Le Codex Mutinensis graecus 122 est un manuscrit en langue grecque écrit au et conservé au sein de la bibliothèque Estense à Modène. Souvent appelé Mutinensis gr. 122, il est une version de la chronique historique de Jean Zonaras, datant du , intitulée Épitomé historion.
Le manuscrit reprend les grandes lignes de l'histoire byzantine de sa fondation à la fin du règne d'Alexis Ier Comnène, sur le modèle de l'œuvre de Zonaras. Toutefois, il comporte aussi une introduction, ainsi qu'une histoire de l'Empire jusqu'à la chute de Constantinople en 1453. Il semble avoir été composé vers 1425, d'abord comme une copie de la chronique de Zonaras, avant d'être complété après 1453. Il est possible que la chute de Constantinople explique ce souhait de prolonger l'œuvre au-delà de la seule retranscription des écrits de Zonaras.
L'un des aspects les plus remarquables du codex est la suite de portraits de l'ensemble des empereurs romains puis byzantins depuis Auguste jusqu'à Constantin XI Paléologue. C'est le seul manuscrit à comprendre de telles représentations, même si la plupart datant d'avant le sont très certainement fantaisistes. Les portraits des empereurs plus contemporains semblent plus crédibles car se rapprochant des descriptions contenues dans diverses autres sources et ils ont pu s'appuyer sur des représentations existantes sur d'autres supports. Pour certains d'entre eux, comme Michel IX Paléologue ou Andronic IV Paléologue, on ne connaît aucun autre portrait.
Description
Le mutinensis gr. 122 est un codex comprenant 295 folios, mesurant sur 25. Le gros de l'ouvrage reprend le texte de Jean Zonaras, vaste fresque de l'histoire romano-byzantine jusqu'à . Néanmoins, il omet les premiers livres de Zonaras, pour commencer par le dixième qui évoque le règne de . Au total, la reproduction du livre de Zonaras recouvre les folios 6 à 285. Sur les marges de ces folios, des portraits représentent la quasi-totalité des empereurs romano-byzantins, jusqu'à . Ensuite, une section aligne les portraits des souverains jusqu'à la chute de Constantinople en 1453.
Si les portraits sont très ressemblants pour les derniers empereurs, tous de face, il en va différemment des autres empereurs. Leur représentation varie grandement, étant parfois de profil, ce qui pourrait s'expliquer par la variété des sources qui ont servi à la création de ces portraits. En revanche, pour les autres, la vision de face incarne l'iconographie impériale traditionnelle.
Les folios 2 à 5 comprennent une courte introduction, avec un bref résumé de l'histoire du monde depuis la Genèse jusqu'à 1453. Après le folio 285, plusieurs pages blanches se succèdent jusqu'au folio 289, qui présente une série de listes. On retrouve une liste des offices auliques byzantins (folio 289), une liste des patriarches de Constantinople de Métrophane de Byzance au début du à (1443-1451) (folios 290v à 290r), une liste des sièges métropolitains relevant du patriarcat de Constantinople dans l'ordre hiérarchique, une liste des tombeaux impériaux et une liste des empereurs depuis . Le codex se termine par une description de la statue équestre de Justinien, située sur l'Augustaion à Constantinople.
L'avant-dernier portrait, celui de Constantin XI, est suivi d'un portrait final de , fondateur de Constantinople. Au total, cet empereur est représenté trois fois et son ajout à la fin du manuscrit pourrait revêtir une signification prophétique à la suite de la chute de la cité. Selon plusieurs légendes ayant cours à cette époque, évoquées notamment par Gennade Scholarios, premier patriarche de l'ère ottomane de la ville, le fait que le dernier empereur soit un homonyme de Constantin le Grand signifierait que la fin du monde est proche.
Histoire
Création
Il est traditionnellement admis que le codex est l’œuvre de deux scribes différents. Le manuscrit commence comme une simple copie de l’œuvre de Zonaras vers 1425. Aucune date n’est absolument certaine, mais l’année 1425 peut être retenue, puisque le dernier portrait exécuté par le premier scribe semble être celui de Manuel II Paléologue (1391–1425), représenté comme un homme âgé.
Le premier scribe copie l’œuvre de Zonaras, mais de manière incomplète ; un second scribe achève ensuite la transcription de la fin de l’Histoire de Zonaras, en l’étendant jusqu’au folio 285, alors qu’elle s’arrêtait auparavant au folio 263r. Le travail des deux scribes se distingue par le fait que la partie la plus tardive est rédigée sur un papier de texture différente, portant un filigrane représentant deux ciseaux.
Le second scribe travaille dans la seconde moitié du XVe siècle, à une date postérieure à la chute de Constantinople en 1453. Il est responsable de la rédaction de l’introduction, comme l’indique une note marginale mentionnant la « prise de la ville », et il étend également l’œuvre afin de couvrir l’histoire postérieure au XIIe siècle. Les listes insérées à la fin du manuscrit ainsi que le récit concernant la statue de Justinien Ier sont également dus à ce second scribe.
La chute de Constantinople constitue probablement la raison pour laquelle le second scribe choisit de préserver et d’enrichir le manuscrit, dans une tentative de sauvegarder la mémoire de l’Empire disparu. Il estime manifestement essentiel d’achever les listes et les notices consacrées aux empereurs, tout en restaurant et en retouchant les portraits des sections antérieures et en créant de nouveaux portraits pour les derniers souverains.
Le fait que certains portraits, comme celui de Claude (41–54), demeurent non coloriés tandis que d’autres sont mis en couleur à l’aquarelle, suggère que les portraits des premières sections étaient initialement dépourvus de couleur, puis colorés ultérieurement par le second scribe. Celui-ci repasse également sur des annotations devenues illisibles et ajoute, sous certains portraits, des inscriptions en rouge.
