Didon est une tragédie en cinq actes de George de Scudéry, représentée l'hiver 1635-36 et publiée au printemps 1637. Cette pièce comporte 1720 alexandrins. Elle met en scène les amours de Didon et Énée, héros emblématiques de la mythologie grecque, tirés du Chant IV de l'Enéide de Virgile.

Personnages Didon, reine de Carthage Énée, héros Troyen, fils de Vénus Anne, sœur de la reine Barcé, dame d'honneur de la reine Thecnis, suivante de la reine Zertine, suivante de la reine Achate, écuyer d'Enée Ilionée, Troyen Cloanthe, Troyen Sergeste, Troyen Palinure, pilote Hermon, Tyrien Arbase, Tyrien Hircan Tyrien Deux gardes Troupe de Courtisans Chœur de Chasseurs Troupe de Mariniers La scène est à Carthage, cité d'Afrique du Nord.

Trame Acte I. Arrivée d'Énée Scène 1 - Didon avoue à sa sœur Anne le trouble qu'elle ressent pour Énée. Anne la pousse à accepter ses sentiments et à s'allier aux Troyens pour vaincre les troupes ennemies. Scène 2 - Énée s'émerveille devant les bontés que lui offre le peuple de Carthage. Scène 3 - Hermon, serviteur de Didon, invite les Troyens à rejoindre la reine. Scène 4 - Dans une tirade adressée à ses serviteurs, Didon fait l'éloge de la royauté et met en avant les bienfaits que pourrait leur apporter Énée. Scène 5 - Énée raconte aux Tyriens sa fuite de Troyes et son voyage jusqu'à Carthage.

Acte II. Acte de la chasse et de l'amour Scène 1 - Les servantes de Didon cherchent la reine dans la forêt. Elles développent une discussion sur les femmes et l'amour. Scène 2 - Isolés au cœur de la forêt, Énée et Didon échangent un dialogue amoureux. Un orage éclate et les deux héros sont contraints de se réfugier dans une grotte. Scène 3 - Scène d'opposition entre Hermon et Arbase qui débattent sur la chasse et la nature. Scène 4 - La tempête fait rage et les Troyens sont à la recherche d'Énée et Didon. Scène 5 - Anne rejoint les Troyens dans leur fuite lors de la tempête. Scène 6 - Le calme renaît dans la forêt. Didon et Énée s'échangent des derniers serments amoureux. Scène 7 - Le couple rejoint la cour.

Acte III. Prise de décision du départ Scène 1 - Après délibération, Ilionée, Cloanthe, Sergeste et Palinure déclarent qu'il est temps pour les Troyens de repartir en mer. Scène 2 - Ilionée tente de convaincre Achate d'un nouveau départ en mer. Achate se lamente de devoir annoncer cette nouvelle à Énée. Scène 3 - Monologue délibératif d'Énée concernant son départ imposé par les dieux. Scène 4 - Énée confie à Achate la décision des dieux. Son écuyer le conforte dans ce choix. Scène 5 - Didon s'inquiète du calme régnant dans son royaume et redoute une mauvaise nouvelle à venir. Scène 6 - Énée annonce à Didon son départ, le cœur lourd.

Acte IV. Désespoir et lamentations Scène 1 - Didon se désespère dans de longues tirades du départ de son amant. Scène 2 - Ultime confrontation entre Énée et Didon. Didon tente une nouvelle fois de retenir son amour, en vain. Énée profite de la détresse de la reine pour s'enfuir. Scène 3 - Énée rejoint son équipage. Il gémit et se lamente de devoir quitter Carthage et sa reine bien-aimée. Scène 4 - Plaintes d'Énée mêlées aux cris de Palinure qui prépare le navire au voyage. Scène 5 - Prières d'Anne à la vue des préparatifs d'Énée qui lui dit adieu. Scène 6 - Monologue de Didon qui souffre de la fuite de son amant. Scène construite pour contraster avec la scène d'exposition de la pièce. Scène 7 - Anne annonce à sa sœur la résolution d'Énée. Didon dépérit face à cette nouvelle.

