Fine Art (qui signifie ‘bel art’ en anglais) est le troisième album sorti sous le nom de groupe Neuschwanstein en 2016. En 1979 déjà, Neuschwanstein avait sorti l'album de rock progressif Battlement, et 37 ans plus tard, voici un successeur. Or, Fine Art n'est en aucun cas une suite dans le style de Battlement, et la distribution est également différente : parmi les anciens membres de Neuschwanstein, seul le fondateur Thomas Neuroth est encore actif, tous les autres participants sont des membres de la famille ou des amis musiciennes .
Historique vignette|gauche|Thomas Neuroth, 2016 En 2005, Thomas Neuroth reçoit un appel de son ancien flûtiste de Neuschwanstein, Klaus Mayer, lui annonçant que leur ancien manager du groupe, Ulli Reichert, était décédé de manière très tragique. Cette conversation téléphonique ainsi que d’autres qui ont suivi ont débouché sur la décision de refaire de la musique ensemble pour mettre fin à cette si longue période d'abstinence musicale. Le chapitre ‘Neuschwanstein’ n'était donc pas clos.
C'est vers 2007 que Neuroth commence à trier et à coucher sur papier les diverses compositions et ébauches réalisées au cours des années précédentes. Il raconte :
Dans un premier temps, la musique est performée pendant une très longue période, en partie dans le home studio de Neuroth et en partie sur Internet, ce qui, à l'époque, n’était pas chose facile, surtout sur le plan technique. Après de grands efforts de collaboration sur de longues distances, les enregistrements étaient pratiquement terminés, mais pas totalement achevés, car les deux anciens Neuschwansteinoi sont de nouveau pris des voies différentes pour diverses raisons.
L'idée de ce nouvel album de Neuschwanstein ne lâchant plus Thomas Neuroth, il recommença donc à zéro, mais cette fois-ci pas via Internet, mais avec des intervenants choisis et en grande partie sur place. Deux ans d'enregistrement dans le petit home studio de Neuroth, deux ans de plus à mixer l'opulente image sonore sans synthétiseur avec des flûtes, des cordes et un instrumentarium rock tonitruant. Pendant encore une année, il met en œuvre la pochette . Au total, le processus de création, de la naissance de l'idée à la publication finale, devait durer plus de huit ans .
Le choix des musiciens n'est pas le fruit du hasard : lorsque le groupe Neuschwanstein de Neuroth s'est séparé en 1980, il a continué à jouer avec Michael Kiessling († 2019) dans le Michael Kiessling Band. Le batteur du groupe était Rainer Kind, qui a notamment joué pour Matthias Reim, dont il était le directeur musical. Cette formation a enregistré un CD en 1989, Kiessling Band, sur lequel Markus Salzmann a enregistré les parties de guitare avec Robby Musenbichler. Kind et Musenbichler se sont tous deux déclarés prêts à participer à la production de Fine Art. Le fils de Neuroth, Valentin, a complété les parties de guitare de Musenbichler en tant que deuxième guitariste.
Les nouvelles compositions de Neuschwanstein ne pouvant être réalisées par un véritable orchestre, pour cause de finances, Thomas Neuroth a beaucoup puisé dans une librairie orchestrale. Pour rendre le son moins artificiel, il a fait appel à la violoniste Sabine Fröhlich, de Münster, qui a enregistré à plusieurs reprises des pistes de violon et d'alto en utilisant le procédé d'overdubbing. Elle a « failli mourir », dit Neuroth, lorsqu'il lui a expliqué comment il comptait obtenir un son le plus riche possible : pour un titre, elle devait enregistrer quatorze fois la voix du premier violon, douze fois celle du deuxième, dix fois les altos, et le violon solo de toute façon.
À l'origine, Neuroth comptait confier la publication au label Musea, qui avait déjà sorti les deux précédents albums Neuschwanstein et était en principe intéressé par Fine Art. Devant l’impossibilité d’obtenir un accord, Neuroth a créé son propre label, LongBow Records.
