thumb|left|Vue générale

L’église Saint-Sulpice-et-Saint-Antoine de Bitry a été classée Monument historique le . Elle est située au cœur du village, et le domine de son clocher en pyramide, pointé comme un crayon vers le ciel.

Ce monument est à lui seul, un résumé de l’histoire du lieu. C’est autour de lui que s’est formé le village, dont il a conservé les marques de toutes les vicissitudes : emprise de l’abbaye de Saint-Médard de Soissons, invasions normandes et hongroises, luttes entre l’abbé, le roi puis les sires de Coucy, Guerre de Cent Ans, guerres de religion, Révolution Française, et premier conflit mondial.

Pour cette raison, le monument présente une allure composite : vestiges exceptionnels de la petite église carolingienne située sur les fondations d’un temple gallo-romain, clocher massif édifié entre l’an mil et la fin du , nef et chapelle seigneuriale construites à partir de 1520 dans le style gothique flamboyant, étonnante décoration sculptée de la première Renaissance, ensemble homogène de mobilier du .

Historique

Occupation du site Les terres situées à la confluence de la vallée de l’Aisne et du ru de Bitry, mises en culture depuis l’époque gauloise, n’ont pris une identité nominale qu’à la fin du Bas-Empire quand le nom d’un propriétaire terrien, un certain Victorius, s’est attaché à l’immense villa (terroir agricole) qu’il y possédait. Ce dernier, désigné par le terme « victoriacus » s’est transformé au cours des siècles suivants en Bitry (par un passage du v au b). Sur le terroir de cette villa se trouvait un temple rural gallo-romain (fanum) à l’emplacement de l’actuelle église. Accolé à une source probablement à vertu thérapeutique (devenue par la suite, la « Fontaine Saint-Sulpice » et marquée par un mégalithe), ce petit lieu de culte dut être christianisé au . Mais il n’existait encore aucun lieu d’habitat à proximité.

La villa de Bitry fait partie de ces terres de la rive droite de l’Aisne qui formaient le « Royaume de Soissons », créé et dirigé par Syagrius après 476. Cette indépendance de ce domaine dans la Gaule romaine est contestée par Clovis qui reçoit le commandement de la Belgique seconde. Avec l’autre chef franc, de Cambrai, Ragnacaire, Clovis parvient à s’emparer du royaume de Soissons (dans les dernières années du Grégoire de Tours, HF, II, 27). À la suite de la célèbre bataille, ces terres deviennent propriété des Francs : autrement dit, Bitry est maintenant une dépendance du fisc (patrimoine royal), celle de Cuisy-en-Almont (l’une des grandes villas de la vallée de l’Aisne, en l’occurrence à à l’est de Bitry, en bordure de la vallée). Sigebert (fils de Clotaire et petit-fils de Clovis ) en hérite et le donne, au titre de douaire, à la princesse wisigothe Brunehaut qu’il épouse en 566. À la mort de son mari en 575, Brunehaut fait don du fisc de Cuisy (et de la dépendance de Bitry) à la basilica (mausolée) de saint Médard que Clotaire a érigée à la périphérie de Soissons. Comme Clotaire, Sigebert se fait enterrer près du saint afin que celui-ci, dans l’au-delà, veille sur son âme. Des clercs doivent chanter les louanges de deux rois, c’est ainsi que naît le monastère qui deviendra la puissante abbaye.

Première église Les moines de Saint-Médard prennent immédiatement possession du domaine de Bitry pour l’exploiter. Des serfs (probablement une trentaine au début) sont dirigés par quelques moines qui leur accordent une situation favorable à leurs yeux : ils pourront bénéficier des services religieux. C’est pourquoi les moines de Saint Médard y font construire l’une des plus anciennes chapelles de la région. Ce n’est qu’une église rudimentaire en bois, terre et chaume, rendue possible par la présence des ruines (fondations et restes de matériaux) d’un petit fanum, comme il est habituel sur les grands terroirs gallo-romains. Elle est dédiée à Sulpice, archevêque de Bourges décédé en 647. Le sanctuaire, de type « cimétérial », a pour but d’attirer à elle paysans et serfs qui pourront assister au culte et surtout obtenir le droit de se faire inhumer auprès d’elle. C’est à ce moment que naît véritablement le village. L’édifice mérovingien, qui n’a pas laissé de traces matérielles, comme tous les autres établissements ecclésiastiques de la région (le monastère de Saint-Médard entre autres), n’a pu résister aux invasions normandes de 886 et à celles hongroises qui ont suivi.

