La nature (en grec physis / Phusis ; phy- : avec le suffixe physis, le résultat de ce processus) est un concept philosophique polysémique qui peut désigner l'univers physique, mais a connu tout au long de son histoire une grande quantité de sens en fonction de questions philosophiques dans lesquelles il était invoqué.
La nature peut être définie comme l'ensemble des caractères qui définissent un être, mais aussi comme le monde matériel d'un point de vue physique, du point de vue de son fonctionnement (un ensemble de lois) ou encore du point de vue organique (la nature naturante, le tout). Cependant, aucune définition consensuelle n'existe, et Aristote en mentionnait déjà au moins quatre, irréductibles les unes aux autres et volontiers contradictoires.
En outre, les conceptions de la nature peuvent différer entre les cultures ainsi qu'au sein d'une même culture : on trouve par exemple des conceptions de la nature assez différentes en Asie.
Concept
Interrogation philosophique La question de la définition de la nature a été l'une des grandes interrogations de la philosophie, la phusis étant l'un des concepts fondamentaux de la philosophie grecque. Aussi, l'histoire des sciences naturelles montre que l'interaction des êtres vivants entre eux et avec leur milieu a été une préoccupation constante de beaucoup de scientifiques, qui a pris une importance croissante jusqu'à l'avènement d'une écologie plus holistique, dont la naissance peut se situer vers le . Elle illustre la diversité des thèmes étudiés en écologie, et de façon plus générale dans les sciences naturelles.
La notion de nature porte en elle des questions philosophiques, à travers les rapports que l'homme entretient avec le milieu naturel et l'environnement, ses conceptions de la vie sociale, et les multiples sens qu'il est possible d'attribuer au mot nature dans les représentations sociales.
Le mot nature a donc conservé des sens multiples (polysémie). Les préoccupations environnementales actuelles montrent combien il importe d'identifier ces sens et leurs finalités dans chaque contexte particulier : suivant la définition utilisée, le rapport de l'Humanité à la n'est pas le même, et l'idée de change d'objet, d'objectifs et de méthodes.
Quatre sens principaux Dans un article de 2020, Frédéric Ducarme et Denis Couvet reviennent sur les quatre sens principaux du terme , irréductibles les uns aux autres.
La nature comme entièreté du monde physique La nature est souvent définie comme étant l'entièreté du monde physique. Selon André Lalande, l'entièreté du monde naturel peut être défini de manière ou bien scientifique, comme l'ensemble des relations ou de lois qui gouvernent le monde naturel, ou bien métaphysique, comme une totalité organique. Dans ce second cas, la nature est synonyme d'univers ou de cosmos. Cette entièreté du monde physique peut elle-même être assimilée à un Dieu ou à des dieux (panthéisme). Thomas Hobbes commence le Léviathan par cette définition de la nature : .
La nature est définie comme entièreté du monde physique avec une perspective scientifique chez Descartes et Bacon :
Spinoza et de nombreux présocratiques, ainsi que des penseurs issus du stoïcisme et de l'épicurisme, mobilisent la deuxième définition.
La nature comme part du réel sans intervention humaine La nature peut être définie comme la part du réel qui , c'est-à-dire, qui naît, est et subsiste sans intervention d'une volonté ou d'une activité humaine. Elle s'oppose alors à l'artificiel, ce qui est fait par l'art (humain). Cette définition recoupe en partie celle d'Aristote, qui distinguait l'art de l'artifice (cependant pour Aristote une toile d'araignée est aussi ). On la retrouve dans la philosophie romantique, notamment chez Rousseau et Marx.
Cette définition a connu une grande postérité, car elle fonde ce qui a été considéré comme un dualisme entre la nature et la culture (voir ). Ce dualisme, qui a aussi été surnommé le par Philippe Descola, oppose d'un côté la nature (sans intention, sans artifice, autonome) à la culture (intentionnelle, artificielle). La « nature » est alors ce qui ne subit pas la mise en forme d'une finalité humaine technique. C'est dans cette optique qu'existent certains produits qualifiés de « naturels » (ou biologiques), leur production n'ayant pas nécessité de produits « inventés » par l'homme (par exemple un aliment sera dit « naturel » lorsqu'il ne contiendra aucun adjuvant de synthèse). Cette distinction sous-entend une séparation entre l'homme et la nature sur le critère de l'intention (sens moral).
La nature comme force spécifique qui fait changer le monde La nature est aussi une force spécifique qui fait advenir et changer le monde. Il s'agit d'une idée dynamique de l'histoire, qu'on retrouve d'abord chez Héraclite, puis Hegel, Nietzsche, Darwin, et dans le courant vitaliste. Elle s'oppose alors à l'inertie, à l'entropie.
La nature comme l'essence et l'inné La nature peut être vue comme l'essence, le caractère inné, l'ensemble des propriétés fondamentales d'une chose ou d'un être, cette dernière définition ayant un usage grammatical distinct, fondé sur la locution (la nature d'un alliage, d'un bois, etc.). Il s'agit sans doute du sens le plus ancien du grec phusis, tel qu'utilisé par Homère. Il peut aussi s'agir d'un état de référence, que l'on peut éventuellement trouver moralement préférable (idée de ). Cette définition aurait pour antonymes les idées de dénaturation ou de transmutation.
Variations culturelles La notion de nature a énormément évolué entre la phusis distributive des Grecs et la natura collective de l'ère chrétienne. De même, d'importantes variations existent entre les différents bassins culturels (quand cette notion existe)., ainsi qu'au sein de ceux-ci.
