Eduardo Aunós Pérez (Lérida, 1894 - Lausanne, 1967) était un homme politique, juriste, journaliste, diplomate, essayiste, penseur et écrivain espagnol, l’un des principaux théoriciens de la doctrine corporatiste en Espagne.
Issu d’une famille catalane conservatrice, il mena, après des études de droit à Madrid, une carrière politique comme député aux Cortes (en 1916 et 1921), en même temps qu’une activité de publiciste. Attiré d’abord par le catalanisme politique, dont il finit par se distancier, il subit par la suite l’influence du régénérationnisme, du catholicisme social (dont l’une des figures de proue, La Tour du Pin, restera son principal maître à penser), mais aussi du corporatisme fasciste italien, à quoi s’ajoutait son attirance pour les corps de métier du Moyen Âge. Il commença à élaborer une philosophie politique corporatiste, que l’avènement de la dictature de Primo de Rivera lui donna l’occasion de mettre en œuvre en tant que ministre du Travail à partir de 1924.
À la tête dudit ministère, alors que le régime primorivériste entrait dans une phase de réformisme autoritaire et technique, Aunós engagea une restructuration corporatiste et autoritaire de la société et du système politique, restructuration sous-tendue par la volonté d’« harmonisation » du capital et du travail (en neutralisant les antagonismes de classe dans le cadre d’une stratégie de contention et de paix sociale) et axée sur deux principes de base, à savoir un interventionnisme d’État dans les affaires sociales, et l’objectif de structurer le pays du point de vue économique et d’opérer la modernisation du pays. En accord avec une vision corporatiste et organiciste autoritaire, Aunós mit en place en 1926 l’Organisation corporative nationale (ONC), clef de voûte organisationnelle du corporatisme social tel que conçu par Aunós, qui regroupait l’ensemble des corporations professionnelles préalablement constituées en organisme de droit public.
La corporation, sur laquelle reposait le système, était obligatoire, sélectivement compatible avec la liberté syndicale (s’accommodant en effet d’un certain pluralisme politique), et centrée sur la notion (quasi théologique) de communauté de métier (en espagnol oficio), exaltée comme trait d’union de tous ceux composant un secteur particulier de la production. Chaque association ou groupe issu de tel domaine professionnel sectoriel (patrons aussi bien qu’ouvriers et techniciens) était tenu de s’y intégrer, en vue de former ensuite les comités paritaires, structures déjà largement expérimentées dans les décennies précédentes, où patrons et ouvriers étaient représentés à égalité. Ce système, auquel consentirent à s’associer quelques figures socialistes, telles que Largo Cabellero, mais dont restaient exclus p. ex. les anarcho-syndicalistes, était hiérarchiquement structuré sur cinq niveaux et ordonné conformément à une classification comprenant professionnelles subdivisées en trois grands groupes. Ces structures devaient former l’ossature d’une société corporative bureaucratisée, pilotée par le gouvernement, et organiquement structurée en groupements intermédiaires « naturels » (famille, commune, corporation de métier), où il n’y avait place ni pour le système électoral, ni pour un parlement, ni pour le régime de partis. Si dans ses débuts l’État corporatif se limitait à une action réformiste et technique d’« urgence sociale », le corporatisme finit par offrir une authentique alternative politique, sous les espèces d’une « démocratie organique », de caractère corporatif, antilibéral et antiparlementaire.
Au lendemain de la chute de Primo de Rivera, Aunós, risquant d’être inquiété pour sa compromission avec la dictature, s’exila à Paris, où il tissa des liens avec l’extrême droite française et affina sa réflexion politique, ajoutant à sa conception corporatiste, jusque-là surtout technocratique, une dimension spiritualiste (dérivée du catholicisme et de la monarchie traditionnelle) et imaginant un système sans partis politiques et avec deux chambres représentatives, l’une corporative à suffrage professionnel, l’autre organique à suffrage familial et censitaire, dans le cadre d’une monarchie autoritaire et nationaliste.
Lors du soulèvement militaire de , il se rallia aussitôt aux insurgés, devint membre du Comité politique du parti unique FET y de las JONS, et contribua à rédiger la Charte du travail, texte ayant rang de constitution, où il s’efforça d’introduire des éléments de sa doctrine. Pendant la guerre, après quelques missions diplomatiques au service de l’État franquiste et après avoir siégé dans les tribunaux de la répression anti-républicaine, il se vit offrir en le portefeuille de ministre de la Justice du gouvernement franquiste, auquel titre il eut à cœur de régulariser la situation dans les prisons. Toutefois, son projet de constitution, jugé trop corporatiste, fut rejeté par Franco. Ses récents liens avec le fascisme lui valurent en d’être écarté du gouvernement, victime de la situation internationale où il s’agissait désormais pour Franco de donner des gages aux puissances victorieuses. Il se retira alors de la vie politique, encore qu’il ait continué à siéger aux Cortes et présidé la Cour des comptes jusqu’à la fin de sa vie.
Auteur prolifique, Aunós a publié — outre des ouvrages de théorie politique — des travaux d’historien, des monographies sur quelques villes historiques, des essais de musicologie, ainsi que des œuvres de fiction.
