Envers et contre tout ou Chronique illustrée de ma vie au Goulag (en qui signifie: Combien vaut un être humain ?) est un récit autobiographique écrit par l'écrivaine et artiste russe soviétique Eufrosinia Kersnovskaïa.
Le récit décrit la vie dans des camps de travail pénitentiaire, à partir de l'année 1940. L'ouvrage est traduit du russe par Sophie Benech, publié en 2021 par Christian Bourgois éditeur, sur base de l'album Coupable de rien paru en 1994 aux éditions Plon. Le texte est précédé d'un avant-propos de Ludmila Oulitskaïa et d'une préface de Nicolas Werth. En langue russe, les textes de la main de Kersnovskaïa représentent manuscrites ( dactylographiées), accompagnées de sur sa jeunesse à Odessa et en Bessarabie, sur sa déportation et son séjour au Goulag. C'est une œuvre monumentale qui est écrite à la main sur une douzaine de cahiers d'écoliers, illustrée par des dessins aux crayons de couleurs, au stylo à bille et à l'aquarelle. Les auteurs de ce genre de manuscrits couraient à l'époque en URSS le risque de les voir saisis et de subir de lourdes condamnations pénales. Il fallait donc les cacher et en réaliser plusieurs exemplaires.
Le texte complet de ces mémoires en six volumes n'a été publié en Russie qu'en 2001-2002. L'éditeur Christian Bourgois se propose, après l'édition en français de 2021, de poursuivre la publication de l'intégralité de ces mémoires, la présente édition en français n'en reprenant encore qu'une partie.
Autrice
vignette|Timbre poste de Moldavie représentant E. Kersnovskaïa Eufrosinia Kersnovskaïa est née le à Odessa dans la famille du juriste-criminologue Anton Kersnovski (mort en 1936 ou 1939) et d'une enseignante de langues étrangères Alexandra Karavassila (1878-1964). La famille avait des racines polonaises par le père et grecques par la mère. Dans ses mémoires, Eufrosinia écrit que parmi les ancêtres de sa mère il y avait des bandits klephtes. Le père a exercé son métier à la chambre judiciaire d'Odessa. Eufrosinia avait un frère aîné Anton (1907-1944). Le grand-père paternel d'Eufrosinia était le colonel-géomètre Anton Antonovitch Kersnovski. Son grand-père maternel était un propriétaire foncier du district de Kagoulski en Bessarabie, .
En 1919, durant la guerre civile russe, Anton Antonovitch Kersnovski se retrouve parmi les juristes arrêtés par une commission extraordinaire et évite par miracle d'être fusillé. Il s'enfuit en Bessarabie (qui à cette époque faisait partie du Royaume de Roumanie) et s'installe avec sa famille dans le village de dans le raion de Soroca, où vivaient quelques parents à lui.
Au milieu des années 1920, le frère aîné d'Eufrosinia, , part pour l'Europe occidentale pour y faire ses études et s'installe finalement à Paris, où il acquiert une grande renommée comme historien militaire et théoricien de l'histoire. Lorsque commence la Seconde Guerre mondiale à l'automne 1939, il est appelé dans les rangs de l'armée française. En , Eufrosinia et sa maman Alexandra ont reçu la notification de la mort d'Anton au front. En réalité, il n'avait été que blessé mais est mort en de séquelles d'une blessure à la poitrine subie en 1941. Les articles philosophiques et historiques ainsi que les ouvrages fondamentaux d'Anton Kersnovski sur l'histoire de l'armée russe ont connu une reconnaissance mondiale. Cependant, en Russie, ils n'ont été publiés qu'après la dislocation de l'URSS<ref name="хр">[Храмчихин, Александр Анатольевич] Alexandre Khramtchikine. Тень генерала. — Moscou: [Русская жизнь (обозрение)] La Vie Russe , 2012 .</ref>.