Thèses
Aristote et la thèse de l'immanence : la nature comme principe de croissance et d'exercice des facultés Si les philosophes présocratiques ont exploré les questions soulevées par la nature, la première grande philosophie de la nature se trouve dans l'œuvre d'Aristote. Le Stagirite la définit d'abord comme l'ensemble des caractères qui définit l'être. La Métaphysique ouvre ainsi sur l'affirmation selon laquelle . Le Stagirite donne plusieurs définitions dans sa Métaphysique, lorsqu'il écrit de la nature qu' ; aussi, de ; le ; ; les .
Selon Annick Stevens, la principale définition de la nature qu'Aristote utilise est celle selon laquelle la nature est . La nature est alors une puissance orientée vers une fin, c'est-à-dire qu'elle inscrit une finalité dans ce dans quoi elle réside. Aristote fait appel à la cause finale pour affirmer que . La fin est propre à l'essence de chaque être. Il ne s'agit toutefois pas d'un finalisme cosmologique absolu, mais bien d'un finalisme limité et localisé : la nature peut échouer, faire des erreurs.
Par voie de conséquence, pour Aristote, l'explication scientifique consiste toujours à découvrir la finalité, ainsi que les trois autres causes, en vertu de la théorie aristotélicienne des quatre causes. Par exemple, si l'eau monte dans un tuyau dont on aspire l'air, c'est parce que . Jan Patočka critiquera l'aristotélisme en écrivant qu'La science de la nature chez Aristote, Jan Patocka, Erik Abrams Mis en ligne sur Cairn.info le 20/09/2011 https://doi.org/10.3917/leph.113.0303.
En fait Aristote pense l'action de la nature à partir du travail de l'artisan qui imprime une forme à la matière pour arriver à son but qui est de créer un objet. La différence est que le travail de l'artisan reste extérieur à la matière alors que la nature agit à l'intérieur de la matière :Aristote, Physique,II, 1,192b 8-31. Mais cette action de la nature est infiniment plus parfaite que celle de l'artisan et de sa technè : Saint-Martin-de-Tours (1965) Pourquoi l'art doit imiter la nature Laval théologique et philosophique, 21(2), 175-190. https://doi.org/10.7202/1020076ar. C'est pourquoi Aristote affirme que Aristote, Physique, IIc.2,194a.
La Bible et la thèse judéo-chrétienne de la Création Le christianisme a suivi la tradition biblique et judaïque dans sa conception de la nature. Il a procédé à une forme de désacralisation de la nature, qui est, dans le christianisme, associée à celle d’une transcendance divine, extérieure à l'homme.. Le mot même de n'apparaît jamais dans la Bible.
Dans la Genèse, la nature est présentée dans le récit de la Création, comme l'œuvre d'un Dieu créateur :
« Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre » ().
La Création se poursuit tout au long de « six jours ». Le sixième jour, Dieu crée l'homme et la femme :
« Et Dieu les bénit, et il leur dit : "Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre et soumettez-la, et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tout animal qui se meut sur la terre" » ()
La nature est alors présentée comme un accès à l’Écriture sainte..
Saint Augustin, reprenant la tradition philosophique grecque, voit dans les créatures deux types de nature : l'essence (essentia) et la substance (substantia). Pour lui, « même le plus ignorant lit dans le monde ». Les clés d'accès aux Écritures sont alors les quatre sens de l'Écriture.
La littérature allégorique du Moyen Âge faisait appel à plusieurs de ces sens pour l'interprétation des textes. Alain de Lille (1114-1203) écrivit par exemple deux poèmes (Anticlaudianus et De planctu Naturae) dont le principal personnage est « Nature », qui est une figure emblématique des lois du monde créé par Dieu. Il précise que ces poèmes doivent être lus à trois niveaux : au sens littéral (pour l'entendement puéril), au sens moral, ou au sens allégoriqueLittérature allégorique, site de l'université de Bucarest.. Une autre illustration de ces représentations de la nature se trouve dans la série des tapisseries de La Dame à la licorne, qui est toute chargée d'allégoriesLa Dame à la licorne "L'Odorat".
L’idée sous-jacente est que la nature ne fait rien au hasard, mais est soumise à un commandement divin.
Le transcendantalisme, né au , suit le principe selon lequel la nature est un être divin, apprenant à l'homme la raison et la beauté. Les transcendantalistes trouvent dans la nature une source d'expériences et d'aventures indispensables au développement intellectuel et spirituel de l'Homme.
Spinoza et la thèse cosmologique : la nature comme Dieu Spinoza s'oppose aux thèses mécanicistes qui commencent à émerger à son époque. Il soutient que la nature est divinité. Il utilise notamment l'expression Deus sive Natura (« Dieu, c'est-à-dire la Nature »). Dans le Traité théologico-politique et dans l'Éthique, il identifie Dieu à une Nature « nécessaire », divinité infinie et immanente qui fait un avec la nature. La substance universelle se compose ainsi aussi bien du corps que de l'esprit.
Descartes et la thèse mécaniste : la nature comme ensemble de lois La conception finaliste de la nature, avancée par Aristote et ayant disposé d'une grande postérité, est contredite sous la modernité par la philosophie mécaniste. Développée au par des savants comme Descartes, elle nie toute finalité dans la nature, pour la remplacer par des lois de la nature qui sont des relations nécessaires entre des objets. Miguel Espinoza écrit ainsi que ESPINOZA, Miguel. « La philosophie mécaniste » In : Philosophies de la nature [en ligne]. Paris : Editions de la Sorbonne, 2000 (généré le 19 septembre 2020). Disponible sur internet :<http://books.openedition.org/psorbonne/15396>. . DOI:https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.15396..
La philosophie mécaniste ne considère plus la nature comme une puissance orientée vers la perfection et que l'homme devrait imiter, mais comme un univers matériel soumis à des règles. L'homme, par sa raison, peut découvrir ces règles ; alors, il peut se rendre (Discours de la méthode).
Histoire
Les physiologues et les premières enquêtes sur la nature