Les violences antisémites d'après-guerre en Slovaquie sont plusieurs émeutes qui ont éclaté entre 1945 et 1948. Ces violences sont l'effet de l'antisémitisme et des tensions dans la restitution des biens volés aux Juifs pendant la Shoah en Slovaquie. Plusieurs vagues de violences ont eu lieu : fin 1945, mi-1946, début 1947 et mi-1948. Les attaques les plus connues sont le pogrom de Topoľčany le , le massacre de Kolbasov en et les émeutes du Congrès des Partisans à Bratislava début . Elles ont provoqué au moins 36 morts chez les Juifs de Slovaquie et plus de 100 blessés d'après les recherches de l'historienne polonaise . Ces violences prennent fin après l'émigration de la plupart des Juifs en 1949. Dans l'ensemble, elles sont moins graves que celles commises en Pologne.

Contexte

Le , la République slovaque, État du Parti populaire slovaque (HSĽS), proclame son indépendance envers la Tchécoslovaquie. Pendant la Seconde Guerre mondiale, même si la république slovaque est un État client des puissances de l'Axe, elle bénéficie d'une large autonomie quant à sa politique intérieure, y compris pour ses initiatives antisémites. En 1940 et 1941, des décrets-lois d'aryanisation exproprient les Juifs, dont les biens sont redistribués aux Slovaques auxquels le régime donne la préférence. Fait atypique dans l'Europe de la Seconde Guerre, la république slovaque organise elle-même, en 1942, de de ses propres citoyens juifs pour les envoyer en Pologne sous occupation nazie ; l'opération est supervisée par la garde Hlinka et des policiers réguliers. Le , l'Allemagne envahit la Slovaquie, ce qui déclenche le soulèvement national slovaque. Les combats et les actes du Troisième Reich ravagent une grande partie du pays : l'Einsatzgruppe H incendie près de 100 villages. Des milliers de personnes sont assassinées en Slovaquie, dont des centaines de Juifs et plus sont déportés. Les forces anti-régime se composent de déserteurs de l'Armée slovaque, de membres du , de et de juifs. Au total, sur les de Slovaquie, sont assassinés dans le cadre de la Shoah. Après-guerre, la Slovaquie est réintégrée dans la Tchécoslovaquie (troisième république tchécoslovaque) mais elle conserve à Bratislava un gouvernement jouissant d'une grande autonomie. Les organisations de l'ÚSŽNO et du SRP (Sdruženie fašistickým režimom rasovo prenasledovaných v Bratislave, « Association des personnes persécutées pour des motifs raciaux ») voient le jour pour défendre les droits des survivants de la Shoah.

Causes des violences

Les relations d'après-guerre entre Juifs et Slovaques sont marquées par les litiges sur l'aryanisation des biens et sur leur restitution. La question ne porte pas seulement sur de grandes entreprises aryanisées mais aussi sur des biens meubles confisqués (par exemple du mobilier), que les bénéficiaires ont ensuite revendus à des acheteurs non-juifs. Des conflits naissent aussi sur les biens meubles confiés à la garde de non-juifs, qui refusent de les restituer après la guerre. Pour de nombreux Slovaques, cette restitution signifie qu'ils doivent rendre des biens qu'ils ont acquis selon les lois de l'époque, qu'ils ont développés et qu'ils considèrent comme leur propriété. Toutefois, du point de vue des Juifs, ceux qui se trouvent en possession de biens volés ont l'obligation de les restituer. Les anciens , vétérans des armées tchécoslovaques à l'étranger et prisonniers politiques ont préséance pour devenir les administrateurs d'entreprises et de logements auparavant détenus par des Juifs. Dans certains cas, ces administrateurs sont nommés alors même que les propriétaires ou leurs héritiers sont encore vivants. Les personnes à qui est confiée la gestion de ces biens estiment que leurs bénéfices représentent une juste compensation au regard de leurs sacrifices pendant la guerre .

