La Vie d'Arséniev (en ) est une œuvre en prose de l'écrivain russe Ivan Bounine. C'est l'histoire de la formation de la personnalité d'un jeune Russe de province, Alexeï Arséniev, de l'enfance à la maturité : ses premiers souvenirs, ses études au gymnase, ses premiers amours, la connaissance de la mort, ses voyages.
Une grande partie de cette œuvre a été achevée en 1929, en France, à Grasse. Les premières publications de certains chapitres ont commencé en 1927, dans le journal parisien Rossia. Trois ans plus tard, l'auteur a commencé à écrire la dernière partie intitulée Lika. En 1930, est sorti un livre séparé intitulé Vie d'Arséniev (à Paris, aux éditions Sovreménnye zapiski). vignette|Ivan Bounine 1933, année du Prix Nobel En 1933, Bounine est le premier écrivain russe à se voir décerner le Prix Nobel. Cette reconnaissance, selon l'écrivain, était principalement liée à la Vie d'Arséniev, mais officiellement elle couronnait toute son œuvre .
Histoire de la création Bounine a commencé à écrire à Grasse à l'été 1927. À en juger par les notes du journal de la poétesse Galina Kouznetsova, qui aidait Bounine lors de la rédaction de ses brouillons, l'écrivain « se tuait sur son Arséniev », en recommençant chaque chapitre à plusieurs reprises, en polissant chaque phrase. Dès la fin octobre, la version dactylographiée de la première partie était prête, mais Bounine ne se décidait pas à envoyer cette version à l'impression :
Plus tard, en discutant avec Galina Kouznetsova de l'épisode de la première partie du livre, qui raconte un amour adolescent du héros pour la jeune Ankhen, Bounine a commencé à parler de Sacha Rezvaïa, une voisine à cause de laquelle il n'a pas dormi pendant plus d'un mois dans sa jeunesse. De telles conversations-souvenirs se sont poursuivies durant toute la composition de l'ouvrage. À la fin , le quatrième livre a reçu ses dernières mises au point. Après six mois, Bounine a envoyé des exemplaires d'auteur, à publier par la maison d'édition Sovremennye zapiski. Ses rédacteurs Élie Fondaminsky-Bounakov et ont encouragé Bounine durant deux ans, se disant prêts à publier la Vie d'Arséniev même inachevé ; leur appréciation enthousiaste de la troisième partie a encouragé l'écrivain, qui de temps à autre avait des doutes et se demandait s'il était vraiment possible de « raconter ce que c'est vraiment la vie » .
Le travail sur la cinquième partie, intitulée Lika, s'est avérée également difficile. Bounine, durant douze heures, ne s'est pas levé de son siège de bureau ; il était complètement perdu dans ses souvenirs et selon le témoignage de Kouznetsova, il ressemblait à « un ermite, un mystique, un yogi » :
Le cinquième livre a été terminé en 1933 et a été publié dans deux numéros de la revue Sovreménnye zapiski (, 53).
Sujet Le récit se déroule sous le nom d'Alexeï Arséniev, qui se souvient de son enfance et de sa jeunesse. Il est né dans le domaine de son père, dans la ferme de Kamenka, située en Russie centrale ; les premières impressions de la vie du garçon sont associées, en hiver, aux champs de neige sans fin et, en été, à l'odeur de l'herbe. Alexeï a deux frères qui sont déjà sortis du nid familial et deux sœurs, Nadia et Olia ; chez eux vit également une nounou ; de temps en temps, la famille va rendre visite à la grand-mère dans son domaine de Batourino. vignette|Paysage d'hiver au pont et au traineau par Nikolaï Klodt Le garçon grandit et un précepteur, du nom de Baskakov, vient vivre au domaine familial. Il devrait préparer Alexeï pour le concours d'admission au lycée, mais il ne montre pas beaucoup de constance dans sa tâche : il apprend à compter et à lire au garçon, puis il considère que sa tâche est accomplie. Au lieu du programme préparatoire, il raconte à Alexeï l'histoire de sa vie et lit à haute voix des livres sur Robinson Crusoé et Don Quichotte.
