La classe des papiers d’écorce de mûrier telle que définie par Yi Xiaohui (en chinois 桑构皮纸 sānggòupízhǐ), correspond aux papiers traditionnels chinois fabriqués à partir des fibres libériennes de différentes espèces du genre Broussonetia et du genre Morus, de la famille des Moraceaedans le nom de la classe, mûrier a une valeur générique désignant les arbres à fibres papetières des genres Broussonetia et Morus que nous appelons aussi par leurs noms vulgaires de mûriers à papier et mûriers (au sens restreint de arbres à fibres papetière du genre Morus). Le contexte permet de savoir si mûrier doit être pris au sens large ou restreint. En Chine, elle regroupe les fibres des mûriers à papier des espèces Broussonetia papyrifera, et Broussonetia kazinoki, dont les écorces ont commencé à être utilisées pour fabriquer du papier dès le . Alors qu’en Corée et au Japon (outre ces Broussonetia), c’est leur hybride sauvage (nommé resp. Daknamu et Kozo) qui a pris une place centrale dans la production de papier. L’usage de l’écorce de mûriers du genre Morus a commencé plus tard, sous les dynasties Wei et Jin (魏晋 ).

Sur deux millénaires, on observe une créativité remarquable des artisans asiatiques pour produire différents types de papier avec des fibres de mûriers. Pour la seule fin des Qing (voir p. CLI), Jean-Pierre Drège a répertorié 7 sortes de papier traditionnel fait de mûrier à papier et/ou de mûrier : Anqing (Anhui), Yinpi, Sangpi, Hangpi (Zhejiang), Yunpi (Hubei), Mianpi (Guizhou, Henan, Shaanxi), Shaanpi (Shaanxi), Maotou (Hebei, Jilin), Gaoli (Hebei).

Le papier de broussonétia produit en Chine par les Dai du Yunnan est lisse, résistant aux parasites du livre, d’une grande blancheur et solide. Au Japon le papier washi (obtenu avec le kozo) est lui aussi doux, lumineux et très solide. En Corée, le papier traditionnel hanji (obtenu avec le daknamu) a les mêmes qualités ; il est utilisé comme support à la peinture, la calligraphie, pour recouvrir les fenêtres, portes coulissantes.

Nomenclature Le genre Broussonetia est difficile à circonscrire et a suscité des controverses entre botanistes. Les débats et révisions qui sont en cours ne font que souligner les difficultés d’associer les noms botaniques acceptés (par la communauté des botanistes, comme The Plant List, Tropicos ou Flora of China, pas toujours d’accord entre eux d’ailleurs) avec des noms vulgaires dans les langues chinoise, japonaise et coréenne, ceci bien sûr durant les siècles passés pendant lesquels la notion d’espèce n’était pas connue mais aussi avec les noms vulgaires normalisés contemporains.

Pour simplifier la présentation, nous retiendrons les trois espèces de Broussonetia suivantes présentées par Yun et Kim, qui jouent un rôle central dans l’histoire du papier en Asie orientale. Mais il faut savoir que Chung et al 2017, ou Flora of China de Taiwan ou du continent, ont tous fait des choix différents. Dans l'attente d'un consensus entre chercheurs, nous adoptons la présentation suivante:

