vignette|Le Marquis d'Artaguiette en buveur par Jean-Alexis Grimou - Musées de la Communauté d'Agglomération du Niortais

Jean Baptiste Martin d'Artaguiette d'Iron (1682 ?-1748) est un administrateur colonial et financier, d'origine basque.

Il fut commissaire ordonnateur pour la Louisiane (1707), directeur de la Compagnie des Indes (1717), où il fit fortune, marquis de la Mothe-Saint-Héray (1723), négociant et financier.

La Louisiane (1707-1713) Aîné de neuf enfants, il était fils de Jean Baptiste d'Artaguiette et de Marie de Hariette (mariés par contrat le Archives Nationales (Pierrefitte), collections d'Hozier, Chérin, St Allais,, AB/XIX/3261, dossier 29, pièce 5), qui lui apportera la seigneurie d'Iron (ou Irun, à Mendionde).

Son père fut syndic des États de Navarre en 1685-86 et 1694-98) et subdélégué de l'intendant, devenu secrétaire du roi « pour faire plaisir à ses fils ».

Né dans la maison d'Iron, Jean Baptiste a été baptisé à Mendionde (64) le . Son acte de décès (en 1748) le dit âgé de 70 ans, ce qui le ferait naître au plus tard en 1678. Soit il a été baptisé tardivement, soit il s'est vieilli, pratique courante pour obtenir un avantage ou accélérer sa carrière.

J.B. Martin d'Artaguiette fut d'abord commissaire des classes à Bayonne, chargé du recrutement des matelots. Il reçut du ministre Pontchartrain le (à ?) le titre de commissaire ordonnateur pour la Louisiane (une sorte d'intendant), peut-être sur la recommandation de son compatriote, le premier commis Charles d'Irrumberry de Sallabery, qui deviendra un jour son beau-frère.. Sa mission est de « tirer les affaires de cette colonie de la confusion où elles ont été jusqu'à présent ». Embarqué sur la Renommée avec ses deux jeunes frères, Pierre et Bernard, il accompagnait le nouveau gouverneur, Daneau de Muy. Celui-ci mourra en route, lors d'une escale à La Havane.

J.B. arriva à Mobile le .. Il était chargé, notamment, de s'informer sur la conduite affairiste et libertine de J.-B. Le Moyne de Bienville (1680-1767), qui s'était proclamé gouverneur à la mort de son frère d'Iberville. Ses accusateurs, notamment Nicolas de La Salle, lui reprochait un enrichissement suspect, ; son curé se plaignait de ses mauvaises mœurs.. L'enquête ne confirma pas les accusations, et il conserva son poste. Les critiques émises par d'Artaguiette ont paru modérées et l'ont fait passer pour un soutien de Bienville. Cependant, confronté à la mort de son successeur désigné, d'Artaguiette n'avait guère le choix. Ce même Bienville, trente ans plus tard, fera défaut à son jeune frère Pierre d’Artaguiette, entraînant indirectement sa mort.

Le nouveau fonctionnaire resta cinq ans en Louisiane. Il travailla à « tirer les habitants de leurs habitudes de paresse et d’insouciance » : sans succès. Durant la guerre de Succession d'Espagne, la population, le commerce, les défrichements cessèrent de progresser.

Il fut en relation avec Duché, négociant à La Rochelle, qui essaya de former une compagnie de commerce pour la Louisiane, fin 1708, avec un trop faible capital de , avant d'être finalement évincé.

Il rédigea plusieurs rapports durant son séjour, le dernier intitulé : Mémoire sur la situation présente de la Colonie de la Louisiane, Archives des Aff. Etrangères, Louisiane et Floride, VI.. Cette situation était mauvaise : les crues de 1710 avaient tout emporté, les habitants se croyaient à la veille d'être abandonnés. Ceux qui le pouvaient avaient fui la colonie, il ne restait que à Mobile, toutes misérables. Ces rapports amenèrent le gouvernement à confier le monopole du commerce de la Louisiane au riche financier Antoine Crozat (privilège du ). Il devait y perdre plus de en trois ans, pour de faibles résultats. D'Artaguiette, qui n'appréciait pas Crozat, demanda son rappel en France pour raisons médicales; il fut remplacé par Duclos.

