Les Camerounais anglophones (en anglais : Anglophone Cameroonians ou English-speaking Cameroonians) constituent un ensemble de populations vivant principalement dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun, caractérisées par l'usage de la langue anglaise et un héritage juridique, éducatif et administratif d'inspiration britannique. Représentant 20 à 30 % de la population, ils constituent une minorité linguistique.
En 1961, après près de quarante ans de colonisation britannique, ils rejoignent le Cameroun francophone, indépendant depuis 1960, pour former une république fédérale. Après l'abolition du fédéralisme en 1972, une partie de la minorité anglophone se plaint d'être marginalisée, et des tendances fédéralistes, voire séparatistes, commencent à émerger. Ces tendances refont surface en 2016 dans un contexte de crise socio-politique, conduisant à un conflit armé fin 2017.
Histoire
Colonisation britannique (1922-1961)
Découpage administratif et indirect rule En 1922, la partie occidentale de l’ancien Cameroun allemand ( du territoire) est placée sous mandat britannique. Les Britanniques divisent ce territoire sur le plan administratif en deux régions : le Cameroun méridional (Southern Cameroons) et le Cameroun septentrional (Northern Cameroons). Le territoire fut placé sous un régime d’administration indirecte (indirect rule). Dans le cadre de ce système, le Cameroun méridional compte des chefs suprêmes () à Buéa et à Victoria, ainsi que des fons à Bali, Bafut, Kom, Bum, Nso et Bangwa. Ces chefs traditionnels reçoivent des autorités britanniques les ressources nécessaires à l'exercice de leur autorité. Ils disposent d'une cour traditionnelle et d'un trésor, dotés de fonctions administratives et fiscales. Ils sont chargés de la santé et de l'éducation de leur peuple, du maintien de l'ordre, de la prévention de la criminalité et, de manière générale, de la promotion du développement de leurs communautés.
Lutte politique et statut au sein du Nigeria Le , les habitants du Cameroun méridional créent leur tout premier groupe de défense, la Cameroons Youth League (CYL), principalement composé d’étudiants. Son objectif est d’obtenir des réparations de la part des autorités britanniques, accusées de négligence, pour les préjudices économiques, éducatifs, politiques et sociaux subis par le territoire.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, du Cameroun britannique s'engagent dans les troupes de l'Empire colonial. Après la guerre, le territoire est placé sous tutelle britannique.
En 1948, à son retour au Cameroun méridional après des études de médecine à Lagos, Emmanuel Mbela Lifafe Endeley devient secrétaire du Cameroons Development Corporation Workers Union (CDCWU). Il crée ensuite le premier parti politique du Cameroun méridional, la Cameroons National Federation (CNF), qui milite pour l’autonomie du Cameroun méridional au sein du NigeriaDepuis 1946, le Cameroun méridional est administré comme partie intégrante de la région orientale (Eastern Region) du Nigeria, dont la capitale est Enugu. et pour la réunification des deux CamerounsDepuis 1922, le Cameroun, ancien protectorat allemand, est divisé en deux territoires sous mandat : français et britannique. . Cependant, les dirigeants du parti sont divisés sur la question de la réunification. Certains d’entre eux, notamment Nerius Namaso Mbile et R.K. Dibongue, estiment que l’approche du parti en matière de réunification n'est pas assez énergique ; ils souhaitent accélérer le processus. En conséquence, ils quittent la CNF et forment leur propre parti, le Kamerun United National Congress (KUNC).
Malgré les divergences entre les dirigeants politiques du Cameroun méridional, leurs revendications sont prises au sérieux par les autorités britanniques. Celles-ci répondent progressivement à ces préoccupations, soit par des amendements constitutionnels, soit par le biais de conférences réunissant les principales parties concernées, à savoir les Britanniques, les Sud-Camerounais et des représentants de l'Organisation des Nations unies (ONU). Parmi celles-ci figurent la Conférence de Mamfé (1950) et la Conférence de Lancaster House (1959). vignette|Les Premiers ministres du Nigeria, dont Emmanuel Mbela Lifafe Endeley (deuxième à partir de la droite), le . À la suite de l'adoption des constitutions de et de Lyttelton au Nigeria, le Cameroun méridional devient, à compter du , une quasi-région au sein du Nigeria, dotée d'un siège administratif à Buéa. Emmanuel Mbela Lifafe Endeley est nommé chef du gouvernement, sous l'autorité d'un commissaire britannique, Edward John Gibbons. À la suite des réformes constitutionnelles de 1957, le territoire devient une région à part entière au sein du Nigeria, avec Emmanuel Mbela Lifafe Endeley au poste de Premier ministre.
Le , John Ngu Foncha remporte les élections législatives, devenant ainsi le deuxième Premier ministre. Il mène une campagne prônant l’indépendance du Cameroun méridional et, à terme, la réunification avec le Cameroun français. Pour contrecarrer le programme de John Ngu Foncha, les Britanniques rallient l’opposition, menée par Emmanuel Mbela Lifafe Endeley, afin de contester ce qui est qualifié de victoire . L’opposition porte l’affaire devant l’ONU et, avec le soutien britannique, l’idée d’un plébiscite comme moyen le plus fiable de déterminer l’avenir du territoire fait son chemin.
