Le naufrage du 24 novembre 2021 dans la Manche est celui d'un canot gonflable transportant des migrants, ayant fait 31 morts près de Calais. Seize d'entre eux étaient originaires du Kurdistan irakien.
Les tentatives de franchissement de la Manche en embarcations légères sont devenues très fréquentes après le Brexit, mais cette traversée est la plus meurtrière depuis que l'Organisation internationale pour les migrations a commencé à collecter des données en 2014.
Le drame se produit peu après la crise frontalière entre la Biélorussie et l'Union européenne, et rappelle la situation complexe des nombreux migrants qui vivent à Calais dans l'espoir de rejoindre l'Angleterre.
Quelques jours après le naufrage, deux rescapés témoignent de la manière dont les secours les auraient abandonnés en pleine mer.
Un an plus tard, les conclusions de l'enquête de la gendarmerie française sont accablants pour le centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage du Gris-Nez, qui aurait refusé d’envoyer un navire de secours, malgré les appels à l’aide passés depuis le canot et les demandes des sauveteurs britanniques, et cherché à entraver les investigations. En mai et , sept sauveteurs sont mis en examen pour non-assistance à personne en danger. Au même moment, Le Monde révèle que l'enquête interne promise par le secrétaire d’État à la mer Hervé Berville n'a jamais existé. Les prévenus ont au contraire bénéficié du soutien de leur hiérarchie, qui a aussi interféré avec l'enquête.
Le ministère des transports britannique ouvre une enquête indépendante en , après qu'un rapport décrit l'organisation des secours cette nuit-là. Début 2026, ses conclusions sont très sévères pour les secours français, notamment parce que ceux-ci ont détourné un navire marchand qui avait répondu au Mayday et localisé le canot, en lui mentant sur l'arrivée imminente des secours.
Des passeurs présumés, décrits dans le résultat de l'enquête comme les d'un réseau nébuleux, sont également mis en examen en . Quatorze hommes sont jugés en correctionnelle en 2026.
Le drame n’entraîne pas d’inflexion des politiques migratoires sécuritaires qui, selon de nombreux observateurs, en sont pourtant la cause. Les gouvernements français et britannique misent sur la lutte contre les passeurs. Au moins douze autres personnes meurent dans des tentatives de traverser la Manche en 2023, et au moins soixante-seize en 2024.
Contexte Entre le début de l'année 2021 et le moment du naufrage, migrants ont traversé la Manche depuis la France pour se rendre au Royaume-Uni. Une responsable d'Utopia 56, association d'aide aux migrants, estime que plus de 300 migrants sont morts sur le littoral depuis 1999.
Depuis l'entrée en vigueur en 2004 des accords bilatéraux du Touquet, modifiés en 2018 par le traité de Sandhurst, la France est responsable du contrôle des entrées sur le territoire britannique. Cette décision élargit le protocole de Sangatte (2000) pour les gares. De la même façon que les pays limitrophes de l’Union européenne (le Maroc ou la Turquie), la France accepte contre rémunération de bloquer sa frontière vers le Royaume Uni. Paradoxalement, les Français, qui mènent une politique restrictive en matière d’asile, sont obligés par les accords du Touquet d'empêcher des migrants de quitter le pays. Le Royaume Uni refoule massivement les demandeurs d’asile alors qu'il est lui même parmi les premiers signataires de la convention de Genève. En 2010, l’arrangement Besson-Green autorise les services de l’immigration britannique à travailler sur le territoire français. En 2015, l'accord Cazeneuve-May crée un « centre de commandement et de contrôle commun », permettant aux Britanniques de contrôler l’action policière. Le port de Calais et le tunnel sous la Manche sont couverts de barbelés, avec pour conséquence que les migrants n'ont pas d'autre possibilité pour traverser la Manche que d'utiliser des bateaux pneumatiques.
En contrepartie du démantèlement de la jungle de Calais en 2016, les Britanniques s'engagent à prendre un charge les mineurs isolés justifiant un lien particulier avec le Royaume-Uni, et à respecter les clauses de réunification familiale prévues par l’accord de Dublin, qui permettait à des personnes présentes dans l’UE d'obtenir l'asile en faisant valoir des liens familiaux au Royaume-Uni, mais ne tiennent pas parole. Après le Brexit en 2018, la Grande-Bretagne n’est plus soumise au règlement de Dublin. Le nombre de traversées de la Manche en explose.
thumb|La Jungle de Calais en janvier 2016. À Calais, le gouvernement interdit par arrêté préfectoral la distribution d'aide alimentaire par les associations et démantèle les camps, mais la police peine à empêcher les départs de qui se multiplient pendant l'été et l'automne 2021. Pour les migrants, la traversée, même dangereuse, est considérée comme la seule solution de survie: une responsable du secours catholique explique en effet qu . Des deux côtés de la Manche, des bénévoles se mobilisent pour venir au secours des migrants, mais aussi pour déterminer l'identité des victimes des naufrages et ainsi éviter les enterrements sous X. Mi-, trois militants, Anaïs Vogel, Ludovic Holbein et le prêtre jésuite Philippe Demeestère, mènent une grève de la faim de plus d’un mois à Calais pour dénoncer le traitement infligé aux migrants et le démantèlement des camps.
Au même moment, le rapport de la commission d'enquête parlementaire sur les migrations dirigée par les personnalités LRM Sébastien Nadot et Sonia Krimi est sévère pour l'action du gouvernement et sa de la situation. Il critique notamment les restrictions d'accès à l'AME instaurées en 2019, la politique de démantèlement des camps menée à Calais et le pilotage de l’immigration par le seul ministère de l’intérieur. Il demande la création de voies légales de migration pour .
