vignette|Fath al-Wadudud Commentaire sur le Sunnat Abi Dawud. Ahl al-ḥadīth (en arabe : اهل الحديث), aussi appelés aṣḥāb al-ḥadīth (اصحاب الحديث), littéralement les “gens/partisans du hadith”, sont ceux qui à partir des de l'Hégire ( ) se distinguaient par la prévalence qu’ils accordaient au Coran et aux hadiths dans la formation du droit et du dogme de l'islam. Une grande partie des savants de cette obédience exerçaient à Bagdad bien qu'on en compte d'autres dans d'autres régions à cette époque sous domination abbasside.

Les ahl al-hadith constituent une des composantes de ce qui formera plus tard le sunnisme, c'est-à-dire qu'une grande partie de leur héritage est ensuite mobilisée par les sunnites des différentes écoles de juridiques qui se développent à partir du de l'ère commune, en particulier chez les hanbalites.

Terminologie Il faut distinguer les expressions "traditioniste" et "traditionaliste". Un traditionniste pouvait également être d'obédience traditionaliste et réciproquement. Les traditionnistes, dits aussi muhaddithun, étaient des rapporteurs de traditions prophétiques et des spécialistes de la science du hadithChristopher Melchert, "Traditionist-Jurisprudents and the Framing of Islamic Law", slamic Law and Society, Vol. 8, No. 3, Hadith and Fiqh (2001), pp. 383-406.. Tandis que traditionalistes sont les savants qui considéraient que le Coran et les hadiths devaient être les seules sources de la loi et du dogme théologique. Ils excluaient en cela différents outils tels que le raisonnement spéculatif, l’analogie, le jugement rationnel etc. Ces outils étaient précisément l’objet de débats et de polémiques entre traditionalistes et leurs opposants rationalistes. Pour saisir pleinement la pensée des ahl al-hadith, il est souvent nécessaire de la comparer avec celle de leurs adversaires dans la mesure où l’une se construit en opposition à l’autre. Ces derniers étaient appelés le plus souvent ahl al-kalam (théologiens spéculatifs) et ahl al-ra’y (juristes rationalistes). Les traditionalistes accusaient ces derniers d'être à l'origine d'innovations (bidʿa, pl. bidaʿ) dans leurs écrits, une notion connotée négativement puisqu'il s'agissait selon eux d'éléments qui ne reposaient pas sur les fondements solides et seuls légitimes qu'étaient selon eux les sources révéléesPour les traditionalistes, le Coran et les paroles prononcées par Muhammad sont tous deux le produit de la révélation divine.. Ces "innovations" seraient variables et sujettes aux interprétations individuelles tandis que le Coran, les hadiths et le consensus des Compagnons de Muhammad garantiraient la pérennité et le bien-fondé des principes et des normes.

Approche juridique L’approche dans le domaine du droit des ahl al-hadith s'oppose à celle de ceux qu’ils appelaient ahl al-ra’y. Cette dernière catégorie désigne surtout les partisans de la doctrine juridique du savant irakien Abū Ḥanīfa. S'ils s'y confrontent régulièrement, ces derniers ne sont toutefois pas leurs seuls adversaires, les ahl al-hadith contestent également les approches des muʿtazilites ou encore des kharijitesHüseyin Hansu, "Debates on the Authority of Hadith in Early Islamic Intellectual History: Identifying al-Shāfiʿī's Opponents in Jimāʿ al-ʿIlm", Journal of the American Oriental Society, vol. 136, n° 3 (July-September 2016), pp. 515-533..

L’usage prioritaire des hadiths Contrairement à leurs homologues de l’école irakienne qui faisaient parfois référence aux avis de leurs maîtres sans corroborer ceux-ci de traditions prophétiques, les ahl al-hadith utilisaient systématiquement les hadiths pour en déduire les règles légales. Jusqu’au siècle, il n’y avait par ailleurs pas de distinction établie entre l’étude des hadiths et l’étude du droit chez les "partisans du hadith". Leurs ouvrages de hadiths étaient aussi des ouvrages de droit. Ils se distinguaient également par le fait qu'ils n'intégraient pas dans leur pensée juridique la question des coutumes locales dite aussi "tradition vivante" comme le faisaient les juristes des anciennes écoles traditionnelles, les Irakiens ou encore les Médinois.