Référendum onusien et rattachement au Cameroun Le , l'ONU organise un référendum au Cameroun britannique, proposant deux options à la population locale : le rattachement au Cameroun (indépendant depuis le ) ou le rattachement au Nigeria (indépendant depuis le ). 70,5 % des électeurs du Cameroun méridional optent pour le rattachement au Cameroun, ce qui conduit à la création d'une république fédérale, qui voit le jour le .
République fédérale, intégration du Cameroun anglophone et abolition du fédéralisme (1961-1972) vignette|Timbre commémoratif de la réunification du Cameroun. Le , Ahmadou Ahidjo, alors président de la république du Cameroun, devient président de la république fédérale. John Ngu Foncha, représentant l'ancien Cameroun méridional, est nommé vice-président. Pendant une décennie, le gouvernement central s’efforce de renforcer la place de l'ancien Cameroun méridional, devenu occidental, au sein de la fédération grâce à l'adoption du bilinguisme, le développement des infrastructures, la fusion des partis politiques et des syndicats.
Le , à l'issue d'un référendum constitutionnel, le président Ahmadou Ahidjo proclame la république unie du Cameroun, mettant ainsi fin au fédéralisme. En , le chef d'État déclare dans une interview accordée à Jeune Afrique : . Ce faisant, il souligne le caractère transitoire de la fédération : .
Malaise de la minorité anglophone depuis la fin du fédéralisme et premières violences (1985-2001)
Le passage d'un État fédéral à un État unitaire conduit à l'émergence de revendications identitaires de la part de la minorité anglophone. Cette transition est perçue par certains d'entre eux comme une trahison et le début de leur au sein de l'État. Début novembre 1985, des manifestations, principalement menées par des lycéens et des étudiants, auraient eu lieu à Bamenda. Des bâtiments publics auraient été saccagés. Selon certaines informations non confirmées, les manifestants auraient remplacé le portrait du président Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, par celui d'Ahmadou Ahidjo et, à d’autres endroits, auraient substitué le drapeau nigérian au drapeau camerounais. Des renforts militaires sont dépêchés dans la région de Bamenda. Selon l'Union des populations du Cameroun (UPC), il y aurait eu des morts, et les frontières avec le Nigeria sont désormais sous étroite surveillance.
Au début des années 1990, alors que le pays revenait au multipartisme, le mouvement All Anglophone Congress (AAC) conteste la légitimité du référendum de 1972 et propose le retour au fédéralisme tandis que des mouvements plus radicaux appellent à la sécession. En , à la suite d'une conférence de l'AAC, la est publiée. Elle énumère les nombreux griefs des Camerounais anglophones à l'égard du pouvoir central et appelle à un retour au fédéralisme. Face au refus du gouvernement de discuter d'un retour au fédéralisme, le Cameroon Anglophone Movement (CAM), l'une des plus grandes associations affiliées à l'AAC, déclare l'indépendance des provinces anglophones le . Cette position est soutenue par une deuxième conférence qui se tient à Bamenda en 1994. Cette dernière déclare que si le gouvernement , elle proclamera .
En 1995, le Conseil national du Cameroun méridional (CNCM), un parti politique qui appelle à la sécession voit le jour. Les et , des séparatistes attaquent des établissement civils et militaires, tuant quatre personnes, dont deux officiers, selon les autorités. Le lendemain, un couvre-feu est instauré à Bamenda. En , des membres du CNCM prennent le contrôle d'une station locale de la Cameroon Radio Television (CRTV) à Buéa et proclament l'indépendance de la . Le , à l'occasion du anniversaire de la réunification, une manifestation pacifique organisée par des séparatistes dans les villes de Kumbo et Bamenda est violemment réprimée par la police. Au moins trois militants sont tués et cinq sont blessés à Kumbo. Des leaders sont arrêtés.
Crise socio-politique et conflit armé (depuis 2016)
vignette|L'activiste Mancho Bibixy (en jaune) haranguant une foule de manifestants à Bamenda en 2017. En , des enseignants déplorent la nomination de francophones dans les régions anglophones et des juristes rejettent la suprématie du droit romain au détriment de la common law. La majorité des leaders de la contestation réclament un retour au fédéralisme, tandis qu'une minorité réclame l'indépendance et la proclamation d'un nouvel État, l'. Le pouvoir exécutif rejette ces deux revendications. Dès , les manifestations en zone anglophone, réprimées par les forces de l'ordre, font les premiers morts civils. D'autres suivront lors de manifestations, durement réprimées par les forces de l'ordre. vignette|Des déplacés internes à Douala en 2020.Le , plusieurs leaders anglophones à la tête des manifestations sont arrêtés et inculpés d'. Le président Paul Biya abandonne les poursuites en août. Entre janvier et avril, Internet est coupé en zone anglophone. Le , au moins 17 personnes sont tuées lors d’une déclaration symbolique d’indépendance prononcée par des séparatistes. Parallèlement, une faction séparatiste radicale au sein de la minorité anglophone prend les armes. Répartis en plusieurs groupes, ses membres attaquent les forces de sécurité et des symboles de l’État, tels que des écoles, qu’ils incendient. Ils enlèvent également des policiers, des fonctionnaires et des hommes d’affaires, dont certains sont étrangers.
Depuis lors, le conflit a fait plus de et plus d'un million de déplacés.
Diaspora et émigration vignette|Manifestation de la diaspora séparatiste anglophone à New York, le .