L'art imite la nature (en grec ancien : ἡ τέχνη μιμεῖται τὴν φύσιν, en latin : ) est une locution d'origine gréco-latine qui signifie que la nature constitue pour l'art un modèle à reproduire.
Définitions et thèses
Derrière son apparente simplicité, la locution « L'art imite la nature », ou « L'art est l'imitation de la nature, » masque des sens divers. Elle peut être prise au sens factuel : ce que fait l'art, c'est reproduire la nature. Dans ce cas, la locution sert à décrire l'activité artistique. Elle peut aussi avoir un sens normatif : l'art doit ou devrait reproduire la nature. Dans ce cas, la locution sert à juger le produit de l'art. Ces deux sens sont utilisés par Iris Murdoch. Murdoch fait d'ailleurs remarquer qu', celle de savoir . Le sens normatif est utilisé par Sœur Saint-Martin-de-Tours.
Il y a une ambiguïté sur le terme de « nature », qui permet là encore au moins deux sens possibles. Soit l'art imite l'apparence des choses naturelles, c'est-à-dire la nature naturée, le résultat de la production naturelle. L'art reproduit donc la nature considérée comme un donné extérieur, que l'artiste perçoit et dont il veut donner l'illusion en quelque sorte. Soit l'art imite le processus de production de la nature, c'est-à-dire la nature naturante, la nature en tant qu'activité et non en tant que résultat. L'art reproduit donc la nature comme de l'intérieur, comme s'il était à sa place. Cette distinction entre nature naturée et nature naturante est empruntée par le phénoménologue Mikel Dufrenne à Spinoza pour concevoir le rapport entre l'art et la nature. Il écrit :Imiter ne signifie pas seulement reproduire le modèle, mais suivre un modèle – imiter, par exemple, Jésus-Christ. Et l'on remarque aujourd'hui qu'Aristote ne recommande pas, comme la tradition l'a cru, d'imiter les choses naturelles, mais d'imiter la nature : de produire des objets qui, bien qu'ayant leur principe dans la poiésis humaine, manifestent la même puissance d'exister que les objets qui ont leur principe en eux-mêmes et témoignent ainsi de la poiésis de la nature.
Histoire Antiquité grecque
Si Platon n'utilise pas l'expression, il soutient que l'art est une imitation des apparences sensibles que l'on trouve dans la nature ; or, les apparences sensibles n'étant qu'un simulacre du réel, l'art qui l'imite n'est qu'un simulacre de simulacrePlaton. La République, Livre X. 2 (traducteur Émile Chambry), 1932, lire sur wikisource: . Consulté le ..
Aristote est le premier à écrire que l'art imite la nature, dans la PhysiqueAristote. Physique. Livre II, chapitre 2 , 194a, p.55, lire en ligne . Consulté le .. Il utilise en grec le terme de technè pour désigner l'art, c'est-à-dire la technique productrice, et . L'art n'est pas une simple imitation, ni une concurrence, ni une servilité. L'art vise à . Cette imitation est donc recommandable. La nécessaire observation de la nature par l'utilisateur de la technique est une partie de la mimèsis.
Antiquité romaine
Sénèque écrit dans les Lettres à LuciliusSénèque. Lettres à Lucilius. Livre VII. Lettre 65 [paragraphe.150] (traducteur Joseph Baillard, 1914), lire sur wikisource: ; Consulté le . que omnis ars naturae imitatio est (). Selon lui, en effet, l'art est image de la nature. L'utilisation du mot ars (l'art) est ici au sens de l'art artistique, et non de l'art-technè.
Néoplatonisme
Moyen Âge
Thomas d'Aquin passe la célèbre formule au filtre de la scolastique. Il écrit dans sa Somme théologiqueThomas d’Aquin. Somme Théologique. Prima pars. Question 117. Article 1. Objection 4, lire sur wikisource : ; Consulté le . que ars imitatur naturam. Selon lui, la phrase signifie à la fois que l'art reproduit la nature, et que l'art opère comme la nature. L'art est ici entendu dans son sens d'art-technè : la nature, lorsqu'elle , agit comme un médecin, et vice versa.