L’intérêt pour les isnāds De nombreux spécialistes de l'étude des hadiths, traditionalistes ou non, s'intéressent au cours du siècle aux chaînes de transmission (isnād, plur. asanid). Il s’agissait pour eux de vérifier la solidité de la chaîne de tous ceux qui ont successivement rapporté une tradition attribuée à Muhammad. Un hadith qui présentait un isnād jugé suffisamment solide était conservé, tandis que celui qui ne répondait pas à certains critères d'évaluation était en principe rejeté. Les traditionalistes, dont la pensée se structure parallèlement, considèrent que ce travail d'authentification permet l'usage des hadiths comme source de législation (et de définition du dogme). Désormais, puisque les hadiths sont soumis à l'examen des spécialistes et une partie d'entre eux identifiés comme remontant effectivement au prophète, leur recours est d'autant plus légitiméJonathan A. C. Brown, Hadith Muhammad's Legacy In The Medieval And Modern World, Oxford, Oneworld Publications, 2017 (2nd ed.) ( 2009)..

L'autorité des hadiths Durant tout le / siècle, il y eut de vifs débats et polémiques pour déterminer dans quelle mesure les traditions prophétiques devaient peser dans l'herméneutique juridique et dans la formation du dogme par rapport au Coran. Il existait en effet des hadiths en contradiction apparente avec le texte coranique. A cette problématique, les savants rationalistes tels que les muʿtazilites considéraient qu'il fallait délaisser ces hadiths au profit exclusif du Coran. Les traditionalistes quant à eux jugeaient que l'autorité du hadith est tout autant importante que celle du Coran puisqu'il s'agissait pour eux d'une révélation divine adressée à Muhammad, celle-ci prenant simplement une autre forme. Cette position est formulée et argumentée notamment par le juriste ShafiʿiShafi'i représente davantage une position intermédiaire entre les courants traditionaliste et rationaliste. Sa défense argumentée de l'autorité du hadith est partagée par les ahl al-hadith. et le traditionaliste al-Darimi (mort en 869). Shafiʿi insiste sur l'importance d'obéir aux hadiths comme il est question d'obéir au Coran.

En réponse à ceux qui rejettent les hadiths jugés contradictoires avec le livre sacré des musulmans, le juriste Ibn Qutayba consacre une longue section d’un de ses traités à la défense de leur prise en compte..

Pensée théologique Les ahl-al-hadith n'étaient pas des théologiens dans leur ensemble, ils adoptaient toutefois un socle d'idées communes relatives à la nature divine, à la nature du Coran et à d'autres considérations théologiques. L'œuvre d'Ibn Hanbal est particulièrement importante dans le développement de leur pensée à ce sujetBinyamin Abrahamo, "Scripturalist and Traditionalist Theology" in The Oxford Handbook of Islamic Theology, Edited by Sabine Schmidtke, 2014..

Une pensée homogène Les traditionalistes mettaient en avant le fait que contrairement à leurs opposants rationalistes, ils étaient communément d'accord sur une même doctrine théologique. Ils présentaient cette homogénéité interne comme une preuve de leur bonne compréhension du Coran et de la Sunna (qui au cours du siècle est progressivement assimilée au corpus de hadiths). Surtout, cela signifiait selon eux la possibilité de dégager un ensemble de croyances cohérentes entre elles exclusivement à partir de ces sources, sans recourir donc à la théologie spéculative (kalam). Pour les ahl al-hadith, le Coran et les traditions prophétiques étaient suffisants pour répondre aux différentes questions d'ordre légal comme d'ordre théologique.

