Robert Misrahi, né le à Paris et mort le au Vaudreuil.., est un philosophe français.
Spécialiste de Spinoza, il consacre son travail à la liberté et au bonheur. Professeur émérite de philosophie de l'éthique à l'Université Panthéon-Sorbonne (Université de Paris I Sorbonne), il a publié de nombreux ouvrages sur Spinoza et consacré l'essentiel de son travail à la question du bonheur. Il a publié plusieurs articles dans l'encyclopédie Encyclopædia Universalis, Le Dictionnaire des philosophies « PUF », dans la revue Les Temps modernes et aussi dans la presse Libération, Charlie Hebdo et le Nouvel observateur.
Biographie
Robert Misrahi naît à Paris le , de parents juifs turcs. qui venaient de Turquie, dans un milieu extrêmement modeste. Il obtient la nationalité française à l'âge de dix ans. Son père était tailleur. Sa mère souffrait de troubles psychotiques, elle sera internée et finira sa vie internée en hôpital psychiatrique. Elle est internée lorsque Robert Misrahi était très jeune, à 8 ans. Il se retrouve dans une certaine solitude, dans un vide familial, puisque son père soit travaillait, soit cherchait du travail. Il avait un frère qui sera placé dans de la famille proche, puisque le père ne pouvait pas assumer à lui seul, la prise en charge de ses deux enfants en bas âge. On voit que les perspectives d’avenir, à ce moment-là, de Robert Misrahi, sont fort éloignées de la philosophie. Il raconte, dans son autobiographie, qu’en 1938 à l’âge de 12 ans, il rencontre un oncle qui lui offre une place d’apprenti dans son salon de coiffure. Et là, il est très enthousiaste. Il rentre chez lui et rapporte cette bonne nouvelle à son père, qui s’énerve et lui dit qu’il n’en est absolument pas question et qu’il « continuerait l’école ». Plusieurs fois, son père va être, malgré son absence, quelqu’un qui va dire ce qu’il faut à des moments importants de la vie de Robert Misrahi.
En 1939, c’est la déclaration de guerre. À ce moment-là, la mairie du arrondissement décide d’évacuer les enfants vers l’arrière, dans un château qui se situe au nord d’Angers. C’est un événement très important auquel Robert Misrahi accorde beaucoup de place dans son autobiographie, puisqu’il vit une sorte de contraste entre son milieu modeste, triste, avec peu d’entourage familial, et une ambiance dans une demeure qu’il décrit comme un château. Pour lui, avec ses yeux d’enfant, c’était une demeure magnifique dans une ambiance joyeuse de colonie de vacances, qui comblait en quelque sorte la solitude de sa vie quotidienne. Germe alors en lui l’idée que le bonheur, ce petit rien de lumière, comme parfois comme il l’écrit, est peut-être possible et envisageable.
Après, en 1940, c’est le retour à Paris, le Paris de l’occupation, et en 42, il faut porter l’étoile jaune. Misrahi a 16 ans, et il prend conscience que cette étoile va le stigmatiser et le désigner pour la mort. Avec elle, il sait qu’il risque arrestation et déportation, et d’ailleurs, une grande partie de sa famille va mourir en déportation. Il prend une décision extrêmement courageuse ou folle, sur les quais de seine, il décide de découdre et d’enlever son étoile. Et c’est une décision importante pour comprendre que la place de l’acte libre dans sa philosophie, n’est pas une position de principe théorique. Misrahi aura beaucoup de chance, puisqu’il a échappé de nombreuses fois à différents contrôles. Il explique que par là, il ne souhaitait pas nier son judaïsme, mais qu’il souhaitait être juif à sa façon, et non pas comme les autres le décident. Un juif laïque, écrira-t-il plus tard, en 1963, dans un ouvrage qui s’appelle La condition réflexive de l’homme juif. Il faut dire que la famille Misrahi n’était pas très pratiquante, son père ne lui imposera rien là non plus, et il lui en sera pour toujours, là aussi, très reconnaissant.