L'année suivante, il fut nommé commissaire au nouvel établissement envisagé au Cap- Breton, face à l'embouchure du Saint Laurent, au Canada (futur Louisbourg, projet soutenu par les intendants Jacques et Antoine-Denis Raudot). L’entreprise fut reportée.

Ayant accumulé une fortune considérable dans les armements maritimes, il acquit (par provisions du ) la charge de receveur général des finances dans la généralité d'Auch. Selon Douyrou, sa charge ne fut enregistrée à Auch qu'en 1721.

La Compagnie des Indes et le « Système » de Law (1718-1731) Six mois plus tard, il est agréé par Law, régent de la Banque royale, pour devenir l'un des six directeurs de la nouvelle Compagnie d'Occident, fondée le . Parmi les directeurs, il y avait François Castanier, riche drapier d'envergure internationale dans la région de Carcassonne, le rochelais Duché, et les armateurs Moreau (de Saint-Malo), Piou (de Nantes) et Mouchard (de La Rochelle). Quatre autres les rejoindront bientôt, dont l’ancien intendant du Canada, Antoine-Denis Raudot.

Administrateur de la Compagnie des Indes, d'Artaguiette se réserve les affaires de la Louisiane ; il préside au départ de colons pour fonder la Nouvelle-Orléans. Il sera nommé à la direction de la caisse des fermes générales, le fisc de l'époque. Il y devient receveur, après la réunion du bail Lambert (bail privé, dit des frères Pâris) à la Ferme dirigée par Law.

Ni les frères Castanier [François et Guillaume, baron de Couffoulens], ni d'Artaguiette n'entendaient perdre la mise engagée au début du « Système ». La propagande de Law leur promettait des rendements fabuleux, fondés sur son monopole du commerce, sur la prétendue richesse des colonies, la découverte de mines (mais on n'avait trouvé que du plomb), etc. Ils n'étaient pas dupes.

Le , d'Artaguiette et les frères Castanier fondaient une société : elle avait pour objectif de faire passer de l'argent depuis Cadix jusqu’en France, par l'intermédiaire d'Amsterdam, qui joue le rôle de clearing ; Cadix était la plaque tournante du commerce de l'or et de l’argent d'Amérique avec l’Espagne, et c'était l'un des comptoirs des Castanier. Cette société fonctionna jusqu'à la chute de Law, et prit fin le , d'après les papiers Castanier : archives Sarrand, château de Couffoulens (Aude), archives privées.. Les chiffres d'alors ne représentent que le reliquat des gains de la société : Castanier paya à d'Artaguiette pour solde de tout compte « banco de Hollande en lettres de change ».

Les actions de la Compagnie des Indes commencèrent à monter au début de 1719 ; en juillet, elles affichaient une progression de 250 %. François Castanier mit sur pied un réseau de mandataires destinés à recevoir ses envois de billets de banque et à les convertir en terres et immeubles. Il aura plus tard les surnoms d'« acheteur de châteaux » et de « plus grand coquin de France » : on lui attribuera plus de trente millions de gains. Les actions continuent de grimper, atteignent % en cinq mois ( à ). Souscrites en , elles dépassent les en 1720. Castanier avait souscrit pour un total de plus de deux millions et demi.

Une fortune conséquente À côté de ces énormes profits (ou « agios »), la fortune d'Artaguiette paraîtrait presque modique : il s'est rendu acquéreur, en , d'un hôtel rue de Richelieu (appelé depuis « hôtel de Londres » ou « immeuble mauresque », actuels 28 et ), acheté à Marguerite Gilbert, veuve de Louis Blin, pour . En , il acquiert la seigneurie de la Forest-Nesdeau en Poitou (paroisse de Chaix, Vendée) ; en mars, ce sont dix magasins à Bayonne avec les quais attenants sur la rive droite de l'Adour (actuel quai de Lesseps), pour ; ils sont réceptionnés par son procureur, M. Trémisot (AD64, 3E 4147) ; en mai, l'hôtel de La Roche-Guyon à Paris, (rue des Bons-Enfants, selon Piganiol,ou rue Vieille-du-Temple, actuelle partie des A.N.).

Il y ajoutera, pour , plusieurs maisons face au Palais Royal, et une autre rue Neuve des Petits-Champs, vis-à-vis la des Indes. Il la louera à son ami Alexandre-Joseph Leriche de La Popelinière.

