Pedro Sainz RodríguezSi, en accord avec la norme orthographique moderne, le patronyme Sainz s’écrit d’ordinaire sans accent aujourd’hui en Espagne, Sainz Rodríguez lui-même cependant signait ses ouvrages avec un accent sur le a : Sáinz, et certains auteurs retiennent encore cette graphie. Cf. . (Madrid, 1897 – ibidem, 1986) était un critique littéraire, historien de la littérature, bibliographe, éditeur, haut fonctionnaire, homme politique, académicien et professeur d’université espagnol.
Issu d’une famille de médecins, mais attiré par les études littéraires, il s’inscrivit à la faculté de philosophie et lettres de l’université centrale de Madrid, où il fonda une revue littéraire et subit l’influence des idées de Menéndez Pelayo et de Valera, davantage que de la Génération de 98. Nommé à l’âge de 23 ans professeur à l’université d'Oviedo, il noua amitié avec Francisco Franco, alors en poste dans les Asturies. Son idéologie, dérivée directement de Costa et de Giner de los Ríos, cultivait le concept d’hispanité et mettait en avant une vision de l’histoire de l'Espagne épurée de toute influence étrangère. Se désolant de ce que l’ancienne unité et unanimité du peuple espagnol, telles qu’elles prévalaient au bas Moyen Âge et à l’époque de la Contre-Réforme, aient été saccagées pendant le siècle des Lumières, son objectif consistait dès lors à reconstruire une unanimité de sentiment, une unité religieuse et une adhésion patriotique aveugle, au moyen d'une uniformisation sociale et idéologique des Espagnols obtenue par la propagande et la revalorisation des auteurs classiques. À l’instar de Menéndez Pelayo, Sainz Rodríguez considérait que le catholicisme était la principale garantie de cohésion des diverses populations et régions d’Espagne.
Sous la dictature de Primo de Rivera, il fit figure d’opposant modéré, critiquant notamment la politique trop centralisatrice du pouvoir militaire et s’insurgeant en 1924 contre la destitution et l’exil d’Unamuno et d’autres intellectuels. Néanmoins, il intégra en 1927 l’Assemblée nationale consultative, où il réprouva les plans du gouvernement pour l’enseignement moyen (), car contraires à ses principes humanistes et civilisationnels et faisant la part trop belle aux savoirs techniques spécialisés au détriment de la culture humaniste. Monarchiste conséquent, estimant que le comportement du dictateur sapait le prestige de la royauté, et constatant le peu de cas qui était fait de ses interpellations, il finit par démissionner en .
Après la proclamation de la République en 1931, Sainz Rodríguez fut membre et cofondateur de différents partis et groupements de droite traditionaliste, en particulier du Bloque nacional, favorable à la monarchie traditionnelle et dirigée par Calvo Sotelo, et sut se faire élire plusieurs fois député monarchiste pour Santander. Il participa au complot en vue du coup d’État de juillet 1936 et, en accord avec l’exigence de l’Église de garder la haute main sur l’éducation et l’enseignement, fut désigné par Franco en , en pleine Guerre civile, ministre de l’Éducation nationale dans son premier gouvernement. En qualité de ministre, il édicta en la Loi régulant les études du baccalauréat, qui visait à réformer les habitudes de vie des classes dirigeantes espagnoles dans un sens catholique et traditionaliste, dans l’objectif général de faire advenir l’État traditionnel ancien en restaurant la cohésion nationale à travers une religion commune et un ensemble partagé de références à une certaine tradition littéraire. Dans le même esprit, il fit éditer sous son égide les œuvres complètes de Menéndez Pelayo et pilota aussi l’opération de purge du personnel enseignant républicain antérieur.