Quelques jours avant le naufrage, les associations sonnent l'alerte. Gérald Darmanin et Priti Patel annoncent avoir convenu de « solutions techniques supplémentaires » basées sur « l’utilisation de nouvelles technologies » pour prévenir les franchissements de la frontière. Pour le ministère français de l’intérieur, la stratégie unique est « structurelle, c’est de casser les réseaux de passeurs ». Boris Johnson a lui envisagé d'installer des machines à vagues sur les côtes anglaises pour repousser les bateaux des migrants.
Naufrage Le , un canot transportant 33 migrants fait naufrage dans la Manche près de Calais et Dunkerque alors qu'il tentait de rejoindre l'Angleterre. À 13 h 49, un pêcheur prévient le Cross Gris-Nez qu'une quinzaine de corps flottent, dans les eaux françaises, à côté d'un bateau dégonflé. Vingt-sept personnes sont retrouvées mortes, tandis que deux autres personnes ont survécu et ont été sauvées et que quatre personnes sont portées disparues, ce qui en fait la traversée de la Manche la plus meurtrière depuis que l'Organisation internationale pour les migrations a commencé à collecter des données en 2014.
Un Somalien et un Kurde d’Irak sont les seuls rescapés. Ils sont enfermés au centre de rétention administrative de Coquelles. Selon l'un d'eux, Mohammed Shekha, 21 ans, la France et le Royaume-Uni ont été contactés par téléphone vers 2h45 du matin, quand le bateau s'est mis à couler, mais auraient refusé de venir à leur aide:
Selon les premiers résultats de l'enquête, ces informations sont confirmées par les relevés des appels téléphoniques et les témoignages des proches des victimes. L’agence de garde-côtes britanniques, et la préfecture maritime de la Manche et la mer du Nord prétendent au contraire avoir traité tous les appels de détresse, ce que l'enquête dément.
Marc Bonnafous, directeur du Cross au moment du naufrage, s'inquiète en des développements judiciaires qui menacent les services de secours en mer. Alors qu'il est sur écoute dans le cadre de l'enquête, il déclare à un proche au téléphone, au sujet des deux rescapés, qu'il aurait .
Les victimes Les corps des 27 naufragés sont autopsiés par l’Institut médico-légal de Lille. Les proches de personnes disparues ne sont pas autorisés à reconnaître les corps mais sont invités à laisser leur ADN. Les gendarmes utilisent aussi les empreintes digitales et les relevés dentaires des victimes. Jan Kakar, président de l’association de solidarité et culturelle des Afghans de Paris et ancien interprète pour la police aux frontières de Calais, a centralisé les contacts avec les personnes à la recherche de disparus et identifié certaines des victimes. Le , vingt-six victimes sont « formellement identifiées » ; elles sont principalement kurdes d’Irak ou d’Iran, ou originaires d’Éthiopie, de Somalie, d'Égypte, d'Afghanistan, âgées de 7 à 46 ans, et on compte parmi elles 7 femmes, un enfant et un adolescent.
La plupart des victimes étaient Kurdes, originaires d’Irak. Le premier ministre du Kurdistan irakien Massoud Barzani explique que selon lui, , notamment par des et par (le Parti des travailleurs du Kurdistan). L'analyste politique kurde d’Irak Kamal Chomani explique lui que la corruption endémique régnant au Kurdistan d’Irak, résultat de la lutte entre les deux familles régnantes, celles de Massoud Barzani à la tête du Parti démocratique du Kurdistan et de Jalal Talabani de l’Union patriotique du Kurdistan, ne laisse d’autres choix aux jeunes que de fuir le pays ou de se soulever.
La première victime à être identifiée est Maryam Nuri Mohamed Amin (surnommée "Baran", “pluie” en kurde), une jeune femme kurde de 24 ans originaire du nord de l’Irak. Elle n'était pas parvenue à obtenir un visa pour l'Angleterre, seulement un visa de tourisme pour l'Italie. Elle était passée par l'Allemagne pour arriver à Calais, et tentait de rejoindre son fiancé Karzan, naturalisé, barbier à Portsmouth. Au frère du fiancé, elle avait dit . Elle partageait sa localisation avec lui au moment où le bateau a sombré: il dit avoir . Pushtiwan Farkha, un jeune homme de 18 ans, venait d'une famille modeste de la ville de Hajiawa, près d’Erbil. Il était parti pour l'Angleterre pour gagner de l'argent et l'envoyer à sa famille, afin de payer le traitement médical de sa sœur ainée qui souffrait d'une malformation cardiaque congénitale. Twana Mamand avait aussi 18 ans, il était parti du Kurdistan en , rejoindre sa sœur qui vivait en Angleterre depuis 2013 ; son corps n'a pas été retrouvé. Kazhall Ahmad, une femme kurde âgée de 46 ans, et ses trois enfants, Hadia Rezgar, 22 ans, Mubin Rezgar, 16 ans, et Hasti Rezgar, 7 ans, venaient d'Erbil, dans le Kurdistan Irakien, où Kazhall Ahmad était professeure. Ils avaient été expulsés du camp de Grande-Synthe par la police la semaine avant le drame. Ils avaient tout perdu dans l'évacuation, y compris tente et de sacs de couchage. À un journaliste du Times qui l'interrogeait sur une éventuelle traversée en bateau, elle avait répondu :