La Politique québécoise de la langue française est le livre blanc à l’origine de la Charte de la langue française. Cette Politique connaît une première incarnation avec le « projet de loi 1 » présenté à l’Assemblée nationale le 1977 par Camille Laurin, ministre d’État au Développement culturel.
Cette politique linguistique était un projet phare du gouvernement de René Lévesque. S’inscrivant dans une longue série de débats sur le statut de la langue française au Québec, cette politique vise à offrir une solution d’envergure nationale à l’un des « souci[s] permanent[s].» des Québécois depuis les débuts de leur histoire : préserver l’avenir du français en Amérique en faisant de cette langue la langue commune de tous les Québécois. Cette politique considérait le français non pas seulement comme une langue mais comme un milieu de vie, et donc comme le fondement d’un projet de société en Amérique du Nord.
Remanié au printemps et à l'été 1977, le projet de loi 1 deviendra la « loi 101 », adoptée le .
Historique
Révolution tranquille
Au tournant de la Révolution tranquille, la question de la langue est à l’avant-scène de l’actualité québécoiseClaire Dutrisac, « La “survivance”… mythe ou réalité? », La Revue moderne, janvier 1959, p. 18-19; Pierre Laporte, « 200 ans après : 1959, un bilan, un programme », L’Action nationale, vol. XLIX, no 1, septembre 1959, p. 45-55; Jean-Paul Trudel, « Propos sur l’enseignement », Le Droit, 5 décembre 1959, p. 2; Anonyme, « Le Québec doit se placer à l’avant-garde en Amérique », Le Droit, 19 août 1960, p. 1; Jean Béraud, « Quand un cheval rencontre un… joual, ça hennit une bonne Revue d’actualité », La Presse, 16 décembre 1960, p. 12; P. Laurier, « Au sujet du parler “joual” », Le Petit Journal, semaine du 19 février 1961, p. 68.. À cette époque, une nouvelle mentalité commence à se répandre au Québec. À la suite de l’arrivée au pouvoir du Parti libéral en 1960, l’esprit autonomiste associé aux autorités et aux élites traditionnelles cède la place à une attitude plus revendicatrice, associée à une nouvelle génération de Québécois motivés à reprendre le contrôle de leurs affaires et à bâtir en même temps un État fort et interventionnisteSelon la définition de l’historienne Lucia Ferretti, la Révolution tranquille est « le bref moment pendant lequel, fort d’un large consensus social l’État québécois, son personnage principal, a été à la fois intensément réformiste et intensément nationaliste ». Lucia Ferretti, « Dossier : La révolution tranquille », L’Action nationale, vol. 89, no 10, décembre 1999, p. 62.. Un slogan politique, « maîtres chez nous », résume ce nouvel état d’esprit et donne une nouvelle dimension à l’affirmation collective des Québécois. Une part grandissante des points de repère hérités depuis plus de deux siècles se voit alors remise en questionParti libéral du Québec, Le 14 novembre ou jamais… maîtres chez nous, 1962, 16 p. Consulté le 15 janvier 2021..