vignette|droite|Le soulèvement national slovaque ravage le pays au centre et à l'Est. Avant-guerre, l' dépeint les Juifs comme des gens qui s'enrichissent aux dépens des travailleurs slovaques pauvres. Après-guerre, les Juifs sont accusés d'éviter les travaux manuels pour s'adonner au marché noir et à la contrebande. Pour défendre la participation des Juifs aux activités de marché noir, le président du Vojtech Winterstein déclare : . Les Juifs essuient aussi des critiques car ils acceptent l'aide de l'American Jewish Joint Distribution Committee et d'autres associations internationales. De nombreux Slovaques s'imaginent que les Juifs occupent une situation privilégiée dans l'économie. Contrairement aux habitants des terres tchèques, la plupart des Slovaques assistent à une baisse de leur niveau de vie après la Libération. Pendant l'hiver 1945-1946, l'UNRRA signale que des centaines de milliers d'habitants des zones rurales en Slovaquie de l'Est sont toujours sans toit. À cause des difficultés économiques, tout indice de favoritisme nourrit des rancœurs ethniques. De fausses accusations circulent sur le compte des Juifs, voulant qu'ils n'auraient pas autant souffert que les non-Juifs pendant la guerre et qu'ils n'auraient pas participé au soulèvement national slovaque ; ces rumeurs aggravent la rancune qu'ils inspirent.

Une autre cause de l'antisémitisme, qui a directement provoqué des violences, sont les racontars fallacieux fondés sur des théories du complot, particulièrement à l'encontre des médecins juifs, à qui l'opinion prête l'intention de tuer les non-Juifs par des médicaments et des vaccins. Par exemple, avant le pogrom de Topoľčany, un médecin juif qui pratique des vaccinations sur des écoliers est accusé de les empoisonner. À Michalovce, un vendeur juif est accusé d'écouler des pastèques et des bonbons empoisonnés. La rumeur prête aussi aux Juifs des enlèvements et des assassinats contre des enfants non Juifs. Les accusations formelles de meurtre rituel sont rarement formulées mais elles circulent à cette période, colportant l'idée que les Juifs auraient besoin de sang chrétien dans leur démarche pour émigrer en Israël. Les soutiens du régime de la république slovaque, notamment en Slovaquie de l'Est, sont furieux que le nouveau gouvernement traite comme des crimes la participation aux rafles et aux déportations infligées aux Juifs. Des bruits courent et accusent les Juifs de manipuler le système judiciaire pour obtenir des verdicts plus sévères quand le défendeur comparaît pour avoir lésé des Juifs. Les Juifs sont aussi critiqués quand ils parlent allemand ou hongrois. Contrairement à la majorité des Allemands ou non-Juifs, les Juifs vivant en Slovaquie et dont la langue maternelle est l'allemand ou le hongrois ne sont généralement pas expulsés et ils conservent la . Un autre thème sensible est le passage des réfugiés juifs venus de Pologne et de Hongrie qui transitent par la Tchécoslovaquie : ces réfugiés ne parlent ni tchèque ni slovaque, ce qui rend la population méfiante. Les politiques antisémites du régime pendant la guerre ont établi des catégories ethniques rigides ; quand les victimes sont attaquées parce qu'elles sont juives, cette catégorisation gomme leurs autres identités (politiques, nationales, économiques...).

L'historien tchèque Hana Kubátová souligne que ces accusations contre les Juifs ne varient guère de celles de l'antisémitisme traditionnel, comme celui qui figure au dans le roman de , René mládenca príhody a skúsenosti.

1945

La première émeute antisémite de l'après-guerre se produit à Košice le .