Il apparaît clairement que le second scribe réorganise certaines parties du codex. Les premières et dernières sections du travail du premier scribe sont manifestement en mauvais état, probablement endommagées par le feu, avant l’intervention du second scribe. Ce dernier conserve donc le corps principal du manuscrit ancien, en restaurent certaines parties — notamment les portraits dégradés —, reconstitue des passages de texte perdus et ajoute ses propres contributions.
Un élément de preuve majeur de cette restauration accompagnée d’un remaniement est le fait que certains portraits figurant dans les sections tardives, comme ceux des empereurs Isaac II Ange (1185–1195, 1203–1204) et Jean IV Lascaris (1258–1261), semblent avoir été découpés de sections antérieures du manuscrit puis collés dans des parties ultérieures.
Historiographie
L’histoire ancienne de la possession du codex demeure obscure. L’un de ses premiers propriétaires est un certain « Arsenius », peut-être identifiable à Arsène Apostolios, futur évêque de Monemvasia entre 1506 et 1509. Le manuscrit passe ensuite entre les mains de Giorgio Valla (1447–1500), érudit vénitien, puis entre celles du noble de la Renaissance Alberto III Pio (1475–1531). Il est acquis par la Biblioteca Estense de Modène en 1573, où il se conserve encore aujourd’hui. Il constitue l’un des plus de 250 manuscrits grecs et byzantins de la bibliothèque.
Le manuscrit a aujourd’hui perdu ses feuillets de garde initiaux. Sur la première page subsistent les signatures de Valla et de Pio, ainsi qu’une inscription latine fragmentaire : iste liber est mei– (« ce livre est à moi »).
La première étude moderne du codex est menée en 1892 par Karl Krumbacher, qui date à tort le corps principal de l’œuvre du XIVe siècle et les ajouts du XVe siècle. Spyridon Lambros examine le manuscrit en 1903 et, frappé par les portraits impériaux, le présente avec enthousiasme lors du premier Congrès archéologique international, tenu à Athènes en 1905. Ce codex, seule source connue offrant une série complète de portraits impériaux, comble alors une lacune majeure dans la connaissance des byzantinistes.
Le manuscrit acquiert une large notoriété après la publication, en 1930, de l’ouvrage de Lambros Λεύκωμα Βυζαντινῶν Αὐτοκρατόρων (« Album des empereurs byzantins »), qui reproduit les portraits de tous les empereurs et s’appuie largement sur le manuscrit de Modène. En 1976, Ioannis Spatharakis publie la première étude approfondie et systématique des portraits, dans son ouvrage The Portrait in Byzantine Illuminated Manuscripts.
La quasi-totalité de la recherche moderne se concentre sur les portraits, tandis que le texte accompagnant ceux-ci suscite peu d’intérêt. Les portraits des empereurs byzantins attirent davantage l’attention que ceux des empereurs romains antérieurs, ces derniers étant considérés comme des représentations entièrement imaginaires.
Depuis leur diffusion au début du XXe siècle, ces portraits exercent également une influence iconographique. En 1982, un timbre-poste est émis à Chypre pour commémorer la libération de l’île par l’empereur Nicéphore II Phokas (963–969), 1 017 ans auparavant. Le portrait figurant sur ce timbre est une version modifiée de celui conservé dans le codex.
Les portraits
Les portraits impériaux contenus dans le codex ne sont pas naturalistes et sont souvent dessinés de manière très similaire les uns aux autres. Toutefois, certains traits distinctifs de chaque empereur, comme la forme ou l’absence de barbe, ainsi que la forme des sourcils ou du nez, indiquent que les auteurs des portraits cherchent à représenter fidèlement les empereurs figurant dans le manuscrit.
La diversité des barbes et les traits spécifiques de certains empereurs ne sont pas conçus dans un simple but de variété, mais reposent vraisemblablement sur d’autres manuscrits ou sources textuelles alors existants, ainsi que sur la numismatique. Bien que la plupart des portraits aient longtemps été considérés comme imaginaires, en particulier ceux des empereurs les plus anciens, il est désormais jugé probable que les scribes utilisent des sources contemporaines conservées pour élaborer ces représentations. La valeur des portraits en tant que représentations fidèles fait toutefois débat : ils présentent de fortes similitudes avec des portraits figurant dans d’autres manuscrits plus anciens, mais ils se distinguent souvent entre eux par un nombre très limité de traits.
Portraits des empereurs tardifs
Les portraits des empereurs de la dynastie des Paléologues, dernière dynastie impériale régnant du XIIIe au XVe siècle, correspondent étroitement aux portraits conservés dans d’autres sources. Dans le Mutinensis gr. 122, Michel VIII Paléologue (1259–1282) est représenté avec une longue barbe, peut-être portée dans un filet, un détail également attesté par d’autres sources relatives à son apparence, comme un chrysobulle conservé aux Archives du Vatican et un autre manuscrit médiéval, le Monac. gr. 442. Son fils et successeur, Andronic II Paléologue (1282–1328), est figuré dans le codex avec une barbe large et carrée, une représentation confirmée par les chrysobulles et d’autres manuscrits.
Jean VI Cantacuzène (1347–1354) apparaît également dans plusieurs portraits d’un autre manuscrit, le Par. gr. 1242, où il est systématiquement représenté avec une longue barbe bifide, comme dans le Mutinensis gr. 122. Le portrait de Jean V Paléologue (1341–1376, 1379–1390, 1390–1391), qui lui attribue une barbe se terminant en deux pointes, correspond à sa représentation dans le chrysobulle de sa confession de foi catholique romaine de 1369, ainsi qu’à celle figurant autrefois dans une mosaïque de la Sainte-Sophie.