La répression de la manifestation du au métro Charonne est un cas de violence policière qui a lieu autour et dans la station de métro Charonne à Paris, à l'encontre de personnes manifestant contre l'Organisation armée secrète (OAS) et la guerre d'Algérie, faisant finalement neuf morts.

Étant donné le contexte tendu et l'état d'urgence décrété en après le putsch d'Alger, la manifestation, organisée par le Parti communiste français et d'autres organisations de gauche, avait en effet été interdite, et le préfet de police de Paris, Maurice Papon, avait donné l'ordre de la réprimer, avec l'accord du ministre de l'Intérieur, Roger Frey, et du président de la République, Charles de Gaulle.

Parmi les manifestants qui essaient de se réfugier dans la bouche de la station de métro, huit personnes trouvent la mort, ainsi qu'une neuvième à l'hôpital des suites de ses blessures. Elles succombent étouffées ou à cause de fractures du crâne infligées par les policiers à coups de matraques et de grilles métalliques de plusieurs dizaines de kilogrammes.

Contexte historique

Manifestations contre la guerre d'Algérie en

Jusqu'en , les manifestations contre la guerre d'Algérie ne rassemblaient que quelques centaines de participants, pour l'essentiel, des intellectuels qui dénonçaient la torture et les méthodes expéditives de l'armée française en Algérie. Si beaucoup de ces intellectuels ont rejoint le Parti socialiste unifié (PSU), à cette époque, la première force anticolonialiste est le Parti communiste français, mais, selon les mots de Jean-Jacques Becker, ..

Après la semaine des barricades à Alger, en , les centrales syndicales CGT, CFTC, FO et FEN surmontent leurs divergences pour jouer alors un rôle de premier plan dans le mouvement pour la paix en Algérie. Après l'échec des pourparlers de Melun menés dans l'été entre le gouvernement français et le GPRA, le syndicat étudiant UNEF prend l'initiative de contacter les organisations syndicales pour organiser de vigoureuses manifestations pour inciter le gouvernement à reprendre les négociations. La première manifestation d'une certaine ampleur a lieu le . Un meeting avait été autorisé à la salle de la Mutualité à Paris, mais des milliers de personnes, surtout des étudiants, qui ne peuvent pénétrer dans la salle se heurtent aux forces de police. Des cortèges qui se forment dans le Quartier latin sont dispersés à coup de matraquage. Les violences policières touchent également des passants et des journalistes. Selon Jean-Paul Brunet, la répression de cette manifestation révèle la partialité des forces de police qui réagissent beaucoup plus mollement face à des partisans de l'Algérie française.

Évolution de la situation politique jusqu'en Au cours des trois premiers trimestres de l'année , l'évolution politique est caractérisée en par le référendum sur l'autodétermination de l'Algérie qui recueille 75 % d'approbation de la politique d'autodétermination proposée par de Gaulle, en par le putsch des généraux en Algérie, et enfin par l'ouverture de négociations avec le GPRA à Évian en , puis à Lugrin en . De ce fait, les manifestations convoquées pour ne pas laisser retomber l'élan du ne rassemblent que quelques centaines de participants vite dispersés par la police. Les manifestations connaissent plus de succès en automne avec la rupture apparente des négociations entre le gouvernement et le GPRA.

La répression des manifestations des partisans de la paix ne représente qu'un aspect mineur des activités des forces de l'ordre, qui sont engagées dans un conflit frontal avec la fédération de France du FLN. De janvier à octobre, vingt-deux policiers sont assassinés par le FLN. Le , dans le département de la Seine, le préfet de police Maurice Papon décrète un couvre-feu pour tous les « Français musulmans d'Algérie ». La fédération de France du FLN appelle à une manifestation illégale le pour protester contre ce couvre-feu. La répression est d'une extrême violence et causera la mort de plusieurs dizaines de manifestants algériens à Paris et en banlieue.