Musique
C'est ainsi que le compositeur décrit lui-même sa musique et il devient clair qu'il ne peut pas s'agir d'un simpleopus successeur dans le style de Battlement. C'est un album plein de contrastes, avec parfois du rock progressif, parfois même un peu de heavy ou même de hard rock dans le meilleur style de Deep Purple, puis à nouveau un orchestre symphonique néoromantique. C'est la combinaison d'un groupe de rock et d'un orchestre qui domine, les deux n'agissant pas en antagonistes, le groupe fonctionnant comme un ensemble d’instruments solidement ancré dans l'orchestre.
De manière similaire, Jon Lord avait déjà osé ce grand écart avec son Concerto for Group and Orchestra. Contrairement au Concerto de Jon Lord, où les instruments de rock sont traités pendant de longues périodes comme des instruments solistes, ceux de Fine Art font partie intégrante de l'ensemble de la structure sonore. Même lorsque par exemple la guitare électrique de Musenbichler agit en soliste, elle ne s'impose pas à l'auditeur, mais est étonnamment contenue en termes de volume, de sorte que tous les instruments peuvent être entendus sur un pied d'égalité, les uns à côté des autres et les uns avec les autres.
De ce point de vue, Fine Art est sans aucun doute un exemple de rock symphonique et s'inscrit dans la lignée des œuvres de The Nice, Emerson, Lake and Palmer ou encore Ekseption. Il n'est donc pas étonnant que l'album soit devenu un opus presque entièrement instrumental. Sur les 10 titres (9 sur le LP), trois sont des adaptations de compositions classiques, à savoir de Claude Debussy, Camille Saint-Saëns et J. A. P. Schulz.
Fêtes est basé sur la deuxième partie des Trois Nocturnes (1899) de Claude Debussy. Fêtes est introduit par un clavecin, une flûte à bec ainsi qu'une couronne de clochettes dans le style de la fin du Moyen Âge ou du début de la Renaissance (si le clavecin était un luth ou une harpe à giron, on pourrait attribuer cette introduction à des ménestrels du Moyen Âge).
Elle est suivie d'une adaptation d’une dizaine de minutes de la composition de Debussy, dont l’ensemble rock tonitruant, s’inspirant desdits ménestrels, est dominé par la guitare électrique et l'orgue Hammond Leslie, toujours en échange avec les autres instruments de l'orchestre. De fréquents changements de rythme montrent clairement que cette adaptation s'oriente vers le rock progressif. Vers le milieu, la poursuite turbulente du thème principal à travers les différents instruments se termine par une demi-finale furieuse. Après une brève interruption, le morceau reprend avec un motif d'ostinato (accompagné de structures sonores surréalistes) qui, à la manière d'un boléro, augmente progressivement en dynamique et en hauteur de son. L'orgue Hammond et la guitare électrique dominent également cette deuxième partie de l'adaptation. Vers la fin, c'est à nouveau le thème principal qui prend le relais, avec une alternance d'instruments rock et orchestraux.
Concernant les similitudes étonnantes entre le motif d’ostinato de Claude Debussy, qui est à la base des Trois Nocturnes, et le Boléro de Maurice Ravel, il est à noter que la composition de Ravel n’a été publiée que 28 ans plus tard.
Per omnem vitam (lat. pour « A travers toute la vie ») est l’un des titres les plus personnels et les plus éreintants de cet album, comme le constate Thomas Neuroth lui-même . Le travail sur ce morceau a pris plus de six mois. Un critique au nom inconnu écrit à ce sujet dans son blog :
Le morceau se compose de deux parties, un arrangement purement orchestral dominé par une mélodie mélancolique à la flûte traversière ainsiqu'une partie rock, avec une batterie et un solo de guitare en traînants, qui, vers la fin revient au début, plus calme, tant sur le plan thématique que sonore.
God's little plan Ce court interlude est, selon Thomas Neuroth, « une étude du titre The Distributor pour deux pianos », qu'il a enregistré avec Karl Szelnik. En effet, on reconnaît certaines similitudes des motifs au début de chacune des deux compositions. En écoutant de plus près, on ne peut pas nier les poussées d'accords harmoniques typiques d'ELP vers la fin de la pièceà partir de la minute 1:03.