Acte V. Départ d'Énée et suicide de Didon Scène 1 - Énée réveille ses compagnons et leur ordonne de reprendre le large. Scène 2 - Face à la flotte d'Énée qui s'éloigne de Carthage, Didon maudit le Troyen et sa descendance dans une tirade de rage et de désespoir. Elle ordonne ensuite à sa sœur de préparer un autel afin d'invoquer "une grande Prêtresse" qui pourrait l'aider à posséder Énée. Scène 3 - Didon demande ensuite à Barcé d'élever un grand bûcher au milieu de la cour et d'y apporter l'épée et le portrait d'Énée. Scène 4 - Hermon, Arbase ainsi qu'une troupe de courtisans maudissent Énée et jurent de se venger de sa lâcheté. Scène 5 - Barcé termine les préparatifs imposés par la reine. L'autel est érigé. Scène 6 - Après avoir haï les troyens et en particulier Énée, Didon se jette dans les flammes et se suicide. Scène 7 - Scène morale sur la mort et l'amour qui clôt la pièce. Anne découvre le corps de sa sœur et justifie sa mort.

Analyse Respect des normes classiques La pièce de Scudéry est en un sens totalement originale, même si elle est tributaire des adaptations antérieures. Caractérisé par un retour aux Anciens, le Grand Siècle fixe définitivement les codes de la tragédie ; genre le plus noble. Scudéry s’inspire des sujets et modèles antiques, et conserve les principes d’écriture instaurés par Aristote et Horace. Il partage une vision classique de la tragédie. Son œuvre est composée de cinq actes et s’achève sur le suicide de Didon, fin malheureuse selon les codes tragiques. La terreur et la pitié ordonnées par Aristote sont également présentes à travers les sentiments d’abandon et de désespoir de Didon.

Scudéry reprend la règle des trois unités qu’il revisite. Il opère un élargissement temporel et fait dérouler sa pièce à Carthage. Il « agrandit à toute la cour les dimensions du drame, au lieu de le réduire à un univers clos sur lui-même ».

L'auteur parvient à équilibrer liberté et justification des mouvements spatiotemporels malgré l’imprécision des indications scéniques. Il adapte en ce sens une structure narrative d’inspiration romanesque au genre tragique en s’emparant de l’alexandrin. Par ailleurs, Scudéry est celui qui reprend le plus fidèlement les discours présents chez Virgile.

Au , la tragédie se heurte à certains tabous dus à l’influence de l’Eglise qui entre en opposition avec le théâtre qu’elle juge dangereux, mais aussi au public pudique de l’époque. Afin de respecter la règle de bienséance, Scudéry a adapté l’épisode fondamental de la grotte présent au Chant IV de l’Enéide, des vers 151 à 183. Il représente l’épisode en le tournant en scène galante : Énée et Didon se retrouvent seuls dans une grotte. Il n’est question que d’échanges et de déclarations d’amour précieux.

Élégance et galanterie Le public théâtral évolue et s’intéresse plus aux larmes qu’au péril de mort. Le courant précieux puis le style galant vont influencer les attentes des spectateurs qui réclament l’émotion mais aussi une certaine esthétique. La préciosité galante des romans se retrouve dans la tragédie de Scudéry. L’élégance, le raffinement et les discours amoureux occupent l’œuvre. L’aspiration finale de Scudéry tend principalement non plus vers l’expression antique de la terreur et la pitié mais vers l’exploration des sentiments amoureux ; nouveauté de l’époque.

Contrairement à l’Énée virgilien qui ne se laissait pas adoucir par les plaintes de son amante, Scudéry offre au personnage d’Énée une épaisseur galante plus humaine que nous pouvons apercevoir dans son monologue de désespoir dans l’acte III scène 3. Dans le récit rapporté du message de Mercure qui lui ordonne de quitter Carthage, Énée, en proie au doute, songe au suicide. « Autant Scudéry est fidèle à la Didon virgilienne en proie aux fureurs de l’amour, autant il veut plier Énée aux règles de la galanterie ». En effet, Énée use à plusieurs reprises de tournures galantes pour témoigner son amour à Didon.

