L’état de nature est une notion de philosophie politique forgée par les théoriciens du contrat à partir du qui s'oppose à l'état civil. Elle désigne la situation dans laquelle l'humanité se serait trouvée avant l'émergence de la société, et particulièrement avant l'institution de l'État et du droit positif. Bien que certains aient cru à la réalité de l'état de nature, le concept est d'ordinaire pensé comme une hypothèse méthodologique, utile indépendamment de sa véracité historique. Il existe différentes conceptions de l'état de nature, largement différentes selon leurs auteurs. On retrouve sur les débats au sujet de l'état de nature l'idée du Bon Sauvage (d'une nature innocente ou bonne), et celle de Hobbes (d'une nature mauvaise), entre autres. Dans tous les cas, l'état de nature est situé dans un temps reculé, avant la naissance des sociétés étatiques. Selon le point de vue des partisans d'une nature bonne (ou innocente), le développement des sociétés étatiques met globalement fin à cet état.

Définition L'état de nature est l'absence de règles : les hommes possèdent des besoins naturels (comme se nourrir, dormir, se défendre contre autrui, etc.) et une liberté naturelle (caractérisée par une absence de contraintes externes). Le Contrat social (Contractualisme) instauré dans une société (ou proto-société, puisque c'est le Contrat social qui donne naissance à la société) vient restreindre les droits et les libertés naturelles en imposant des règles nécessaires à l'égalité, au droit dans une société. Le Contrat social garantit aux hommes une liberté politique à la place d'une liberté qui n'en serait pas réellement une, la liberté naturelle (voir Lettres écrites de la montagne, texte sur Indépendance et Liberté de Rousseau). Alors que dans l'état de nature, l'homme obéit à la loi du plus fort, il obéira plutôt aux lois dans l'État de droit. Les droits naturels deviennent donc des droits civils, et la liberté naturelle devient la liberté politique. Ainsi, l'homme devient réellement libre puisqu'il n'a plus à se soumettre aux lois de la nature mais à celles définies par l'État de droit. Sa liberté naturelle est alors restreinte par la loi, permettant ainsi que celle-ci n'entrave plus la liberté d'autrui. La liberté politique est alors une vraie liberté puisque contrairement à la liberté naturelle elle n'est pas destructrice pour elle-même et permet à tous les citoyens d'être libres, en accord avec la volonté générale.

Thèses

Avant les philosophes contractualistes

Pour Aristote, l'homme est « animal politique » c'est-à-dire qu'il est naturellement social, il n'existe donc pas d'état de nature dans lequel l'homme vivrait isolément. Au Moyen Âge, Thomas d'Aquin reprend cette conception aristotélicienne : l'homme est naturellement social. Alors que Locke parle d’un état de nature où les hommes se battent, Kant lui le voit comme quelque chose de stable.

La théorie politique d'Épicure mentionne cependant un état de nature. Selon ce dernier les hommes qui vivaient de manière sauvage et indisciplinée auraient instauré par la suite un ensemble de conventions (une sorte de pré-contrat social ou sunthekai), propre à assurer la paix civile, et à permettre à chacun de méditer librement sans avoir à craindre pour sa vie : Philippe Raynaud, Dictionnaire de philosophie politique, article Épicurisme, page 234. D'autres théories philosophiques de l'antiquité, découlant directement du mythe de l'âge d'or d'Hésiode, vont également mentionner l'état de nature, même si la plupart seront oubliées par la suite, du fait de la prédominance des thèses aristotéliciennes. Il s'agit notamment de la Panchaïa d'Évhémère, qui imagine que les dieux sont des hommes divinisés pour avoir fait sortir l'homme de l'état de nature, mais aussi du mythe du politique de Platon concernant les hommes du temps de Cronos.

Chez Hobbes

Thomas Hobbes (1588-1679) est l'un des premiers philosophes à introduire la notion d’état de nature : il tente d’imaginer ce que serait l’homme en l’absence de toute détermination sociale, de toute loi. Cet état, qui n’a jamais existé, a pour intérêt philosophique de comprendre l’étendue de ce que la société (l'humanité quand elle est encadrée par des lois édictées par l'État) apporte à l’homme. Au-delà de la condition historique, la condition initiale de l'humanité ("l'état de nature") est aussi une expérience de pensée, qui ne pose pas l'état de nature comme existant (ou ayant existé), mais comme une hypothèse fictive pour comprendre le fondement logique du social.

Contexte historique

À l'époque où Hobbes entreprend sa réflexion philosophique, il est témoin de la guerre civile qui fait rage en Angleterre : la première révolution anglaise (1641-1649) a conduit à l'établissement d'une monarchie parlementaire. Pour Hobbes, si l'Angleterre est en guerre cela résulte du manque de compréhension de la nature humaine, de la manière d'organiser la vie sociale. Il attribue ce manque de compréhension aux sectes religieuses, dont chacune prétend avoir le monopole de la vérité et qui répandent des idées fausses sur la moralité, la justice, etc.

Description de l'état de nature chez Hobbes

Pour Hobbes, donc, l’état de nature est un « état de guerre de chacun contre chacun » (dans Léviathan). Tout homme cherche à se conserver ; or, à l'état de nature, l'homme est libre d'utiliser comme bon lui semble tous les moyens à sa disposition pour assurer cette conservation. Cette liberté illimitée conduit à la guerre universelle : « l'homme est un loup pour l'homme » (De Cive). L'état de nature est donc paradoxal : la lutte de chacun pour sa survie met incessamment en danger la vie de tous.