Peu après la fin de la Guerre civile, ses désaccords croissants avec la politique de Franco débouchèrent sur sa destitution comme ministre. Impliqué dans les intrigues monarchistes, et risquant une mesure d’assignation à résidence, il s’exila en à Lisbonne, où il devint l’un de ses conseillers les plus proches du prétendant au trône Juan de Bourbon et membre du Conseil privé de celui-ci. Il ne revint en Espagne qu’en 1969, pour prendre possession de sa chaire à l’université de Comillas de Madrid.
Jeunes années et formation
Fils et petit-fils de médecins, Pedro Sainz Rodríguez vint au monde en 1897 à Madrid, rue Barrionuevo (actuelle rue Conde de Romanones, non loin de la Plaza Mayor), au sein d’une famille aisée. Son grand-père, originaire d’un village de La Rioja, s’était établi dans la capitale espagnole pour y exercer la médecine. Son fils Agustín Sainz Espinosa, qui emboîta le pas de son père dans la carrière médicale, épousa Presentación Rodríguez Castillo, native de Santander. Pedro Sainz Rodríguez était le troisième d’une fratrie comprenant quatre garçons et une fillette mort-née..Ses frères étaient : Agustín, qui allait faire des études de droit ; Enrique Norberto, mort dans un accident de chasse ; et Antonio, licencié en médecine et chirurgie. Cf. ..
Son père n’ayant pas confiance dans l’école publique de l’époque, qui changeait sans cesse au gré des politiciens au pouvoir, choisit une équipe de professeurs, qu’il chargea de donner à ses fils des cours de littérature, de sciences, de langues étrangères, de piano etc. à son domicile. C’est donc en tant qu’élèves libres et à la maison qu’Antonio, Pedro et Enrique allaient préparer leur baccalauréat, sous la direction du bibliophile Justo García Soriano, qui à l’âge de seulement 22 ans s’était vu décerner des mains du roi Alphonse XIII les Prix Extraordinaires Manuel Rivadeneyra de l’Académie royale espagnole. La fréquentation du jeune professeur éveilla chez Sainz Rodríguez une telle dilection pour les livres qu’il employa toutes ses économies à se constituer une bibliothèque personnelle, laquelle allait s’enrichir au fil du temps jusqu’à comprendre, au moment où il en fit don à la Fundación Universitaria Española, plus de cinquante mille titres. Sainz Rodríguez passa ses examens dans les collèges San Isidro et Cardenal Cisneros à Madrid, où il brilla particulièrement dans les matières littéraires et impressionna les examinateurs par sa précocité et par son érudition. Il entreprit ensuite, dès l’âge de , des études supérieures littéraires par vocation, et de droit par obligation (suivant les souhaits de son père), à l’université centrale de Madrid. En 1915, il fonda, et dirigea de fait, la revue universitaire Filosofía y Letras, publication mensuelle qui eut pour effet de resserrer les liens entre professeurs et étudiantsÀ cette revue collaboraient de jeunes étudiants qui allaient par la suite connaître la notoriété dans différentes sphères du monde de la culture, tels que Juan de Contreras (futur marquis de Lozoya), Luis Morales Oliver, José Antón Oneca, Cayetano Alcázar et Ernesto Giménez Caballero. Le poète Vicente Aleixandre, s’il ne vint jamais à contribuer à la revue, était lié au groupe éditorial qui la publiait.. La revue était fort influencée par les idées de Menéndez Pelayo, par suite de la lecture qu’avait faite de son œuvre Sainz Rodríguez et par le magistère du polygraphe de Santander Adolfo Bonilla y San Martín, qui avait été le disciple le plus notable de Menéndez Pelayo. Dans les années de la Grande Guerre, Sainz Rodríguez se montra « plus proche, par son éducation, ses amitiés et ses idées » de la tendance « germanophile ».. Il était président de l’Association des étudiants en philosophie et lettres et de la Fédération nationale des étudiants, auquel titre il assista en représentation de l’Espagne au Congrès des associations