L'effet victime identifiable est la tendance qui amène les individus à offrir une aide plus facilement à un tiers en difficulté, si celui-ci est identifiable, qu'ils ne le feraient à un groupe vaguement défini de même besoin.

Un tel biais cognitif est aussi observé quand les sujets administrent une punition plutôt qu'une récompense. La recherche a montré que les individus peuvent être plus susceptibles d'infliger une punition, même à leurs propres frais, quand ils punissent des individus spécifiques et identifiables ("auteurs").

Les images et représentations concrètes de la victime sont souvent des sources de persuasion bien plus puissantes que les statistiques abstraites. Ainsi, après la mort de Ryan White tué par le VIH qu'il a contracté à l'âge de 13 ans avant d'y succomber environ six ans plus tard, le congrès américain a adopté le Ryan White Care Act, qui a financé le plus grand ensemble de services pour les personnes vivant avec le sida dans le pays. C'est aussi cet effet qu'évoque la phrase (généralement attribuée à Joseph Staline ) : .

Origine La conceptualisation de l'effet "victime identifiable" tel qu'aujourd'hui connu, est communément attribuée à l'économiste américain Thomas Schelling. Selon lui, nuire à une personne en particulier implique « de l'anxiété et des sentiments, de la culpabilité et de la crainte, de la responsabilité et de la religion, [mais]… la plupart de ces effets extraordinaires disparaissent quand nous avons affaire à de la mort statistique ».

Explications En 1997, Jenni et Loewenstein proposent quatre explications de l'effet victime identifiable, décrites plus en détail dans les chapitres suivants : évaluation ex post versus ex ante, Caractère vivant de la victime, certitude versus incertitude, proportion relative du groupe à risque pris en référence.

Évaluation ex post versus ex ante La décision de sauver une victime identifiable est généralement prise a posteriori, c'est-à-dire après que la victime soit vue ou comprise comme étant en danger.

En revanche, la décision de sauver une "victime statistique" est souvent prise ex ante, préventivement pour éviter que l'individu ne soit mis en danger ou ne se mette en danger; Quand des gens considèrent les risques qu'il y a à ne pas aider une victime, ils envisagent plus ou moins consciemment la probabilité d'être responsables et blâmés; Cette probabilité est beaucoup plus grande avec les victimes identifiables qu'avec les "victimes statistiques", car on ne peut pas prédire avec précision la probabilité qu'une tragédie se produise à l'avenir et ne peut donc être tenu responsable des tragédies qui pourraient se produire à l'avenir.

Cette explication est la plus proche de ce que Thomas Schelling a laissé entendre dans un article devenu célèbre.

Jenni et Loewenstein (1997) n'ont pas trouvé de preuves que l' évaluation ex post vs ex ante contribue à l'effet de victime identifiable, mais Small et Lowenstein (2003) oui.

Caractère "vivant" Les victimes identifiables (humaines ou non-humaines), comme leur nom l'indique, ont des caractéristiques les rendant identifiables, y compris pour le grand public quand des détails sur leur situation difficile, leurs antécédents familiaux, leurs antécédents scolaires, etc., sont partagés dans les médias, réseaux sociaux et portés à l'attention du public.

Les histoires où les victimes sont décrites ou visuellement montrées (dessin, photo, vidéo) comme innocentes et impuissantes sont souvent plus émouvantes. Par exemple, Perrault et al. ont testé un message de victime humaine identifiable, en relation avec une victime animale identifiable (un écureuil dans ce cas) en utilisant le contexte des conséquences des déchets, et a trouvé que le message animal identifiable - une créature innocente et sans défense - suscitait des niveaux de détresse plus élevés et d'empathie que le message humain identifiable.

Depuis quelques décennies, des photos et des vidéos de victimes sont souvent partagées, et le public est parfois en mesure de suivre la situation de la victime en temps réel.

Des études ont montré que l'être humain réagit plus à des informations concrètes, visuelles et graphiques, qu'à des informations statistiques abstraites; Le caractère « vivant », « visiblement réel », des victimes identifiables crée avec la victime une relation, un sentiment de familiarité et de plus grande proximité sociale, voire d'empathie profonde (par opposition à la distance sociale). Les victimes identifiables suscitent donc plus de réactions de la part des personnes que les victimes statistiques.

Jenni et Loewenstein (1997) n'ont pas observé cet effet, mais Bohnet et Frey (1999)Bohnet, Iris; Frey, Bruno S. (1999). "Social distance and other-regarding behavior in dictator games: Comment". The American Economic Review. 89 (1): 335–339., puis Kogut et Ritov (2005) ont constaté que l'aspect vivant (vividness) contribue à l'« effet de victime identifiable. » Kogut et Ritov (2005) concluent de leurs travaux que les dons au profit d'un enfant dans le besoin augmentent quand le nom et une photo de l'enfant sont fournis.

Effet de certitude, appétit pour le risque de pertes, et aversion aux pertes L'effet de certitude et la recherche de risque de pertes se renforcent mutuellement. L'effet de certitude est la tendance des individus devant prendre une décision à surpondérer de manière disproportionnée des résultats considérés comme certains, par rapport à des résultats plus incertains (même quand ils sont hautement probables) . Spontanément, le cerveau humain considère les conséquences pour les victimes identifiables comme certaines, alors qu'il considère les conséquences pour des 'victimes statistiques' comme probabiliste.