Renaissance et Âge classique
Thomas Hobbes ouvre le Léviathan (1651)Thomas Hobbes. Léviathan. Introduction. 1) En français (traducteur:François Tricaud): aux Éditions Sirey, 1971, p. 5. ; 2) en anglais sur wikisource, lire : . Consulté le ., par une réflexion sur la nature. Reprenant Aristote, il écrit que .
L'astronome et penseur de la nature Johannes Kepler s'oppose à la thèse aristotélicienne. La révolution scientifique de son époque lui fait percevoir différemment le rapport entre la nature et la technique. Il écrit que .
René Descartes renverse la proposition d'Aristote en écrivant: René Descartes. Œuvres et lettres : Lettre à Morus du 5 février 1649 , Bibliothèque de la Pléiade 40, Paris, 1953, p.1319.. La copie conduit à la connaissance de l'exemplaire.
Nicolas Boileau, dans l'Art poétiqueNicolas Boileau, L'Art poétique, Chant III, v.2, 1672, lire sur wikisource : . Consulté le ., appelle ses lecteurs à apprendre ce que produit la nature pour que leur art sache l'imiter.
Lumières et Romantisme
Critiques
L'idée que l'art imite ou doit imiter la nature a été critiquée et rejetée par plusieurs philosophes et artistes.
Hegel dans son Esthétique définit l'imitation de la nature en art comme . Il précise qu'il s'agit de . Mais Hegel s'empresse de condamner ce but assigné à l'art par les partisans de la théorie de l'imitation, en affirmant que . Pour Hegel, imiter la nature ne répond pas à un besoin, c'est un jeu présomptueux et inutile, qui ne donne de toute façon qu'un résultat inférieur à ce que produit la nature elle-même. Si l'art devait imiter la nature, son accomplissement ultime serait l'illusion produite par Zeuxis, l'artiste grec qui peint des raisins tellement semblables à leur apparence naturelle que des oiseaux s'y trompent. Enfin, avant Wilde, Hegel suggère que c'est la nature qui imite l'humain, par exemple lorsque le rossignol chante et qu'il émet des sons G.W.F. Hegel, Esthétique, tome I, Paris, Flammarion, 1979, p. 34-37..
Charles Baudelaire dans son « Éloge du maquillage » pose la question suivante : . Pour le poète, c'est l'artifice qui embellit les choses, par exemple le maquillage embellit le visage, tandis que la nature est assimilée à l'affreux. . Imiter la nature telle quelle ne permet donc pas de créer de belles choses. C'est l'artifice qui corrige les défauts et les imperfections naturellesCharles Baudelaire, L'Art romantique, Paris, Calmann Lévy, 1885, p. 100-104..
Friedrich Nietzsche dans une remarque non publiée de La Naissance de la tragédie, prend à son tour ses distances avec la thèse aristotélicienne de la mimèsisFriedrich Nietzsche, La Naissance de la tragédie, Paris, Gallimard, 1977, p. 355-356, note 1 de la page 97..
Oscar Wilde a renversé la formule en son contraire, écrivant que Oscar Wilde, « Le déclin du mensonge », Intentions (1928), trad. H. Juin, Éd. UGE, colt 10-18, 1986, p. 56-57..
Le peintre Paul Klee, dans sa Théorie de l'art moderne, soutient que l'artiste, loin d'imiter la nature de façon réaliste, . Il pose comme : . Pour Klee, dans l'abstraction Paul Klee, Théorie de l'art moderne, Paris, Gallimard, 1998, p. 28-29 et 34.. Franz Marc, autre peintre expressionniste, soutient paradoxalement que la nature est , y compris du sien, mais que l'art ne reproduit pas la nature. Il écrit Cité par Wolf-Dieter Dube, Les Expressionnistes, Paris, Thames & Hudson, 1996, p. 132-133..
Arthur Danto dans son article « Le monde de l'art » critique également la théorie de l'imitationArthur Danto, « Le monde de l'art », in Philosophie analytique et esthétique, Paris, Klincksieck, 2004, p. 183-198..
Notes et références
Voir aussi Bibliographie . . . . . . .
Articles connexes Imitation (musique) Mimèsis
Catégorie:Concept philosophique grec