Alexeï réussit facilement son admission au lycée ; mais quitter la propriété pour la ville et vivre dans une famille étrangère lui est difficile. Le garçon erre dans les chemins pendant des journées et le soir il passe son temps à lire ou à écrire des poèmes en vers. Le véritable choc qu'il reçoit alors est la nouvelle de l'arrestation de son frères Georges, qui a rejoint le mouvement Narodnaïa Volia. Georges échappe à l'exil sibérien et est seulement envoyé pour trois ans à Batourino où il doit rester à demeure. Toute la famille Arséniev y déménage à cette époque ; bientôt, après avoir quitté le lycée, Alexeï y vient également.
Le jeune homme a quinze ans, quand ses premiers poèmes commencent à être publiés ; la réaction à la première publication dans la revue de Saint-Pétersbourg est un véritable coup de foudre. Puis commence cette partie de sa vie qu'Alexeï désigne lui-même comme des années d'errance sans plus de foyer. Il quitte la propriété familiale et part vivre à Kharkov, passe la nuit dans des relais postaux en Crimée, poursuit sa route vers Kiev et Koursk. À Oriol, le jeune homme est retenu longtemps : il entre dans la rédaction du journal local Golos, et il reçoit une offre d'association et en même temps une avance sur salaire. Mais il rencontre aussi Lika.
Lika aime le théâtre et la musique ; son père prévient Alexeï des humeurs changeantes de sa fille. Néanmoins le premier hiver se passe bien entre eux. Puis ils se séparent et Alexeï vit cela très difficilement. Il lui reprend l'envie de voyager : Smolensk, Vitebsk, Saint-Pétersbourg. À la gare de Finlande, Alexeï envoie un télégramme à Lika l'informant de son retour. Ils se retrouvent.
Bientôt les amoureux partent ensemble dans une petite ville d'Ukraine. Alexeï trouve un emploi, part souvent en voyage d'affaires, fait la connaissance de gens intéressants. Mais il a besoin de l'amour de Lika et en même temps veut rester libre. Un jour, la jeune fille, sentant qu'Alexeï s'éloigne inexorablement, lui laisse une lettre d'adieu et disparaît. Les premières nuits qui suivent, Alexeï est sur le point de se suicider ; puis il quitte son emploi. Ses tentatives de retrouver Lika sont infructueuses ; le père de Lika lui apprend que sa fille a interdit à quiconque de dévoiler l'endroit où elle se trouvait.
Incapable de supporter sa douleur affective, le jeune homme retourne à Batourino. Il y attend des nouvelles de Lika tout l'hiver et, au printemps, il apprend qu'elle est revenue chez elle avec une pneumonie et qu'elle est morte une semaine plus tard. Avant de mourir, elle a demandé d'informer Alexeï de sa mort le plus tard possible.
Division en cinq livres La Vie d'Arséniev est divisée en 5 livres : chacun est associé à une étape dans la vie du héros. Le premier est composé des premières impressions dans la vie, des paysages observés, de souvenirs plus imprécis. Le deuxième est consacré aux études d'Arséniev au gymnase et dans la maison où il est en pension dans la famille Rostovtsev. La troisième partie est l'histoire des premiers amours. La quatrième est la description des voyages d'Arséniev en Russie. La cinquième c'est une histoire distincte sur Lika qui ressemble au futur ouvrage Les Allées sombres : un récit court mais franc sur l'amour.