En Bessarabie, dans la famille de sa mère, Eufrosinia obtient son diplôme au gymnasium puis suit les cours de l'école vétérinaire. Elle connaît très bien l'allemand, le français et le roumain, elle comprend un peu l'anglais, l'espagnol et l'italien. Comme le père Kersnovski, juriste de formation, ne s'intéressait pas au domaine agricole et à l'économie, Eufrosinia a commencé à s'occuper elle-même de l'exploitation familiale. Elle exploite de céréales et de vignes. Pendant ses temps libres, elle aime promener à cheval, à pied ou encore à vélo jusqu'à la mer Noire avec ses cousins et ses cousines. Bien qu'elle fût propriétaire foncier, elle n'avait pas vraiment le mode de vie des classes sociales plus favorisées. Dans ses mémoires, elle n'évoque pas d'histoire d'amour personnelle et on ne lui en connaît pas. vignette|centre|Bessarabie Occupation soviétique de la Bessarabie vignette|Occupation soviétique en Bessarabie et Bucovine du Nord Le , débute l'occupation soviétique de la Bessarabie et de la Bucovine du Nord, dont une partie est devenue la nouvelle République socialiste soviétique moldave. Immédiatement, la répression stalinienne (1939-1941) s'installe et, en juillet de la même année, Eufrosinia et sa mère Alexandra sont chassées de leur maison et voient tous leurs biens confisqués. Lorsque l'oncle d'Eufrosinia, Boris Kersnovski, lui aussi privé de tous ses biens par le pouvoir soviétique, part avec sa famille pour le Royaume de Roumanie, Eufrosinia, au mois d'août, voulant protéger sa mère des privations, l'envoie en Roumanie également, à Bucarest. Elle-même reste dans le raion de Soroca. Étant une citoyenne travailleuse et instruite, elle ne se sent coupable en rien et n'a donc pas, à son estime, à quitter sa maison.
Eufrosinia commence par chercher du travail, mais comme ancienne propriétaire elle était privée de tous ses droits, dont celui de travailler, ou alors seulement comme travailleuse saisonnière. Elle peut entrer à ce titre à la ferme de technique agronomique et y être embauchée. Elle y fend des souches de chênes, ramasse du bois de chauffage dans la forêt, scie des bûches. La police politique NKVD lui interdit de travailler avec d'autres citoyens. À partir de , Eufrosinia dort dans la rue, perd la nationalité soviétique et est soumise à un isolement de la communauté villageoise. Pour l'hiver, elle est accueillie par une connaissance de sa mère. Le , des élections législatives ont lieu, et elle reçoit un passeport soviétique pour la circonstance, mais avec la mention du paragraphe 39La mention du paragraphe 39 sur le passeport indique que le détenteur ne peut exercer certains emplois ni séjourner dans certaines villes.. Lors de ces élections, Eufrosinia remarque que la candidate à l'élection est une prostituée professionnelle et elle vote contre elle en affichant clairement son bulletin de vote pour bien exprimer ses opinions sur le pouvoir en place. En , elle est dès lors convoquée au NKVD, puis, le les hommes du NKVD viennent la chercher et l'envoient en exil en Sibérie avec d'autres Bessarabes. Elle a plusieurs fois l'occasion de s'échapper mais ne le fait pas.
La relégation
Le , Eufrosinia et d'autres Bessarabes sont placées dans des wagons de marchandise d'un convoi pour une destination inconnue vers l'Est. Quand le convoi passe par Omsk, Eufrosinia, malgré l'interdiction du convoyeur, réussit à sortir du wagon pour prendre un seau d'eau dans un lac pour aider une femme qui avait accouché dans le wagon voisin et qui voulait laver son nouveau-né. Cela lui vaut d'être placée dans un wagon-cachot en fin de convoi et une note négative qui restera dans son dossier judiciaire. Un mois après le début de l'exil, elle est transférée dans le (aujourd'hui l'oblast de Tomsk). vignette|La rivière Ob gelée à Novossibirsk Pendant la traversée de la rivière Ob, Eufrosinia apprend qu'il est possible d'obtenir une affectation dans le secteur de l'exploitation forestière près de la . Elle a appris le travail de coupe du bois en Bessarabie et elle peut alors travailler à l'abattage d'arbres destinés à la construction du chemin de fer et de routes. Bientôt Eufrosinia quitte la région de coupe de l'Anga et de Kharsk, et, au début de l'hiver, est transférés à Oust-Tiarm. Grâce à une autorisation spéciale due à une température extrêmement basse, elle peut enfin s'acheter des bottes de feutre et une veste ouatinée.