Église de pierre Dans les dernières années du , la petite église est reconstruite en pierre sur le même emplacement (il en subsiste une partie des murs dans l’actuel clocher). À peine un siècle plus tard, le village s’est peuplé : il faut agrandir l’église. On lui adjoint une nef du côté oriental et sur l’ancienne église est édifié un clocher massif.

C’est au cours de cette période que l’abbaye renonce à laisser à demeure à Bitry des moines qui ne bénéficient d’aucune défense, notamment contre les seigneurs du Laonnois et du Vermandois. Elle installe un prévôt, autrement dit un laïc, entouré d’échevins, dont la mission consiste à gérer les propriétés, et à assurer la police et la justice. Celui-ci bénéficie d’un « hôtel », un donjon, à l’intérieur d’une vaste enceinte englobant également l’église et des granges. La prévôté qui subsista jusqu’à la fin du , semble-t-il, devait ressembler à celle de Marizy, dépendant elle aussi de Saint-Médard, si l’on en croit la description succincte du Terrier de la châtellenie de Vic en 1447.

Dans la deuxième moitié du , le clocher qui ne s’élève qu’à mi-hauteur de ce qu’il est aujourd’hui, est surélevé et couvert d’une pyramide achevée avant 1180, ce qui en fait la plus ancienne du Soissonnais. L’église demeure sous cet aspect pendant deux siècles et demi. La Guerre de Cent Ans la ruine, en effet, en grande partie. Incendiée, elle ne conserva que le clocher qui a servi de refuge aux habitants. Il faut attendre les années 1520 pour que l’édifice soit reconstruit. Entre-temps, en effet, en 1502 l’abbaye royale de Saint-Médard est passée sous le régime de la commende (son exploitation est confiée à un seigneur laïc ou religieux). Bitry devient alors une châtellenie dépendante de Saint-Médard, ce qu’elle restera jusqu’à la Révolution. Les travaux de reconstruction durent jusqu’en 1564. La nef romane est abandonnée et transformée en bas-côté nord, tandis que la nouvelle nef est édifiée au sud de celle-ci, en même temps qu’une chapelle seigneuriale qui, avec la partie basse du clocher, forme un faux transept. Ces deux constructions sont achevées peu avant 1535. En effet, une spectaculaire décoration de la voûte de la chapelle montre un cartouche portant cette date. L’iconographie des clefs pendantes suggère que la nouvelle église est inaugurée par François lui-même, suzerain de Saint-Médard, lorsqu’il se rend à Coucy et y rédige son célèbre édit. Le sire de Coucy possède, en effet, un fief à Bitry. Et le message religieux transmis par la décoration de la chapelle se réfère explicitement aux tragiques événements de l’année 1534 (« Affaire des Placards », la répression des huguenots qui suivit, la présentation au roi des reliques de la Passion du Christ devant la Sainte Chapelle). C’est Henri II qui achève la construction des voûtes du bas-côté, comme en témoignent deux culs-de-lampe historiés.