En province, il poursuit ses achats de seigneuries en bas-Poitou, sous le nom de son père (avant la mort de celui-ci en ) : il s'agit de la terre de La Mothe-Saint-Héray (Deux-Sèvres). Elle avait été érigée en marquisat en 1633 pour les Baudéan ; d'Artaguiette se verra confirmer le titre par lettres patentes en , enregistrées au Parlement de Paris le , mais il s'éteindra avec lui. Cette terre, qui avait tenté le ministre Pontchartrain, est achetée le de Gaspard Le Secq, comte de Montault, pour (contrat reçu Lemoine à Paris ; AD 79, E 393, copie).

Il acquiert également la terre de Montégon en Poitou (près d'Aigre, en Charente ?). Il l'achète (aux Pindray ?) en , pour . Dix ans après, elle était affermée pour seulement (soit, au denier 100, ou 1 %, une valeur de environ).

En effet, le prix des terres et autres bien-fonds, recherchés par les « agioteurs », avait beaucoup monté ; l'inflation fut générale, Law ayant fabriqué trois fois plus de billets qu'il n'en pouvait acquitter. Le « Système » finit dans la débâcle et dans l'émeute du , ruinant de nombreuses familles. La liquidation du Système, appelée la Commission du Visa, s'opéra durant toute l'année 1721 sous la direction des frères Pâris. Mais les avoirs d'Artaguiette, comme ceux des Castanier, étaient à l'abri.

Sa fortune d'alors devait dépasser les trois millions, au-dessus de la moyenne des financiers (autour de deux millionsselon H. Thirion, La Vie privée des financiers au , Plon-Nourrit, 1895, p. 31.). Il l'augmentera par d'autres acquisitions (La Laigne, près de Niort ; plusieurs métairies en 1731-32, etc.).

Il est également qualifié de sieur de La Hette et baron d'Aguerre (à Hélette), terre noble acquise par son père en 1709. Il en hérite, peut-être en partie seulement, ou provisoirement : son frère cadet Jean Baptiste, grand vicaire de Bayonne, fut aussi appelé M. d'Aguerre.

Il semble qu'il ait également investi des fonds dans la Ferme généraleVoir le duc de Caraman : Notes généalogiques pour servir à l'histoire des fermiers généraux (manuscrit, to 1) [BNF, Fr. NA 20533]. ; les « Mississipiens » étant poursuivis et taxés par la chambre de justice, ce type d'investissement pouvait garantir leurs avoirs, ou les faire bénéficier d'un dégrèvement.

Le financier fut syndic de la Compagnie des Indes durant la régie, de 1723 à 1731.

À sa mort (en 1748), il est toujours titulaire de sa charge de « receveur général des finances » à Auch, estimée .

Investissements en Amérique D'Artaguiette eut des intérêts outre-mer dans les opérations de la Compagnie de Mézières, avec le groupe Peyrenc-Fargès-Mézières, où son rôle est moins connu. Il fut probablement le « spécialiste de la Louisiane » dans cette équipe. Elle obtint de nombreuses concessions et se livra à des entreprises de colonisation.

On a la trace d'une exploitation appelée Sainte-Candide (probablement un peu au sud de Bâton-Rouge, rive gauche du Mississipi : carteUne carte manuscrite du cours du fleuve Saint-Louis (Mississipi) depuis le Fort des Natchez jusqu'à la Balise (à l'embouchure), avec les noms des « habitations », indique l'emplacement des concessions (distinctes) de « Mr Dartaguet » et de « Mr le marquis Demésier » [de Mézières] (vers 1728) [Service Hist. de la Marine, recueil 69, ]. Elle se trouvait sur la rive gauche (est), à environ du premier et du second, en ligne droite ; ce qui la placerait un peu au sud de Baton-Rouge. Les caprices du fleuve, très sinueux et changeant, et le manque de repères toponymiques n'ont pas permis de comparer plus exactement la carte avec le cours actuel.). Les historiens américains situent cette plantation au cœur même de la ville, et voient dans les frères d'Artaguiette les fondateurs de Bâton-Rouge. Il s'est associé avec le ministre Le Blanc et plusieurs hauts personnages, comme son compatriote le comte d'Artagnan (Paul de Montesquiou), les marquis de Mézières (Eugène-Marie de Béthizy) et d'Asfeld (Bidal), ainsi que le comte de Belle-Isle (Fouquet).