Biographie
Formation et jeunes années Venu au monde le dans la ville catalane de Lérida., Eduardo Aunós avait parmi ses ascendants plusieurs personnalités politiques d’origine aranaise et pour père un homme politique conservateur, député et sénateur, et propriétaire du quotidien local El País. Il entreprit des études de droit, en partie à l’université Augustinienne d’El Escorial, pour le reste à l’université centrale de Madrid., avant d’obtenir en son doctorat, avec mention « bien » (aprobado), avec une thèse intitulée El Renacimiento y problemas de derecho internacional que suscita (littér. La Renaissance et les problèmes de droit international qu’elle suscite), publiée ensuite sous forme de volume.. Très tôt attiré par l’activité littéraire, il avait commencé sa carrière d’auteur dans les colonnes du journal familial et publié à l’âge de seulement quinze ans le roman Almas Amorosas (littér. Âmes amoureuses).
Débuts dans la carrière politique À l’incitation de Francesc Cambó, son premier mentor, Aunós Pérez s’engagea en politique, devenant militant de la Lliga Regionalista catalane. Il se mit aussi à contribuer à différents périodiques de Lérida, tout en exerçant comme avocat à Barcelone, et travailla ensuite comme secrétaire de Francesc Cambó au ministère de l’Équipement.. Aunós devint aussi pour quelque temps propriétaire du journal familial El País, édité à Lérida..
Aux élections générales de 1918, il sut se faire élire député pour la circonscription électorale catalane de SortBuscador Histórico de Diputados Elecciones . Consulté le .. Toutefois, le , un rapport du Tribunal suprême d’Espagne fut approuvé qui proposait d’annuler l’élection à Sort et de sanctionner la circonscription en la laissant sans représentation parlementaire durant la législature en cours. Aux élections générales de 1920, il fut élu député pour la circonscription de Solsona, toujours dans la même province de LéridaHistórico de Diputados Elecciones . Consulté le .. Alors qu’il avait été réélu aux élections de 1923, la nullité du scrutin fut là aussi proclamée, le de la même année, ainsi que la suspension pour ladite circonscription du droit de représentation jusqu’aux prochaines élections parlementaires52. Elecciones 29.4.1923 .
Dans Problemas de España (1921), son premier ouvrage important, rédigé sous l’influence du mouvement intellectuel dit « régénérationniste », Aunós faisait montre, tout en expliquant son travail parlementaire, de son attrait pour les « solutions techniques » et pour l’impérieux projet de modernisation nationale ; on y voit poindre déjà une pensée corporatiste, que nourrissaient, outre le régénérationnisme socio-économique, son inclination vers le corporatisme médiéval et les revendications des corporations professionnelles et groupements d’intérêt catalans. En 1923, il cessa sa participation au catalanisme politique à la suite du tournant radical pris par cette mouvance, qui se manifesta notamment par la scission d’un groupement extrémiste et le subséquent départ de Cambó. Aunós réprouvait que la défense des « corporations les plus importantes de Catalogne » ait été sacrifiée au profit d’un renouveau culturel catalan romantique devenu, au travers de l’artifice de la nationalitat catalana, « destructeur de la réalité hispanique ».. En , il quitta donc la Lliga pour se rapprocher de l’Unión Monárquica Nacional (littér. Union monarchiste nationale, UMN), parti conservateur d’implantation catalane présidé par Alfonso Sala Argemí..
Concernant la « question sociale », Aunós, fustigeant l’attitude des « professionnels de la politique », préconisait de confier à des techniciens les réformes nécessaires, et pilota les premières expériences techniques d’une organisation paritaire dans le monde du travail. En Catalogne, pendant le dénommé Triennat bolchevique (1918-20), où le syndicalisme révolutionnaire jouait son va-tout par des actions terroristes et de grève, Aunós jugeait nécessaire l’avènement d’un gouvernement fort, capable de mener la « réforme depuis le haut » ; le « pouvoir exceptionnel » assumé par Primo de Rivera à partir de 1923 lui apparaissait alors comme le cadre politique autoritaire « d’ordre et de hiérarchie » indispensable..
Dictature de Primo de Rivera : à la tête du ministère du Travail (1924-1930) vignette|upright=1.8|Les membres du Directoire civil de Primo de Rivera en . Au premier rang, de gauche à droite, Eduardo Callejo (Instruction publique), José Yanguas (État), José Calvo Sotelo (Finances), Severiano Martínez Anido (Intérieur, coiffé d'un casque à pointe), Miguel Primo de Rivera (président, également avec casque à pointe), Comte de Guadalhorce (Travaux publics), Honorio Cornejo (Marine) et Eduardo Aunós (Travail, tout à droite, portant chapeau haut-de-forme).
Dès le début de la dictature qui suivit le coup d’État militaire de 1923, dont Aunós avait ouvertement applaudi l’avènement, le nouveau chef de gouvernement Primo de Rivera, fasciné par l’exemple du fascisme italien, se mit en devoir de doter son régime d’une armature institutionnelle. Dans le manifeste adressé à la nation espagnole du , Primo de Rivera énonçait. :
Bien qu’il ait évoqué avec grand enthousiasme le fascisme italien (« Un crédo, une doctrine de rédemption qui obtint immédiatement des admirateurs et des adeptes dans le monde entier »), Primo de Rivera était conscient que la mise en place d’un régime autoritaire de type fasciste se heurterait en Espagne à de considérables obstacles.