La répression de la manifestation du provoque dans les milieux de gauche un mouvement d'indignation mais qui n'engendre aucune riposte massive..

Montée de l'OAS et la reprise des manifestations vignette|Manifestation contre l'OAS à Toulouse, le .

À partir de , les manifestations réunissant plusieurs milliers de personnes reprennent, à l'initiative du PSU, le , des jeunesses communistes et des étudiants du PSU, le , du Mouvement de la paix le . Pour déjouer les plans de la police, le PSU a mis au point une tactique basée sur des faux points de rendez-vous avec diffusion du vrai point de rendez-vous par des canaux internes une demi-heure seulement à l'avance.

À la suite de l'échec du putsch des généraux en , un certain nombre de militaires entrés dans la clandestinité se sont alliés à des activistes pied-noirs pour constituer l'Organisation de l'armée secrète (OAS), surtout active en Algérie, mais qui commence à s'implanter en métropole à partir du mois de .. Les forces de gauche s'efforcent alors de mettre sur pied des manifestations puissantes à la fois pour stimuler le processus de paix et pour exiger une attitude plus résolue contre l'OAS.

La manifestation du convoquée en région parisienne par la CGT, la CFTC et l'UNEF entre dans le cadre d'une « journée d'action contre l'OAS et pour la paix en Algérie ». La préfecture de police a accepté le principe d'un rassemblement place de la Bastille, mais s'oppose à tout cortège. Le directeur général de la police municipale fera état de . Parmi ceux-ci, certains refusent d'obtempérer aux ordres de dispersion donnés par la police et sont chargés. De jeunes manifestants ripostent. On comptera parmi les forces de l'ordre une quarantaine de blessés. La presse du , y compris France-Soir et Paris Jour, est frappée par la généralisation de la violence policière. Parmi la centaine de blessés dénombrés chez les manifestants, on compte deux tiers de femmes.

La presse de droite comme L'Aurore ou Le Figaro reprend l'argumentaire gouvernemental et désigne les unités de choc du Parti communiste comme responsables de la violence de la manifestation. Des journaux comme Le Monde ou Combat relèvent la contradiction du gouvernement à vouloir .. Pour Jean-Paul Brunet, le système policier dont les méfaits s'illustreront à Charonne est en place dès le et au sommet de l'État, de Gaulle tient à symboliser un large rassemblement n'excluant d'un côté que l'OAS et les fanatiques de l'Algérie française et, de l'autre, les communistes et leurs alliés. En ces années, précise Brunet, de Gaulle assume seul la politique générale du pays, mais aussi ses modalités pratiques et, plus particulièrement, l'interdiction des manifestations.

Au début de l'année , sous l'impulsion d'André Canal, l'OAS multiplie les attentats en région parisienne. Le , un commando en voiture mitraille l'immeuble du Parti communiste, place Kossuth, blessant grièvement un militant au balcon du . La manifestation communiste de protestation du se déroule sans incident notable. Dans la nuit du au , c'est le domicile de Jean-Paul Sartre qui est l'objet d'un plasticage. Le , on compte dans le département de la Seine, visant des personnalités ou des organisations supposées hostiles. Ces actions de l'OAS renforcent la confiance que les Français portent à de Gaulle. En , un sondage montre que l'OAS ne bénéficie d'une certaine sympathie qu'auprès de 9 % d'entre eux. Avec le recul de l'Histoire, il est apparu que l'OAS-Métropole n'a jamais eu une réelle stratégie de prise de pouvoir mais, en ce début de l'année , les plasticages qui se multiplient laissent entrevoir la menace d'une guerre civile et comme l'analyse Brunet, les contemporains hostiles à l'OAS n'ont que l'alternative d'une confiance passive en de Gaulle ou la mobilisation militante dont l'efficacité reste à démontrer. Au lendemain de Charonne, le , un article signé Regulus dans L'Express tentera d'expliquer que la politique du gouvernement et plus particulièrement du ministre de l'Intérieur Roger Frey est sous-tendue par l'idée que l'armée ne basculera que si le pouvoir apparaît incapable de faire face à la menace communiste dénoncée par l'OAS.