Motifs autobiographiques vignette|Ielets, gymnase des garçons où ont étudié Mikhaïl Prichvine et Bounine Ce livre est, selon l'appréciation de Vladislav Khodassevitch, une « autobiographie inventée d'un personnage » Classique sans retouches Классик без ретуши: Литературный мир о творчестве И. А. Бунина / Под общей ред. Н. Г. Мельникова. — М.: Книжница, 2010. . De nombreux faits sont toutefois repris de la vie même de Bounine. Les chercheurs ont établi que Kamenka, où est né et où a passé son enfance Alexeï Arseniev, c'est une ferme de Boutirka dans le district d'Ielets. Batourino, où vivait la grand-mère, rappelle la propriété proche d'Ozerka. Le déménagement du jeune Arséniev dans la ville et son hébergement chez d'autres gens peu accueillants est un écho de sa propre vie à Ielets chez un petit bourgeois du nom de Biakine et de l'école où il a étudié. Le prototype du précepteur familial Baskakov c'est l'instituteur Romachkov dans le roman. Le frère Georges, c'est le frère de Julie dans la vie : il a été membre de la Narodnaïa Volia et a été arrêté réellement. vignette|Ielets, carte vue postale de la rue de la Grande Principauté Plusieurs chapitres du livre sont consacrés à la description du premier amour de jeunesse du jeune Alexeï : son élue était une jeune fille nommée Ankhen. Le prototype de celle-ci c'était la servante des voisins de Bounine, Emilia. Ils se sont séparés, dans l'histoire, durant leur jeunesse, mais les personnages réels se sont retrouvés des décennies plus tard ; comme s'en souvient Vera Mouromtseva. Émilia a retrouvé Ivan Bounine lors d'une conférence en 1938 à Tallin (Revel).
Lika. Prototypes possibles vignette|gauche|150px|Varvara Pachtchenko. 1892 Bounine affirme que Lika est une héroïne imaginaire ; elle a été créée « sur base seulement d'une partie de l'essence du vécu ». Cependant, les critiques littéraires croient que l'histoire d'amour d'Arséniev pour Lika est fondée sur un véritable drame réel de Bounine lui-même, qui dans sa jeunesse a été passionnément amoureux d'une femme non mariée du nom de Varvara Pachtchenko (1869-1918). Ils se sont rencontrés à la rédaction de la revue , où la jeune fille, qui venait de terminer le gymnasium, travaillait comme correctrice. Elle se distinguait par son caractère obstiné, portait des lunettes, se considérait émancipée et était toujours entourée d'admirateurs. Comme Lika, elle s'intéressait à la musique, adorait le théâtre ; dans ses projets d'avenir il y avait le conservatoire et une carrière d'actrice. Dans une lettre à son frère (1890), Bounine la décrit comme « une grande fille aux très beaux traits » qui lui semblait au début « fière et infatuée » ; un an plus tard, il n'imaginait plus sa vie sans elle:
Dans le livre de Bounine, le père de Lika prévient le héros que sa fille n'est pas en couple. Mais dans la vie, le docteur Pachtchenko refuse catégoriquement de voir son ami, un jeune homme de 19 ans, sans éducation et sans argent. Les rapports dans le couple étaient parfois difficiles : ainsi, en 1892, Varvara écrit dans une lettre à Jules qu'ils étaient tous les deux épuisés par leur précarité et leur état d'indigence. Les disputes avec Vania duraient parfois plus d'un mois. La rupture finale du couple a lieu à Poltava en 1894 ; Varvara laisse une lettre à Bounine « Je pars, Vania, ne te souviens pas de moi en mal » et comme Lika elle disparaît à jamais de la vie du jeune homme. Son départ a eu une telle influence sur Bounine que « ses proches craignaient pour sa vie ». Bientôt la jeune fille épouse un acteur écrivain .
Vera Mouromtseva-Bounina a écrit plus tard que « Lika a une ressemblance lointaine avec Varvara Pachtchenko » ; selon l'opinion de la femme de Bounine Vera Mouromtseva, « l'héroïne avait les traits de toutes les femmes dont Bounine s'éprenait et qu'il aimait ». .
Critiques La sortie de La Vie d'Arséniev a suscité de nombreuses réactions, d'abord dans les milieux de l'immigration, puis, après la traduction dans les principales langues européennes, dans la presse étrangère. Ainsi, Mark Aldanov remarque non seulement « un charme incompréhensible », inhérent à l'œuvre de Bounine, mais a également appelé ce livre « l'un des plus brillants de toute la littérature russe ». Le critique Wladimir Weidlé, avant même la fin de la publication dans la revue, écrit que La Vie d'Arséniev est « la quintessence de toute l'œuvre de Bounine » et « le livre le plus complet de Bounine ». C'est « l'une des plus belles œuvres de notre littérature » estime : « Finalement nous avons en face de nous, non seulement la biographie d'Arséniev mais un témoignage artistique sur la Russie. »