Les normes de production demandées aux prisonniers étaient surestimées par les autorités et trouver du bois de qualité pour remplir les normes dans la taïga n'était pas facile. Au début du mois de , le chef de la zone de coupe, Dmitri Khokhrine, envoie Eufrosinia travailler dans la région de . Le , Eufrosinia assiste à une réunion dans un club local où un conférencier évoque l'aide des États-Unis à l'Union soviétique. Elle pose la question au conférencier de savoir si l'empire du Japon ne risquait pas, en gardant à l'esprit le pacte anti-Komintern, d'entrer en guerre contre les États-Unis. Sa question est décrite par son chef direct Dmitri Khokhrine au NKVD comme « une vile calomnie contre le Japon épris de paix ». Or sa question était pertinente puisque quatre jours plus tard, le , c'était l'attaque de Pearl Harbor et l'entrée en guerre du Japon contre les États-Unis.
Seule dans la taïga vignette|La taïga près de Tomsk En , Eufrosinia tombe malade et ne peut se rendre au travail. Son chef Dmitri Khokhrine ordonne à l'infirmier qu'il avait nommé de ne pas lui délivrer d'attestation d'exemption de travail et la prive aussi de ration. C'est la goutte qui fait déborder le vase et Eufrosinia se décide à aller tuer son bourreau Khokhrine. Mais au dernier moment, elle change d'avis, pense à se suicider. Finalement elle se décide à fuir dans la taïga où le froid, la faim et la fatigue deviennent ses seuls compagnons.
Elle traverse une partie de la Sibérie occidentale de février à août 1942. Pendant de longues journées, elle marche sur le lit gelé des rivières, remonte l'Ob parfois sur la rive droite, parfois sur la rive gauche. Dans le village de Narga, elle apprend que le NKVD la recherche. Elle doit dès lors s'éloigner des villages. Elle dort alors le plus souvent dans les forêts. L'hiver, dans ces régions, les gens doivent ramasser du bois et Eufrosinia gagne sa vie en les aidant. Vers la fin de son périple, elle rencontre davantage d'êtres humains et se rend compte qu'ils sont beaucoup plus dangereux pour elle que la nature.
Au total, Eufrosinia a marché pendant six mois dans le sud de la plaine de Sibérie occidentale, durant lesquels elle a parcouru environ . Au printemps et à l'été 1942, elle est confrontée plusieurs fois à l'application de la loi des trois épis, qui interdisait de glaner dans les champs après la récolte des céréales. La loi était appliquée sévèrement. Elle est arrêtée plusieurs fois parce qu'elle n'a pas de documents d'identité ou parce qu'elle est soupçonnée d'espionnage pendant cette période de guerre et d'être contre Staline et pour Nicolas II. Par chance, elle est plusieurs fois relâchée. Le , elle est à nouveau arrêtée et emmenée et finit cette fois en prison au centre Krasnozerskoïe, dans l'oblast de Novossibirsk. thumb|Plaine de Sibérie occidentale La prison préventive, le procès et le transfert
Lors des interrogatoires de la police, Eufrosinia ne cache rien. Son caractère original et sa connaissance des langues étrangères incline l'enquêteur à penser qu'elle est une espionne et pour se faire remarquer, il invente pour son rapport qu'il a trouvé son parachute à proximité de l'endroit où on l'a arrêtée. Elle est alors envoyée en train à la prison n°1 à Barnaoul.
Devant son tribunal, à chaque question elle répond par des contre-accusations. Elle nie catégoriquement tout ce qu'on lui reproche. Et une troïka de juges la condamne à la peine de mort. On l'autorise à introduire un recours en grâce, mais elle refuse et écrit sur le papier qu'on lui donne :
Le , la peine de mort a été commuée en 10 ans de camp de rééducation par le travail et 5 ans de prison avec privation des droits politiques. Puis Eufrosinia et envoyée à Tomsk où les prisons sont pleines à craquer. Pour trouver à se loger, les détenues sont obligées de fournir un certificat des bains prouvant leur désinfection. En effet, le typhus et la fièvre typhoïde y sévissaient dangereusement.
Le camp de travail