Le , le PSU crée le GAR (Groupe d'action et de résistance), structure clandestine qui rassemble quelques centaines de militants et qui couvre les murs de Paris de son sigle. Le , plusieurs formations politiques de gauche parmi lesquelles la SFIO, le Parti radical, la LICRA constituent un « Comité national d'action contre l'OAS et pour une paix négociée » Le , au cours d'une conférence de presse, de Gaulle stigmatise ces tout en relativisant leur action. Il ajoute que c'est au gouvernement de faire face à la situation.

De fait, un quadrillage policier est mis en place dans Paris, ce qui n'empêche que, dans l'après-midi du , dix charges plastiques explosent au domicile de diverses personnalités : deux professeurs de droit, Roger Pinto et Georges Vedel, deux journalistes, Serge Bromberger, du Figaro, et Vladimir Pozner, blessé grièvement, deux officiers, le sénateur communiste Raymond Guyot dont la femme est blessée. Un dernier attentat qui vise André Malraux défigure une fillette de , Delphine Renard.

Manifestation du 8 février 1962

Appel à la manifestation

Le Parti communiste et la CGT sont résolus à agir vite. La CFTC qui s'interrogeait sur le type d'action à mettre en œuvre opte pour l'organisation d'une manifestation de masse. Le soir même du , les responsables de la CGT et de la CFTC se rencontrent à la bourse du travail et décident d'appeler à une manifestation massive le lendemain même. La FEN et l'UNEF sont également représentées à cette réunion. Un tract d'appel est ainsi rédigé :

Le texte est signé des organisations syndicales CGT, CFTC, UNEF, SGEN, FEN et SNI. Le PCF, le PSU et le Mouvement de la paix sont associés à l'appel.

Interdiction de la manifestation vignette|120px|Le président de la République, Charles de Gaulle. vignette|120px|Le Premier ministre, Michel Debré.

vignette|120px|Le préfet de police, Maurice Papon.

Il n'était pas exclu que la manifestation puisse être autorisée, puisqu'il s'agissait d'un « rassemblement statique ». Dans ses mémoires, le préfet de police Maurice Papon a écrit qu'il a suggéré au ministre de l'Intérieur Roger Frey de la tolérer, que ce dernier en aurait référé au président Charles de Gaulle qui aurait répliqué .. Brunet estime plausible cette version des faits, mettant en avant que Frey et Debré, aussi fervents gaullistes que Papon, n'avaient rien démenti au moment de la parution du livre.

Papon rencontre le au matin une délégation syndicale composée d'André Tollet pour la CGT, Robert Duvivier pour la CFTC et Tony Dreyfus pour l'UNEF. Papon reste debout et, glacial, signifie que le décret du pris au moment du putsch reste valable et interdit les manifestations sur la voie publique. Les délégués informent qu'ils maintiendront la manifestation pacifique. Aucun autre contact officieux n'a lieu, contrairement à l'usage qui voulait que, d'un côté, le préfet rappelle officiellement que les manifestations étaient interdites mais que, d'un autre côté, des collaborateurs précisent officieusement ce qui était rigoureusement interdit (ponts ou rues à ne franchir en aucun cas, etc.).

Interrogés, les Renseignements généraux prévoient de à . La préfecture, revoyant ces prévisions à la baisse, table sur une fourchette de à et met en place (CI), soit aguerris, de gendarmerie mobile, soit supposés moins aguerris que les premiers, (CRS), soit et quelques centaines de gardiens de la paix du Service général. Il y a donc moins d'effectifs des forces de l'ordre que le où la préfecture de police avait mis en face des manifestants, mais plus que le où étaient en face des ou . Chaque escadron de gendarmes mobiles est normalement jumelé avec une compagnie d'intervention, et l'ensemble est sous le commandement d'un commissaire de police.