La recherche a aussi montré que l'individu a une aversion spontanée pour le risque dans les choix qui impliquent des gains, mais qu'il recherchera le risque dans les choix qui impliquent des pertes , autrement dit : une perte certaine est perçue plus négativement qu'une perte incertaine, pour une même valeur attendue. Étroitement liée à cette tendance est une autre tendance : l'aversion pour les pertes. L'individu (ou le groupe) peut alors considérer que sauver une vie statistique est un gain, alors que sauver une victime identifiable est éviter une perte. Ensemble, ces effets font que les personnes sont plus susceptibles d'aider certaines victimes identifiables qu'aider des « victimes statistiques » et « incertaines. »

Ainsi, l'une des expérimentations faites par Jenni et Loewenstein , a montré que les individus étaient significativement plus préoccupés par les décès certains, que par les décès incertains.

Réponse modulée par la taille relative du groupe de référence Paradoxalement, un risque s'appliquant à une personne ou un petit groupe connu et/ou visible sera perçu comme bien plus important que le même risque dispersé sur une population plus large.

Les victimes identifiables constituent entre elles leur propre groupe de référence ; si elles ne reçoivent pas d'aide, l'ensemble du groupe de référence est considéré comme condamné. Pour illustrer ceci, considérons une explosion sur une plate-forme pétrolière offshore où travaillent 50 personnes. Supposons que les 50 personnes meurent dans l'explosion, cela représente 50 des dizaines de milliers de personnes travaillant sur les plates-formes pétrolières offshore. Ici, le groupe de référence n'est pas les milliers de personnes travaillant sur les plates-formes pétrolières offshore, mais plutôt les 50 personnes travaillant sur cette plate-forme pétrolière en particulier. Par conséquent, cela est perçu comme 50 personnes sur 50 qui mourront certainement. Donc en les aidant, une part importante du groupe de référence pourra être sauvée.

Les sujets expérimentaux de Jenni et Loewenstein ont montré un soutien significativement plus important pour les actions de réduction des risques quand une proportion plus élevée du groupe de référence était à risque. Cet effet était si frappant que Jenni et Loewenstein ont suggéré que l'effet de victime identifiable pourrait plutôt être appelé le « pourcentage de l'effet sauvegardé du groupe de référence ».

Implications et exemples

Aider Une implication de l'effet victime identifiable est que les victimes identifiables sont beaucoup plus susceptibles d'être aidées que les victimes statistiques;

Un cas souvent cité dans la littérature est l'aide apportée à Jessica McClure et à sa famille. Le , Jessica McClure, âgée de 18 mois, est tombée dans un puits étroit de la garderie de sa tante à Midland, au Texas ; en quelques heures, « Baby Jessica », comme elle est devenue connue, a fait la une des journaux aux États-Unis. Le public a réagi avec sympathie et empathie à son épreuve. Alors que des équipes de secouristes, d'ambulanciers paramédicaux et de bénévoles ont réussi à sauver « Baby Jessica » en , un total de a été amassé au cours de cette période. Même après sa sortie de l'hôpital, la famille McClure a été inondée de cartes et de cadeaux de membres du public ainsi que d'une visite du vice-président de l'époque, George H. W. Bush, et d'un appel téléphonique du président de l'époque, Ronald Reagan.

L'effet de victime identifiable engendre également de la sympathie et de l'empathie pour ceux qui ne peuvent pas ou ne peuvent plus être aidés.

En , le réfugié syrien de trois ans Alan (ou Aylan) Kurdi s'est noyé alors que lui et sa famille tentaient de rejoindre l'Europe par bateau. Une photographie du corps de Kurdi a provoqué une recrudescence dramatique de l'inquiétude internationale face à la crise des réfugiés. Corrélativement, les dons aux organismes de bienfaisance aidant les migrants et les réfugiés ont momentanément augmenté (ex. : multiplication par 15 des dons dans les 24 heures suivant la publication de la photo, pour l'ONG maltaise Migrant Offshore Aid Station .

Le meurtre de George Floyd par un policier en a été filmé en direct. Il a déclenché des manifestations mondiales contre la brutalité policière. Aux États-Unis, près de 1 000 personnes sont tuées par la police chaque année et un homme noir a 2,5 fois plus de chances d'être tué par la police qu'un homme blanc , mais ces statistiques n'inspirent pas d'indignation similaire.

Même une faible identifiabilité module nos comportements. En 2003, Deborah Small et George Loewenstein ont publié une expérience où l'identifiabilité était strictement limitée à la détermination de l'identité de la victime. Les auteurs se demandaient si les gens peuvent réagir à l'information sur la victime plutôt qu'à son identification en tant que telle. La 'victime' était dans leurs expériences désignée, et elle avait un statut de victime ou de future victime, mais sans informations permettant sa personnalisation. Selon leurs résultats, une très faible identifiabilité suffit à augmenter la compassion et le don. Ainsi en laboratoire, des sujets dédommagent plus facilement d'autres sujets qui perdent de l'argent si ces perdants ont déjà été déterminés comme étant sur le point de l'être. Dans une autre étude (de terrain), les gens ont contribué davantage à un organisme de bienfaisance quand leurs contributions profiteraient à une famille qui avait déjà été sélectionnée sur une liste que lorsqu'on leur avait dit que la famille serait sélectionnée à partir de la même liste (dans ce dernier cas, la famille apparaît comme une entité statistique plus abstraite).

Punition, châtiment Il semble aussi exister un « effet victime identifiable » dans le domaine de la sanction, parfois suggéré comme étant un cas spécifique de l'effet général de la victime identifiable : les gens préfèrent punir des transgresseurs identifiés, plutôt que les transgresseurs non identifiés (quand ils ont le choix entre ces deux possibilités), et ils infligeront alors des punitions plus sévères à ces transgresseurs identifiés, ce qui peut être source de biais et d'injustices judiciaires.