d’étudiants réuni à Strasbourg. Il obtint son doctorat en philosophie et lettres à l’université Centrale, avec mention très bien (premio extraordinario), avec une thèse sur Bartolomé José Gallardo, bibliophile et érudit estrémègne du . En compagnie de son professeur Adolfo Bonilla, il visita la bibliothèque de Menéndez Pelayo, quand celle-ci n’avait pas encore été ouverte au public, se promena en landau par la rue Ancha de San Bernardo, et dialogua avec lui sur des sujets littéraires dans le Café Suizo ou au Lion d’Or, montrant une érudition telle qu’Adolfo Bonilla l’appelait le « successeur de Menéndez Pelayo ». Cependant, quand on se penche sur sa première formation intellectuelle, il apparaît que les auteurs de la Génération de 98 n’y eurent aucun rôle, sinon un rôle tout à fait mineur ; bien plutôt, Sainz Rodríguez lui-même se considérait comme l’héritier des critiques dix-neuviémistes immédiatement antérieurs, en particulier de Menéndez Pelayo et, accessoirement, de Juan Valera, et du reste ne commença à frayer avec Unamuno, Maeztu, Azorín et Menéndez Pidal qu’à partir des années 1920, et il ne fait pas de doute que pour Sainz Rodríguez la relation entre lui et eux en était une d’égal à égal, sans qu’il leur ait reconnu aucune autorité de maître à disciple..
À Madrid, il s’engagea assidûment dans les missions de l’institution culturelle madrilène privée Ateneo, où il remplit la charge de bibliothécaire et de secrétaire de la section des sciences historiques, et ou il lui fut donné de fréquenter le Comte de Romanones lorsque celui-ci en était président.
Carrière universitaire et influences intellectuelles
En 1920, à l’âge d’à peine , il devint, sur concours, titulaire de la chaire de Langue et Littérature espagnoles à l’université d'Oviedo, après avoir étonné son auditoire par son érudition. (Selon ce qu’il raconte lui-même dans son autobiographie, il avait depuis ses quatorze ans la curieuse distraction d’assister à Madrid aux concours de titularisation de chaires de l’université et de l’Institut, ce qui lui avait permis d’acquérir les habilités nécessaires, dont il usa en temps opportun.). À Oviedo, son cours inaugural de l’année universitaire 1921-1922 avait pour titre « La obra de Clarín » (littér. « l’Œuvre de Clarín »). Il fut plus tard désigné doyen de la faculté de philosophie et lettres et connut alors le futur général Franco, avec qui il se lia d’amitié..
En , il fut nommé après concours professeur titulaire de la chaire de bibliologie de l’université Centrale de Madrid., à la suite de quoi, pour fêter sa nomination et lui rendre hommage, près d’une centaine de professeurs d’université et d’amis se réunirent le au restaurant Molinero. Dans son fameux discours, prononcé à l’occasion de l’ouverture du cursus universitaire 1924-1925 et intitulé « Evolución de las ideas sobre la decadencia española » (littér. Évolution des idées sur la décadence espagnole), il exposa ses vues sur l’apport des écrivains fin de siècle à la culture espagnole, où l’on relève que Sáinz Rodríguez n’était intéressé ni par les commentaires d’Azorín sur Montaigne, ni par les invectives de Baroja contre la « mesquinerie » (roña) des peuples d’Espagne, ni par la spiritualité singulière de Valle‐Inclán ; la partie de la Génération de 98 qui, au contraire, l’interpellait était celle qui s’alimentait directement de Costa et de Giner de los Ríos, c’est-à-dire d’un discours tendant à privilégier et à s’immerger dans ce qui est essentiellement hispanique et mettant en avant une vision de l’histoire de l’Espagne épurée de toute distorsion étrangère. Sainz Rodríguez s’était bien avisé que les textes les plus déterminants d’Unamuno, de Maeztu ou d’Azorín sont ceux qui, concomitamment à la demande d’européanisation, s’appliquent à revaloriser les classiques espagnols, en leur conférant un sens historique bien défini..