Broussonetia papyrifera L’Hér. ex Vent., le mûrier à papier, en chinois 构树 gou shu, en japonais Kajino-ki, en coréen Kkujinamu, arbre dioïque, de , à croissance rapide, à fibre papetière, répandu en Asie orientale et du Sud-Est Broussonetia kazinoki Siebold, le nom japonais Kajino-ki fut malencontreusement choisi par Siebold en 1830, pour dénommer Broussonetia kazinoki, un arbuste monoïque, , à chaton mâle globuleux, répandu en Chine, Taiwan, Corée, Japon, connu en Chine sous le nom vulgaire actuel de 楮 Chǔ, au Japon sous le nom de Hime-kôzo et en Corée de Aegidaknamu (avec pour synonyme : B. monoica Hance, selon The Plant List) B. kazinoki × B. papyrifera, l’hybride naturel entre les deux taxons précédents Hime-kôzo et Kajino-ki, découvert à l’état sauvage dans l’île de Gageodo (Corée), connu sous le nom de Kôzo au Japon et de Daknamu en Corée, est favorisé depuis des siècles par les agriculteurs japonais et coréens pour la fabrication traditionnelle de papier. Nommé Broussonetia × kazinoki Siebold par Chung et al, et Broussonetia x hanjiama Kim par K. Yun & M. Kimà ne pas confondre avec l’hybride qui a été développé par des chercheurs chinois par les méthodes de sélection hybride et de biotechnologie. C’est un hybride de Broussonetia à croissance rapide à haute teneur en protéines cf. 杂交构树产业技术分析报告, vanté comme une ressource alimentaire de haute qualité pour le bétail et la volaille, c’est un petit arbre de , dioïque.

Les noms vulgaires chinois ont été choisis par les botanistes de Flora of China. Les chercheurs coréens et taiwanais (et autres) sont à l’origine du changement de la correspondance entre les noms vulgaires coréens et japonais et les noms scientifiques. Les publications anciennes donnent d’autres correspondances.

Noms botaniques latins et noms vulgaires contemporains chinois, japonais et coréens latin chinois japonais coréen Broussonetia papyrifera L’Hér. ex Vent.arbre dioïque, de 构树 Gòushù Kajino-ki Kkujinamu Broussonetia kazinoki Siebold arbuste monoïque, de 楮树 Chǔshù Hime-kôzo Aegidaknamu B. kazinoki × B. papyrifera petit arbre hybride naturel, dioïque, de 杂交构树 Zájiāo gòushù Kôzo Daknamu

Trois caractères (et leur variant) ont été utilisés dans les anciens textes chinois pour désigner ces arbres: 构 (構) gòu, 楮 chǔ et 榖 gǔces différences d’emploi se font selon les lieux, explique le Máo shī cǎomù niǎo shòu chóng yú shū《毛诗草木鸟兽虫鱼疏》 , : . Le premier dictionnaire, le Shuowen Jiezi, établit la correspondance de gu et chu pour une de leur acception en ces termes 榖楮也 guchuye, c’est-à-dire gu et chu ont chacun plusieurs acceptions mais ils partagent au moins une acception. Certains textes comme les Morceaux choisis de Youyang (酉陽雜俎 Yǒu yáng zá zǔ), utilise 构 gou alors que d’autres, comme 植物名實圖考 Zhíwù míng shí tú kǎo, utilise 楮 chu, ou bien le Classique des vers (诗经 Shijing) utilise 榖 gu. Le grand Dictionnaire de caractères de Kangxi 康熙字典, Kāngxī zìdiǎn (1716), dictionnaire de référence pour les -s et même le , indique que les caractères 构 gou et 楮 chu sont équivalents pour l’acception « arbre ». Par contre, la différence actuelle manifeste entre 构 et 楮 donnée dans le tableau ci-dessus, vient d'un effort récent des botanistes chinois pour trouver des noms vulgaires normalisés correspondant aux espèces définies par la botanique.

Fibres de Broussonetia Les fibres de Broussonetia papyrifera sont regroupées en faisceaux dans la couche interne de son écorce. Elles sont formées de cellules minces et creuses atteignant une longueur étonnante de 25 cm et sont associées aux cellules du phloème qui transportent les nutriments. Ces longues fibres peuvent être aisément séparées du tissu parenchymateux. Grâce à cette propriété, le papier fabriqué avec ces fibres végétales est très résistant tout en restant très doux.

Les trois grandes traditions de fabrication du papier de Broussonetia sont celles de la Chine, du Japon et de la Corée.