À l’automne 1960 paraît le livre Les Insolences du Frère Untel. Dans cet ouvrage, un enseignant du Lac Saint-Jean (Jean-Paul Desbiens) dénonce la piètre qualité de la langue parlée dans les collèges classiques et révèle le laxisme des autorités diocésaines, responsables de l’administration de l’éducation partout au Québec. Ces témoignages troublants, relevés sur un ton cinglant, sèment la consternation dans les commissions scolaires et remettent en question tout le système scolaire de l’époqueSelon les réactions des élèves du collège des frères maristes à Alma, où le frère Untel enseignait en 1960. Gaétan Barrette, Premier plan, Archives de la Société Radio-Canada, 21 novembre 1960. Consulté le 3 décembre 2021.. L’enseignant prend également la peine de soulever l’absence totale de politique publique visant à protéger le français au Québec. Les discussions soulevées par ce livre font alors prendre conscience au public de l’étendue du mépris pour leur langue maternelle au sein de leur propre pays« LA LANGUE EST UN BIEN COMMUN, et c’est à l’État comme tel de la protéger. L’État protège les orignaux, les perdrix et les truites. On a même prétendu qu’il protégeait les grues. L’État protège les parcs nationaux, et il fait bien : ce sont là des biens communs. LA LANGUE AUSSI EST UN BIEN COMMUN, et l’État devrait la protéger avec autant de rigueur. Une expression vaut bien un orignal, un mot vaut bien une truite […] Les congrès, les concours de bon langage, les campagnes, sont pratiquement inefficaces. Seul l’État, gardien du bien commun, peut agir efficacement au niveau de la civilisation. C’est à la civilisation de supporter la culture. L’État a la loi et la force pour lui. Nous, les instituteurs, nous n’avons que raison ». Les insolences du frère Untel, Éditions de l’Homme, Ottawa, 1960, p. 29..
Ce témoignage sur la mauvaise condition du français au Québec amène même un certain nombre de commentateurs à se questionner sur la véritable nature du langage des Québécois (certains le réduisant à une forme de dialecte : le joualJean Desraspes, « Les Français ne franchiront jamais le mur du joual », La Patrie, 7 novembre 1963, p. 2.) et même sur la pertinence de préserver celui-ciPierre Trudeau avait traité le langage des Québécois de « français pouilleux ». Presse canadienne, « Johnson : Trudeau veut perpétuer le mythe du “patois” », Le Devoir, 16 février 1968, p. 1. Consulté le 15 janvier 2022.. Pour d’autres, la solution se trouve plutôt dans l’idée d’un Québec uniquement de langue française. Cet objectif d’unilinguisme français découle, pour les intellectuels de l’époque, d’un objectif plus global : « créer au Québec une société où il ne serait plus indispensable d’être bilingue pour vivre et pour réussir, une société où la langue française serait [...] la langue de l’activité quotidienne, du travail, du progrès économique et technique, de l’avancement, l’instrument normal de communication et d’échanges dans tous les secteurs et à tous les niveaux. ».
Ainsi, de 1960 à 1966, le gouvernement du Québec procède à plusieurs réformes qui touchent directement à la question de la langue; il crée notamment un Office de la langue française, et, surtout, un ministère de l’ÉducationJusqu’en 1960, l’instruction publique était sous le contrôle de deux comités confessionnels, l’un catholique et l’autre protestant. Le comité catholique était composé de tous les évêques du Québec et d’un nombre égal de laïcs. Cette division du système scolaire s’est maintenue jusqu’en 1998, à la suite d’un amendement de la Constitution canadienne. .. Ce dernier geste, tout particulièrement, annonce la fin de la mainmise traditionnelle de l’Église et des congrégations religieuses sur les établissements et les programmes scolaires. Cette décision, lourde de conséquences, permettra de rehausser le niveau d’instruction général chez les Québécois et de revaloriser la langue française au QuébecQuelques indices sur le faible taux de scolarisation de la population, du 19e siècle jusqu’à 1960 : « En 1842, le taux de la fréquentation scolaire au Québec est de 4,4 %, soit sur une population d’âge scolaire de . [...] En 1871, la population francophone dispose de huit établissements d’enseignement supérieur, fréquentés par 751 élèves. En 1891, 29,6 % de la population du Québec est analphabète, contre 15 % au Nouveau-Brunswick, 13,8 % en Nouvelle-Écosse et 7 % en Ontario. Entre 1910 et 1915, nous savons que le taux de persévérance scolaire diminue rapidement au cours du primaire : le gros des élèves se retrouvent dans les trois premières années et décroît rapidement ensuite pour atteindre environ 1 % en 7e année. En 1927, une commission d’enquête estime qu’à Montréal, 94 % des élèves quittent l’école avant ou après la 6e année et ne vont pas au-delà. Enfin, en 1959, la majorité des enfants ne dépassaient pas l’école élémentaire. Le pourcentage de ceux qui entreprenaient des études secondaires n’atteignait pas 35 %. Au plus 4 % des jeunes parvenaient aux écoles professionnelles supérieures ou à l’université ». ..