Tension et suspense Le public trouve le sérieux ennuyeux. Les tensions et le suspense deviennent alors indispensables au théâtre. Grâce à cela, le spectateur est alternativement rassuré et inquiété. Ce processus repose sur l’attente et l’impatience : l’attention du spectateur est retenue jusqu’à la fin.

Scudéry multiplie les rencontres et les confrontations entre Didon et Énée (II, 2, II, 6, III, 6, IV, 2, V, 2) a contrario de Virgile qui ne laissait place qu’à une entrevue. Il élargit ensuite le cadre spatio-temporel et humain : l’allongement du temps reprend ainsi les sentiments qui se succèdent et la diversité des scènes et des personnages agrandit la tragédie à toute la pièce. Les nombreuses hésitations d’Énée augmentent aussi le suspense de la pièce.

Le merveilleux Dans l’Enéide, le thème du merveilleux domine. Les dieux sont omniprésents et régissent les actes d’Énée, pieux et soumis. Cette puissance divine est présente dans les tragédies grecques où le destin des hommes est placé entre les mains des dieux. Cette idée se retrouve à l’époque classique, dans les représentations tragiques des mythes. Au XVIIe, l’Eglise exerce un poids considérable sur la pensée et la morale françaises. La tragédie est alors soumise à la philosophie chrétienne et obéit d’autre part aux règles établies par Aristote telle que la vraisemblance.

En ce sens, Scudéry se détache du merveilleux. Il n’introduit aucun personnage divin ni même l’ombre ou le spectre de Sychée. L’intervention de Mercure n’est pas représentée mais rapportée par Énée dans son monologue à la scène 3 de l’acte III et dans son échange avec Achate dans la scène suivante. Par ailleurs, la scène 2 de l’acte III ressemble à une scène d’agôn réduite. Achate et Ilionée conversent sur la possibilité du départ d’Énée : tous deux opposés, Achate défend l’amour tandis qu’Ilionée prend le parti du destin. Cette scène rappelle les affrontements de Junon et Vénus de l’Enéide qui sont ici absents. L’auteur supprime aussi la scène du coup de foudre prémédité par Vénus et Junon. L’amour de Didon pour Énée ne dépend plus du merveilleux mais de la reine. Cela nous permet de noter l’évolution du personnage qui n’est plus une victime pathétique.

Didon heureuse et transvalorisation Au XVIIe siècle, le personnage virgilien d’Énée pose problème. Sa froideur et son insensibilité se heurtent au style galant et au plaisir des larmes tant convoités par le public français. Scudéry a donc dû se confronter au fait de trouver des preuves de sensibilité et d’amour chez Énée pour satisfaire le public. Cette contrainte dramaturgique est doublée d’une seconde. La sombre Didon virgilienne, infelix Dido, évolue dans un malheur permanent, ne goutant à aucun moment le bonheur. Cette notion de malheur perpétuel ne convient pas aux adaptations tragiques du mythe au XVIIe siècle.

Scudéry se voit contraint de réhabiliter les deux héros au goût du jour en rendant Didon heureuse avec la revalorisation d’Énée. Pour cela, il suit le principe d’une transvalorisation du personnage d’Énée, notion développée par Gérard Genette dans Palimpsestes. Il s’agit d’une transformation axiologique portant sur la perception du personnage. Ce mouvement est double car il suppose à la fois une valorisation et une dévalorisation du héros. Énée perd ainsi sa grandeur épique, valorisée à l’époque de sa source, au détriment d’un personnage transi d’amour. Cette transformation du héros concède à Didon une part de bonheur qui jusqu’alors lui était interdite.

Scudéry étoffe le personnage d’Énée, déchiré entre son amour et son devoir à l’image du héros cornélien. Dans sa pièce, le bonheur de Didon provient de son amour réciproque avec Énée et elle n’hésite pas à le proclamer. Familier des salons précieux, Scudéry offre à voir un Énée plus sensible et plus tendre en supprimant les « goujateries » présentes dans l’Enéide. Nous retrouvons cette idée dans ses adieux à Didon dans la scène 2 de l’acte IV.