Cela a une incidence, puisque sa philosophie va être marquée par un profond athéisme. Si on compare un autre grand philosophe, à savoir Emmanuel Lévinas on est vraiment dans un autre univers, on n’y trouve aucune trace de religiosité, ou d’appétence, ou d’attrait pour une forme de transcendance, ou de métaphysique. Si on cherche ça, on ne le trouvera pas dans cette philosophie, c’est clair, c’est quelque chose qui ne l’intéresse pas.
En poursuivant les grandes étapes de sa vie, on va entrer dans les sources de sa pensée et de sa philosophie. Robert Misrahi est en terminale, et son professeur de philosophie, Raymond Polin, fait découvrir à sa classe deux auteurs fondamentaux, qui vont l’être pour lui en tout cas, il y en avait certainement d’autres, mais il retient ceux-là : l’un, c’est Spinoza, et l’autre, c’est Sartre.
Spinoza sera son philosophe préféré, toute sa vie. Il commente ses œuvres, il éditera sa correspondance dès 1954 à la Pléiade. Il propose plus tard une nouvelle traduction de l’Éthique, qui est disponible en Livre de poche, et qui est très intéressante, déjà par la qualité de l’écriture et de la traduction, ainsi pour son appareil critique de notes, extrêmement précieux, pour entrer dans cette pensée qui n’est pas simple d’accès, quand on n’a pas un passeur ou un cours, ou des tutos actuellement.
En terminale, Misrahi découvre aussi Sartre. Son professeur avait donné à lire L’Imaginaire, qui était publié en 1940 et il signale à sa classe la parution à venir d’un ouvrage important qui est L’Être et le Néant , livre que Misrahi s’empresse de lire dès qu’il est publié en 1943, à 17 ans. Il est porté par l’enthousiasme de cette lecture, il veut rencontrer ce philosophe qui parle si bien de la liberté, et il lui écrit au Café de Flore. Sartre va lui répondre, et c’est le début de rencontres qui se dérouleront des années, à peu près tous les mois. Il y a aussi une information importante : Sartre sait que Misrahi vient d’un milieu modeste, et il va le soutenir financièrement jusqu’à ce qu’il obtienne son agrégation de philosophie. Ça, c’est l’aspect de Sartre qu’on ignore peut-être, Misrahi n’était pas le seul à être ainsi soutenu, quand il y avait des jeunes étudiants qui auraient pu renoncer, Sartre donnait sa petite enveloppe régulièrement pour les soutenir. Il lui permettra aussi de publier un grand nombre d’articles dans sa revue Les temps modernes.
Encore étudiant, Misrahi suit aussi les cours de Gaston Bachelard. Il est très sensible à la personnalité de Bachelard, une personnalité chaleureuse, et aussi à sa pensée qui savait articuler aussi bien une réflexion sur l’imagination créatrice que sur la rationalité scientifique. Les deux ne se jouaient pas l’une contre l’autre, même si ce n’est pas dans les mêmes ouvrages, c’était quelque chose qui était complémentaire. Misrahi sera particulièrement marqué par les ouvrages consacrés à la rêverie matérielle, autour des quatre éléments, l’eau, l’air, la terre, le feu.
Quand il obtient son agrégation de philosophie, Misrahi enseigne plusieurs années au lycée, puis, il deviendra plus tard, en 1965, maître assistant auprès de Vladimir Jankélévitch dont il avait été l’étudiant, il admirait sa verve, son éloquence, son enthousiasme, son humour, sa joie de vivre. Ce penseur savait déployer une pensée très organisée, structurée, sous une allure à la fois inspirée, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Quelque part dans l’inachevé. Jankélévitch sera le directeur de sa thèse sur la liberté – puisqu’il ne se contente pas d’avoir l’agrégation, il continue, il fait de la recherche – qui est publiée en 1969 sous le titre Lumière, commencement, liberté. À cette époque, on faisait deux thèses, et la deuxième est consacrée à Spinoza, aussi sur la direction Jankélévitch, et elle sera publiée sous le titre Le désir et la réflexion dans la philosophie de Spinoza. Donc là aussi, on voit l’articulation de deux thèmes qui seront importants dans sa propre philosophie. Plus tard, il succédera à son maître, et il reprendra le cours de philosophie morale et politique à la Sorbonne, où il enseignera jusqu’en 1997.