Commission Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme
De son côté, le gouvernement du Canada crée en 1963 la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, coprésidée par deux prestigieuses personnalités (André Laurendeau, intellectuel québécois, et Davidson Dunton, ancien président de la CBC). Cette commission est chargée de faire enquête sur l’état des relations entre francophones et anglophones au Canada, ainsi que sur l’état du bilinguisme dans l’administration fédérale. À la différence de la commission Parent, la commission Laurendeau-Dunton est dotée « d’un groupe de recherche multidisciplinaire pour creuser tous les aspects de son mandat, culturel et linguistique, historique, démographique, économique, psychologique et, bien évidemment, politique ». Cette commission, créée par le premier ministre Lester Pearson, est aussi animée par un certain esprit d’ouverture rarement observé dans l’histoire du Canada anglais à l’égard de la minorité francophoneVoir les allocutions de John Diefenbaker et Jean Lesage dans la Conférence fédérale-provinciale 1960, Ottawa, 25, 26 et 27 juillet 1960, p. 7-16 et 28-39..
Les révélations de cette Commission créent une véritable onde de choc dans l’opinion publique : en 1961, seuls 12 % des Canadiens (peuple) sont bilingues. Sur ce nombre, 70 % des bilingues sont des francophones de naissance . Pourtant, dans une ville comme Chicoutimi où la population est à 98 % francophone, « la grosse industrie se sert, comme langue de travail, de l’anglais, et tous ceux qui veulent monter dans l’échelle de l’usine doivent employer l’anglais ». Résultat : sur le marché du travail, tandis que les unilingues anglophones occupent les postes les plus prestigieux et les mieux rémunérés, les Québécois francophones gagnent un revenu moyen inférieur à celui de presque tous les autres groupes ethniques du Québec, les plaçant au 12e rang sur 14, tout juste devant les Italiens et les AutochtonesRapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Livre 3 A : Le monde du travail, 1967, Ottawa, p. 23..
La Commission révèle également un résumé des attitudes des anglophones à l’égard du Canada français. Certains exigent que l’anglais soit la seule langue du Canada et s’opposent à ce que le français soit déclaré langue officielle. Pour eux, la Conquête avait réglé pour de bon la question des relations entre anglophones et francophones. Pour d’autres, peu importe ce qui arriverait, le français était condamné à disparaître comme langue de communication. Les zones francophones seraient tôt ou tard assimilées par la culture et la langue de l’Amérique du Nord, « le cimetière de tant de langues et de cultures. ». Ces attitudes vexent les Québécois, donnant une poussée à leurs aspirations nationalistes.
Crise de Saint-Léonard
Le gouvernement du Québec poursuit alors ses réformes en éducation. De 1966 à 1968, on assiste à l’élimination graduelle des collèges classiques et à la création d’un nouveau réseau d’établissements d’enseignement préuniversitaire et professionnel : les cégeps. Alors que la réforme de l’enseignement universitaire demeure en suspens, le gouvernement décide de créer à son tour une commission d’enquête chargée d’enquêter sur la situation du français au Québec (Commission Gendron), notamment dans le domaine scolaire. Créée à l’automne 1968, la Commission Gendron en vient aux mêmes constats que ceux de la Commission Laurendeau-Dunton; « le français n’apparaît utile qu’aux francophones »; les anglophones n'ont aucun intérêt à apprendre le français dans un système où leur langue maternelle demeure la langue de référence « dans toutes les tâches importantes », ainsi que dans l’administration et la documentation techniqueRapport de la Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, Livre 1 : La langue de travail, 1972, p. 114-131..