Dans ces conditions, les hommes choisissent de passer entre eux un contrat, par lequel ils se dessaisissent de leur liberté, de leur autonomie (pouvoir de se donner à soi-même sa propre loi), pour la transférer à un tiers, le souverain chargé d'assurer leur sécurité. Hobbes donne au Léviathan (l'État dont le pouvoir est exercé par le Souverain) un énorme pouvoir coercitif : par la peur qu'il inspire à ses sujets, le Léviathan doit décourager quiconque de violer les lois, afin de préserver l'État de Paix instauré par le contrat social. Le contrat social est donc le mécanisme par lequel tous se lient les mains (en abandonnant leurs droits/libertés naturels) en se soumettant, tous et chacun, à une autorité politique dotée de la prérogative d'infliger une sanction à quiconque désobéisse à la loi de l'État.

Le contrat social hobbesien n'est pas un contrat passé entre le souverain et les hommes (les sujets), mais entre les hommes eux-mêmes. En effet, un contrat est une entente dont les termes peuvent être violés. Or, le lien entre l'État (ou le Léviathan) et les citoyens est indissoluble. Le Léviathan est l'identité politique du citoyen ; le citoyen ne peut s'opposer au Léviathan - il est le Léviathan. Celui-ci n'est donc pas obligé par le contrat. Une fois qu'il est institué, le Léviathan s'élève donc au-dessus de la société des hommes, et nul ne peut lui ravir son pouvoir. Il peut appliquer à sa guise le principe du monopole de la contrainte physique légitime : si quelqu'un nuit à la société, il doit être mis à l'écart sur le champ, puisque la raison d'être du Léviathan est d'assurer la sécurité de ses citoyens. En revanche, le pouvoir souverain est ordonné à sa fonction : chacun est libre de lui désobéir dès lors que sa sécurité est en péril. En effet, au moment même où le Léviathan devient une menace pour un sujet, celui-ci n'est plus lié par les termes du contrat et se doit d'assurer sa propre sécurité. Le « droit à la vie » ou « droit à la sécurité » est donc plus fondamental que le contrat social, puisque c'est précisément pour protéger ce droit que la société et le Léviathan sont instaurés.

Analyse

L'état de nature n'est qu'une hypothèse méthodologique, qui conduit à conclure un pacte motivé par le désir d'être en sûreté, c'est-à-dire de la conservation de soi, qui aboutit à l'instauration de l'État-Léviathan absolument souverain. Il a conduit à transformer le droit naturel antique fondé sur un ordre cosmique ou cosmo-théologique en un droit naturel conçu comme une qualification subjective, qui s'appuie sur le principe de la conservation de soi-même. Ce faisant, Hobbes apporte des innovations radicales pour son temps : dans une démarche rationaliste, il exporte vers le champ juridico-politique les ambitions de la science mécaniste de son temps, et il redéfinit l'idée de loi naturelleJean-Cassien Billier, Aglaé Maryioli, Histoire de la philosophie du droit, Armand Colin, 2001, lire en ligne.

La philosophie hobbesienne, et c'est là que réside son principal problème, peut être qualifiée de naïve. En accordant au Léviathan un pouvoir aussi immense, Hobbes semble occulter le fait que le Léviathan puisse, par la suite, agir seulement dans son intérêt personnel. Puisqu'il est indestituable, qu'arrive-t-il si le Léviathan devient, après son institution, une menace pour la société ? Logiquement, chacun des sujets recouvre ses droits naturels, et l'on revient à l'état de nature. Par ailleurs, la société instaurée par le contrat social hobbesien est une société absolutiste : le Léviathan est investi d'un pouvoir énorme et possède le droit d'utiliser la force contre un sujet. Qu'il le fasse pour le bien de tous, ou uniquement dans son intérêt personnel, nul ne peut l'en empêcher.

Giulia Sissa estime que, dans la transition d’une théorie de l’animal politique, naturellement enclin à la sociabilité (Aristote), à une vision mécaniste de la nature humaine (Hobbes), le fondement anthropologique du politique se trouve repenséGiulia Sissa, « De l’animal politique à la nature humaine : Aristote et Hobbes sur la colère », Anthropologie et Sociétés, Volume 32, numéro 3, 2008, p. 15-38..

Chez Locke

Contrairement à Hobbes, John Locke (1632-1704), autre théoricien du contrat social, imagine l’état de nature comme un état d’égalité et de paix, où les hommes se portent mutuellement secours en cas de besoin. En effet, les hommes sont dotés de raison, et leur raison les porte à ne pas faire de mal à autrui. Il existe donc pour Locke un « droit naturel », une morale déjà présente dans l’état de nature. Le principal problème de l'état de nature, pour Locke, provient de la propriété privée. Puisque les ressources sont limitées, rien ne pourrait empêcher un individu de s'approprier la totalité des ressources pour lui et sa famille, et ainsi en priver ses voisins. L'institution de la propriété privée devient donc problématique, et celle-ci doit être gouvernée, réglementée.