Dès la publication de l'ouvrage en 1943, il lit L'Être et le Néant et enthousiasmé par la doctrine de la liberté, rencontre son auteur, Jean-Paul Sartre. Ayant révélé à Jean-Paul Sartre qu'étant juif en pleine Seconde Guerre mondiale, il n'avait pu poursuivre d'études supérieures, ce dernier l'aida à financer ses études de philosophie. Ils travailleront ensemble jusqu'à la mort de Sartre.
En 1947, durant le conflit pour la création d'Israël, il participe à des activités anti-britanniques avec le groupe terroriste Lehi (également appelé « groupe Stern »). Le , il dépose une bombe qui détruit le Colonial Club, un cercle militaire à Londres, faisant plusieurs blessés. En mai, il est arrêté en France pour détention d'explosif avec quatre autres jeunes activistes. Incarcéré à la prison de la Santé, il écrit alors un de ses premiers articles (Antisémitisme à la Santé) publié en décembre dans la revue Les Temps Modernes. Sartre vient témoigner en sa faveur lors du procès en . N'étant pas soupçonné de l'attentat du , il est seulement condamné à d'amende, le juge estimant que « l'État juif a été reconnu par l'O.N.U. et que les sujets de l'État juif ont le droit de défendre ses frontières morales et terrestres ».
En 1950, il obtient l'agrégation de philosophie..
Il enseigne d'abord en lycée en province (Cannes, Nevers, Bourges, Vanves) et au lycée Louis-le-Grand à Paris.. Durant les années 1965-67, à la Sorbonne, il est maître assistant puis titulaire de la chaire de philosophie morale et politique (dont le « patron » est Vladimir Jankélévitch) et ce, jusqu'en 1994. Il lui demande de diriger sa thèse de doctorat ayant pour titre Lumière, Commencement, Liberté.
Parallèlement à son enseignement, il développe sa propre philosophie, l'exprimant au fur et à mesure dans ses publications. Il traite d'abord la question de son identité de juif athée, français et laïque, dans une série d'ouvrages aux analyses très riches qui passeront pourtant inaperçus du grand public (La condition réflexive de l'homme juif, Marx et la question juive, La philosophie politique et l’État d’Israël).
Il consacre sa première thèse de doctorat à la question du désir et de la réflexion dans la philosophie de Spinoza (1969). Durant toute sa vie, il consacrera une part importante de son travail à l'étude de l'œuvre de Spinoza. Pour preuve, à plus de 85 ans, il publie une traduction de l'ÉthiqueÉditions de l'Éclat, Le Livre de Poche, 2005.
Influencé, d'une part, par la pensée subversive et eudémoniste du philosophe de l'Éthique, notamment par sa doctrine du désir et du salut, et d'autre part, par la pensée de Sartre, pour sa conception de la liberté ; il en tire une nouvelle philosophie du bonheur, un eudémonisme existentiel moderne. Pour Robert Misrahi, la question du bonheur n'est pas une question parmi d'autres, elle est la question fondamentale de l'existence, celle qui éclaire toutes les autres.
En , il déclenche une polémique en soutenant dans les colonnes de Charlie Hebdo, journal où il tenait alors une chronique, le livre très controversé de la journaliste italienne Oriana Fallaci, la Rage et l'Orgueil.. Après que Philippe Val a proposé à Robert Misrahi de revenir sur ses propos, le journal prend ses distances avec le philosophe..