit par une intervention militaire et s'ensuit le tragique massacre de Siglo XX. Le de la même année, éclate la guerre civile de 1949, au cours de laquelle le MNR mène un soulèvement dans quatre villes de Bolivie. Après quelques jours, un gouvernement révolutionnaire émerge dans le département oriental de Santa Cruz, dirigé par Edmundo Roca, membre du groupe Acción Obrera, qui s'est incorporé au MNR.
Lors de ces événements, les révolutionnaires contrôlaient plus de la moitié du pays, principalement les villes de Cochabamba et Santa Cruz. À la suite d'affrontements armés, les révolutionnaires proclament Víctor Paz Estenssoro comme président et Edmundo Roca comme vice-président, malgré le fait que le premier soit en exil. Pendant ce temps, Urriolagoitia mobilise l'armée et réussit à reconquérir Cochabamba puis Santa Cruz.
À Potosí, après avoir repris le contrôle, le gouvernement exécute certains dirigeants du mouvement. Certains ouvriers retournent aux mines et une grève est déclarée dans plusieurs centres industriels miniers. Le , le gouvernement avait déjà repris le contrôle du pays, et le , de nombreux insurgés de Santa Cruz quittent le pays par avion.
Déroulement En 1951, le Mouvement nationaliste révolutionnaire remporte une victoire aux élections. Une junte militaire gouvernementale est cependant immédiatement formée pour empêcher le MNR d'accéder au pouvoir. Face à cette réaction de l'armée, un an plus tard, un coup d'État mené par le général de police Antonio Seleme avec le soutien civil de Siles Zuazo et du leader minier Juan Lechín Oquendo, tous deux du MNR, a lieu le , de connivence avec le général Torres Ortiz. Les carabiniers et les corps de police ont joué un rôle de premier plan dans le déclenchement de la révolte, qui a ensuite eu le soutien de la population, des travailleurs de Villa Victoria et des mineurs arrivés de la mine de Milluni.
Ce , les carabiniers et corps de police sont institutionnellement mobilisés par le ministre de l'Intérieur, le général Seleme, et ils reprennent des institutions stratégiques, telles que des préfectures et des stations de radio pour diffuser l'information, aidés notamment par de nombreux civils du MNR, volontaires et ouvriers. L'arsenal de la Plaza Antofagasta, repris par le capitaine de l'armée Israel Téllez, est déjà distribué aux combattants civils, mais le général Torres Ortiz, impliqué dans le soulèvement, se fait banaliser à la dernière minute et fait cantonner l'armée. Il se prépare à repousser le coup. Voyant le débordement populaire incontrôlable, le général Seleme démissionne de la direction du « Gouvernement révolutionnaire ». Lechín Oquendo, haut dirigeant de la Fédération des mineurs, est resté, menant le soulèvement dans les rues avec les slogans « Réforme agraire » et « Nationalisation des mines ».
Le , les combats se poursuivent : Lechín Oquendo, à la tête des mineurs de Milluni, reprend le groupe de chasse aérienne et de là, il envoie des avions déposer des tracts sur la grande caserne de Miraflores, les incitant à se rendre. Les gens prennent d'assaut le poste de contrôle de Garita de Lima, sortent les armes et les munitions et continuent les combats.
Le , Lechín et Rolando Requena prennent la Grande caserne de Miraflores, puis le Palais du gouvernement, soutenus par le soulèvement populaire. Quelques heures plus tard, arrivent les politiciens du MNR, qui n'ont pas jugé bon de mener à bien la « réforme agraire » (dont beaucoup étaient de grands propriétaires terriens) ou la « nationalisation des mines ». À la fin, le Siles Zuazo cède lorsque Lechín Oquendo soutient que ces slogans conduisaient le peuple à offrir sa vie, et c'était la foule immense qui était, à ce moment précis, à l'extérieur, sur la place, scandant la victoire révolutionnaire.
La défaite de l'armée fait 490 morts. Hernán Siles Zuazo et Juan Lechín Oquendo prennent le contrôle du gouvernement de manière intérimaire jusqu'à ce que Víctor Paz Estenssoro revienne au pays, lui qui avait été poussé à l'exil à Buenos Aires.
Héritage Ce qui allait devenir l'héritage de la révolution de 1952 s'est concrétisé sur trois mandats présidentiels. Pendant le premier gouvernement de Víctor Paz Estenssoro (1952-1956), les changements les plus importants sont apportés, tels que le vote universel, la fondation de la Central Obrera Boliviana, la dissolution et la réforme de l'armée, et la nationalisation des mines. La réforme agraire est décrétée en et le nouveau Code de l'éducation permettant de débuter une réforme dans ce secteur est approuvé en 1955. Cette même année, un nouveau Code pétrolier est également adopté, ce qui permet aux entreprises étrangères d'accéder à l'exploration et l'exploitation pétrolières.
Au cours du deuxième gouvernement du MNR, Hernán Siles Zuazo (1956-1960) doit faire face à l'inflation causée notamment par les réformes menées durant le gouvernement précédent. Il se réalise cependant le premier plan de stabilisation par le biais d'accords avec le Fonds monétaire international et une intensification du développement agricole. Le troisième gouvernement du MNR, également sous Paz Estenssoro (1960-1964), est marqué par la réforme de la Corporación Minera de Bolivia (COMIBOL), la construction d'infrastructures et la consolidation de la soi-disant « Marche vers l'Est » visant à développer l'est bolivien.
Suffrage universel Le , le gouvernement instaure le vote universel. En accordant le droit de vote aux analphabètes, aux indigènes et aux femmes, le nombre d'électeurs est passé de (6,6 % de la population totale) en 1951 à (33,8 %) en 1956. L'élargissement du droit de vote constitue à ce moment une mesure radicale dans le contexte latino-américain. À titre comparatif, le vote des femmes a été accordé au Brésil en 1934, au Chili en 1949, en Argentine et en Colombie en 1951, au Mexique en 1955 et au Pérou en 1956. Le vote pour les analphabètes a été accordé en 1980 au Pérou et en 1986 au Brésil.
Centrale ouvrière bolivienne