Sur la nature du Coran Au cours du siècle, émerge une polémique de grande envergure pour déterminer si le Coran était créé ou incréé. La position des rationalistes, adoptée par différents courants musulmans (par les muʿtazilites et une partie des chiites notamment), était celle de la création du Coran. Selon cet avis, si le Coran est révélation divine, il ne pouvait toutefois être qualifié d'incréé donc éternel car cela reviendrait à le comparer à Dieu qui seul avait ces caractéristiques. Dieu crée sa propre parole, elle est donc "en-dehors" de lui, et la révèle ensuite à Muhammad. Au contraire, pour les traditionalistes, le Coran en tant que parole de Dieu était nécessairement incréé puisque que sa Parole n'était pas distincte de son être, elle a donc la même nature que Dieu ; puisque Dieu est incréé, sa parole l'est également. Pour les ahl al-hadith, la parole divine fait partie de Dieu lui-même, elle en est un attribut ; par conséquent, le Coran, en tant que parole de Dieu, est incréé et existe de toute éternitéKhalid Blankinship, "The Early Creed" in The Cambridge Companion to Classical Islamic Theology, ed. Tim Winter, Cambridge University Press, 2008..

Sur Dieu

La controverse sur l'anthropomorphisme Les adversaires des traditionalistes les accusaient d'adopter une vision anthropomorphiste de Dieu puisque ces derniers adoptaient une lecture littérale des versets coraniques qui évoquaient le "trône", la "face", ou les "mains" de Dieu. Ces derniers s'en défendaient vivement en défendant le principe dit de la kayfiyya. Il s'agissait pour eux d'accepter ces versets sans pour autant considérer qu'ils signifiaient quelque chose de comparable à ce qui était connu chez les humains, ces versets devaient donc être acceptés bila kayf, "sans s'interroger sur les modalités"Jeffry R. Halverson, Theology and Creed in Sunni Islam, New York, Palgrave MacMillan, 2010, p. 19..

La prédestination Les traditionalistes s'opposaient vivement aux muʿtazilites sur la question de la prédestination. Ils justifiaient cette doctrine par une exégèse littérale du Coran et en arguant que la destinée des hommes ne pouvait échapper à la volonté de Dieu puisqu'il est omnipotent. Ils considéraient que la doctrine du libre-arbitre diminuait l'idée de la puissance divine. Selon eux, Dieu devait être considéré comme le créateur de l'ensemble des actes humains puisque toute la création était directement soumise à sa volonté.

Histoire

La miḥna Sous le règne du calife abbasside al-Ma'mun, commence une persécution contre les traditionalistes (la miḥna) qui dure jusqu'à la fin de la première moitié du siècle. Le prétexte de cette campagne inquisitrice était relatif à la position traditionaliste sur le caractère incréé du Coran.

De récents travaux indiquent que le calife cherchait surtout à contre-carrer l'influence grandissante de cette élite de plus en plus autonome, qui s'appuyaient sur l'autorité du hadith pour élaborer le droit, laissant ainsi peu de place au rôle juridique que cherchait à assumer le califeMathieu Tillier et Thierry Bianquis, "Chapitre X : le premier âge abbasside" in Les débuts du monde musulman , Paris, Presses Universitaires de France, 2012, p. 134-137.Mathieu Tillier, “Chap. XI, I - Les premiers Abbassides : la judicature sous pression”. Les cadis d'Iraq et l'État Abbasside (132/750-334/945), Damas : Presses de l’Ifpo, 2009. (pp. 578-605) Web. <http://books.openedition.org/ifpo/728>..

L'influence croissante des ahl al-hadith La persécution contre les traditionalistes prend fin avec l'arrivée au pouvoir d'al-Mutawakkil dont les vues religieuses étaient proches de celles de ces derniers. Ce nouveau calife réoriente la politique religieuse, en favorisant les savants traditionalistes. Il cherche par exemple à recruter Ibn Hanbal qui avait été emprisonné pendant la miḥna par al-Ma'mun avant d'être libéré par son successeur al-Mu'tasimMuhammad Qasim Zaman, Religion and Politics Under the Early Abbasids, New York, Brill, 1997..