Fin juin, des rumeurs circulent à Bardejov : les Juifs amasseraient des armes à feu et des munitions. Certains tentent de fouiller leurs maisons mais la police les en empêche. Le , participent à une manifestation de partisans durant laquelle un homme, que la police déclare reconnaître comme le capitaine Palša, soutient la « purge » des collaborateurs du secteur. La foule répète des slogans antisémites et certains manifestants se rendent dans une boulangerie voisine où du pain blanc (interdit à cause des lois sur le rationnement) est prétendument fabriqué pour des juifs. Les manifestants saisissent tout le pain pour le donner à des personnes avec un handicap. Le lendemain matin, Palša, ivre, crie . Le , deux soldats agressent physiquement sept juifs dans la ville. En juillet, l'émeute s'étend à la ville voisine de Prešov, où des non juifs se plaignent de la déportation de citoyens tchécoslovaques vers l'Union soviétique ; les juifs sont accusés de soutenir le communisme. Les locaux des associations juives, une cuisine communale et des bâtiments juifs sont pillés et vandalisés.

Pogrom de Topoľčany

À Nitra, les habitantes sont exaspérées par le rationnement alimentaire inadapté. Une rumeur se répand : les religieuses des écoles de la ville seront remplacées par des enseignants juifs. Le , la situation explose quand une manifestation de 200 personnes proteste contre le bureau local du . Une femme se plaint que .

Tout le mois de septembre, une propagande antisémite se diffuse à Topoľčany, où les Juifs subissent des agressions physiques. Début septembre, les religieuses qui enseignent à l'école catholique pour filles de la ville entendent dire que leur institution est sur le point d'être nationalisée et qu'elles seront remplacées. Même si, en 1945, la nationalisation a touché de nombreuses écoles slovaques, la rumeur propage l'idée fallacieuse que ce fait émane d'une conspiration juive et que des enseignants juifs remplaceront des non-juifs. Les mères des écolières adressent des requêtes au gouvernement en lui demandant de ne pas nationaliser l'école et elles accusent les juifs de vouloir s'en emparer au bénéfice de leurs propres enfants. Le dimanche , des gens jettent des pierres à un jeune homme juif dans une gare et ils vandalisent une maison habitée par des juifs près de Žabokreky. Le lendemain, des Slovaques se réunissent dans les rues et crient des slogans antisémites ; quelques juifs sont agressés et leurs logements dévalisés. La police refuse d'intervenir à cause de rumeurs prétendant que des juifs auraient tué quatre enfants à Topoľčany. À Chynorany, le bruit court que trente enfants ont été assassinés par des juifs ; au moins une victime juive est attaquée et d'autres sont dévalisées.

L'émeute antisémite qui éclate à Topoľčany le est l'épisode le plus connu des violences antisémites dans la Slovaquie d'après-guerre. Le matin avant les violences, des femmes manifestent contre la nationalisation de l'école, qu'elles imputent aux juifs. Ce même jour, un médecin juif vaccine des enfants à l'école. Il est accusé d'empoisonner les enfants non-Juifs, ce qui déclenche une émeute où entre 200 et 300 personnes commettent des violences antisémites dans la ville. La police est impuissante à empêcher ces exactions, tandis que la garnison locale y participe. 47 victimes juives sont blessés, 15 doivent être hospitalisées. Les répercussions dans la presse internationale embarrassent les autorités tchécoslovaques et le parti communiste du pays exploite l'incident pour dénoncer l'inefficacité des autorités démocratiques. La tragédie de Topoľčany prend une ampleur particulière et devient le symbole de l'antisémitisme d'après-guerre en Slovaquie.

Émeute de Trebišov

Le , une émeute éclate dans la ville de Trebišov, à l'Est, quand les autorités refusent de remettre des chaussures aux gens qui n'appartiennent pas à un syndicat reconnu. Environ 400 émeutiers se dirigent vers la prison où Andrej Danko, qui a dirigé la région pendant la république slovaque, est détenu dans l'attente de son procès. Les émeutiers crient qu'il aurait distribué les chaussures avec équité. Un vétérinaire juif du nom de Hecht est attaqué, soit en étant tiré de son appartement, soit directement dans la rue. La foule reproche à Hecht l'arrestation de Danko car Hecht a alerté les autorités sur son comportement pendant la guerre. Hecht est frappé jusqu'à ce qu'il promette de retirer ses accusations.

Massacre de Kolbasov