L’édifice subit, à nouveau, d’importantes dégradations pendant les guerres de religion dont des événements dramatiques se situèrent sur les rives de l’Aisne entre Choisy-au-Bac et Vic-sur-Aisne ; à ce moment, les habitants doivent se réfugier dans les combles de l’église, la face supérieure des voûtes en porte témoignage). Avant sa restauration en 1985 la tourelle d’escalier de l’église portait encore des traces de coups de boulet. Tout le mobilier liturgique ainsi que la décoration sont alors mis à mal. Ils sont remplacés entre 1748 et 1778, sous les auspices du curé Géraud de Jalengues qui rassemble des fonds de bien curieuse manière : il intente des procès contre le curé de Saint-Pierre-lès-Bitry, le monastère de Sainte-Léocadie à Vic, le maître de poste de Jaulzy, dont les dividendes sont investis dans l’église, auxquels s’ajoutent des dotations royales et seigneuriales. Le maître-autel, les fonts baptismaux, les lambris de marbre, la chaire de style Louis XV, les autels latéraux de marbre, les lambris, et les stalles de chêne de style Louis XVI, ainsi que les trois grands retables des autels forment, de ce fait, un ensemble particulièrement homogène.

La déchristianisation qui accompagne la Révolution Française marque profondément le monument. La dizaine de statues en bois qui, dans des niches, ornaient l’extérieur ainsi que l’intérieur de l’église sont brûlées en 1793. Les armoiries des rois de France figurant sur la clef de voûte du chœur ainsi que sur des deux clefs pendantes de la chapelle sont piochées. C’est en s’attaquant à ces fleurs de lis que les révolutionnaires font tomber un claveau entier de la couronne suspendue, causant son affaissement (qui nécessite aujourd’hui sa restauration). Dans la même période, un bataillon de soldats venant de Noyon, font descendre trois des quatre cloches pour les fondre. Trente ans plus tard, le bourdon qui avait été baptisé en 1643 (et dont le parrain était Pierre Pothier, le seigneur de Blérancourt) est à son tour descendu et c’est avec sa matière que sont fondues les trois cloches toujours en service. Elles sont réinstallées dans le clocher le , lors d’une grande cérémonie qui a laissé des traces sur l’église : tout l’intérieur est recouvert d’un lait de chaux blanc, une litre de couleur ocre et marron est peinte sur le bas des murs, ainsi que des croix de consécration sur les colonnes. Sur le pignon oriental, à l’intérieur de l’église, sont suspendues des couronnes de fleurs composant un message qui reste à déchiffrer, car les clous de suspension sont demeurés.

Au cours des , de nombreuses réparations doivent être effectuées sur les parties les plus fragiles de l’édifice, notamment le pignon oriental. Mais c’est en 1869-1870 que sont réalisés les travaux les plus importants : un disciple de Viollet-le-Duc ceinture l’ensemble de la nef et du chœur à l’aide d’un chaînage de fer maintenu par des ancres ; en effet, les murs gouttereaux, mal étayés par de contreforts trop faibles, se décollaient de la voûte.

Lors de la première Guerre mondiale, le village de Bitry se trouve immédiatement à l’arrière des lignes françaises. Le clocher de l’église reçoit plusieurs obus : l’un touche les baies et la corniche de la face nord ; un autre traverse de part en part la pyramide, les débris de celle-ci entraînent l’effondrement d’une partie de la voûte du chœur. Ces dégâts sont réparés entre 1920 et 1927. Cependant le clocher était durablement fragilisé par d’importantes fissures. Une importante campagne de restauration entre 1982 et 1985 permet de le consolider par trois chaînages intérieurs. Mais il faut attendre 2017 pour que les dernières traces de ces déprédations soient effacées (réparation des baies et de la corniche, traitement des fissures). En 2020, les deux arcs doubleaux de l’église primitive ont été restaurés, ainsi que la couronne pendante de l’église seigneuriale (le travail de sculpture a été réalisé par Bertrand Doussault).

Description thumb|left|Plan d'ensemble Église carolingienne thumb|upright|Chapelle côté nord

Elle occupe la partie basse du clocher où se trouvent la nef et une abside accolée à celui-ci du côté oriental. La nef s’est installée à l’emplacement de la cella (pièce centrale du sanctuaire) d’un temple rural gallo-romain, c’est pourquoi le plan en est parfaitement carré. Les côtés, à l’intérieur, mesurent . Le portail d’entrée, du côté occidental, est aujourd’hui obstrué par l’autel de la Vierge construit vers 1770. Il était surmonté d’un pignon surélevé servant de clocher, repris dans la construction postérieure du clocher au niveau des combles.