Florence Coleman Pt. 1 & 2 Lors d'un séjour à Paris, Thomas Neuroth a trouvé dans une librairie d'occasion un quotidien anglophone de Boston (États-Unis) datant de 1910, qui relatait le tragique accident d'un enfant de la célèbre famille Coleman. Leur fille Florence, peu avant son 12ème anniversaire, avait été happée par un véhicule hippomobile alors qu'elle jouait dans la rue. Elle n’a pas survécu à ses graves blessures.
Cet événement a inspiré à Neuroth le morceau qu'il a divisé en deux parties afin de pouvoir exprimer les différents états d’esprit : de la joie anticipée de l'anniversaire à la tristesse de la perte de l'enfant, en passant par l'accident. En conséquence, Part 1 et Part 2 sont fortement contrastées : alors que Part 1 est dominée par des guitares électriques puissantes, une flûte traversière ainsi qu'une batterie entraînante, Part 2 est une partie purement orchestrale avec un thème au piano plein d'émotion au milieu.
The Angels Of Sodom
Thomas Neuroth ne put s'empêcher de penser à ce verset biblique lorsqu'il mit la main, dans une librairie d'occasion parisienne, sur la revue satirique Le Charivari de , dans laquelle était reproduite une lithographie de l'artiste Pierre-Joseph Challamel, Les Anges de Sôdome .
Ce récit biblique inspira sa composition dans laquelle il voulait exprimer la violence divine qui s'abat sur ces villes pécheresses, par une musique d’une violence comparable. Un roulement de tonnerre croissant de l'orchestre se transforme en un thème de guitare doublé, porté par une section rythmique tonitruante et tous les instruments de l’orchestre jouant à l'unisson. À partir du deuxième tiers du morceau, le rythme change et le tempo s'accélère encore, symbolisant la fuite de Loth et de sa famille.
Die Geschichte vom kleinen Hähnchen (L'histoire du petit poulet) est sans doute la pièce la plus curieuse de cet album, un « intermède comique » . Elle commence par un texte très singulier, prononcé de manière extrêmement gutturale, sur l'amour non exaucé d'un petit poulet, l'histoire entière étant formée d'une seule phrase. Après la lecture, la pièce se termine par un dialogue entre la flûte traversière et le piano dans une mesure dansante de . L'harmonie de la pièce oscille entre le romantisme et l'impressionnisme.
Ensemble avec les premiers enregistrements du chant Der Mond ist aufgegangen (La lune s'est levée), Neuroth s’est attaqué à ce titre dès 2008, avant toutes les autres compositions de cet album, mais sans la flûte traversière dans la version originale. Après avoir composé la partie de flûte, Neuroth a eu l'idée du texte :
Le dessin se trouve à l'intérieur du digipack. A l'origine, cette histoire du petit poulet devait être lue par Harry Rowohlt, que Neuroth admirait beaucoup - et pas seulement pour son timbre de voix - et avec qui il était déjà en contact pour cette raison. Ce dernier étant décédé pendant leur échange, Neuroth a dû se charger lui-même de la lecture.
The Distributor Le titre est basé sur une visite de Neuroth à Amsterdam en 2015, où il a notamment vu la sculpture en bronze de La Ronde de nuit de Rembrandt par Alexander Taratynov. Cette sculpture, installée juste devant la statue de Rembrandt sur la Rembrandtplein , a attiré les foules entre 2012 et 2020. Malgré la présence du virus Ebola en Europe à ce moment-là, Neuroth a pu observer de très nombreux visiteurs touchant la main ouverte et tendue de l'un des personnages. C'est ainsi qu’il a vu s'imposer la notion de « distributeur », d’« épandeur », qui contamine sans entrave des millions d’humains et conduit inéluctablement à l'apocalypse. Neuroth dit avoir tenté d'exprimer cette symbolique dans sa propre représentation sur l'album avec la main ouverte sur la salle de spectacle dépeuplée par le virus, en accord avec le titre :