Papier d’écorce de mûrier Broussonetia en Chine L’utilisation des écorces de Broussonetia papyrifera (构树 gòushù) et de B. kazinoki (楮树 chǔshù) dans la fabrication du papier a peut-être pour origine la production très ancienne des étoffes d’écorce battue (des tapa) en particulier dans les régions du sud et du sud-ouest de la Chine. Le Máo shī cǎomù niǎo shòu chóng yú shū《毛诗草木鸟兽虫鱼疏》 (au ) indique que (Hu et al, 2018). Le médecin naturaliste Li Shizhen dans son ouvrage Bencao gangmu (1593) indique que . Il mentionne aussi que l’ethnie Li (黎族 Lizu) de l’île de Hainan, . Le , la technique de fabrication de tissu d’écorce (ou tapa) des Li a été incluse dans la Liste du patrimoine culturel immatériel de l'humanité en Chine.

Remarquons que l’association des fibres papetières et textiles, s’était faite aussi avant l’emploi des broussonétia au . Comme nous allons le voir, les premiers papiers fabriqués sous les Han antérieurs (-206, -9) l’ont été avec des fibres textiles de type chanvre, ramie, ce qui ne veut pas dire que les fibres végétales brutes étaient utilisées, le passage par les fibres textiles (de toile de ramie ou de chanvre) est probable pour Pan Jixing.

Histoire L’origine du papier parut claire et bien datée aux Chinois, tant qu’ils s’appuyèrent sur des sources textuelles mais le trouble les gagna quand dans les dernières décennies du , ils commencèrent à s’intéresser aux sources archéologiques.

Pendant des siècles, le monde savants chinois considéra que Cai Lun 蔡倫 avait inventé la fabrication du papier, en 105 de l’ère commune. Cette opinion repose sur la biographie de l’eunuque Cai Lun dans le Livre des Han postérieurs (Hou Han shu compilé par Fan Ye en 445) où il est indiqué:

(Histoire des Han Postérieurs, traduction de J-P. Drège後漢書 《宦者列傳》12自古書契多編以竹簡,其用縑帛者謂之為紙。縑貴而簡重,並不便於人。倫乃造意,用樹膚、麻頭及敝布、魚網以為紙。voir -> 列傳 -> 宦者列傳.Remarque: le caractère zhi 纸 qui désignait un support d’écriture en soie, servit à désigner un support d’écriture en fibres végétales, de manière assez similaire au passage du latin papyrus au français papier). L’auteur en parlant de l’utilisation d’écorce d’arbre (树肤 shufu), n’est pas très explicite, mais connaissant l’histoire de la terminologie de la papeterie, on peut supputer qu’il s’agit de Moraceae, soit de Broussonettia, (构树 gòushù ou 楮树 chushu), soit de mûrier Morus (桑树 sāngshù). La forme de leurs fibres et les caractéristiques du papier sont si similaires que dans de nombreux cas, ils sont souvent confondus.

Les historiens du papier, comme Yi Xiaohui 易晓辉 ou Tang Shukun 汤书昆 et al, considèrent que le début de la fabrication du papier d’écorce de Broussonetia papyrifera remonte à peu près à l’époque de Cai Lun ( siècle) tandis que le papier d’écorce de mûrier est arrivé dans les siècles suivants, autour des dynasties Wei Jin (220-420) . L’usage du mûrier à papier semble donc avoir commencé avec Cai Lun dès le . Toutefois, cette évolution se fit progressivement. Si l’on s’en tient aux analyses fibreuses de Pan Jixing 潘吉星, 1979, les manuscrits du sont dans leur grande majorité encore fabriqués avec du chanvre et parfois de la ramie.

Les multiples découvertes de fragments de papiers dans des sites archéologiques datant des deux à trois siècles précédant l’annonce du procédé de Cai Lun (en 105), ont établi que ces fragments de papiers plus ou moins grossiers avaient été fabriqués à partir de fibres de chanvre, de ramie ou de lin. Dès l’année 1957, des fragments trouvés dans une tombe de Baqiao 灞桥 près de Xi'an, soumis à une analyse microscopique et chimique par Pan Jixing en 1964, révéla qu’ils étaient composés de chanvre et de ramie et dataient de plus de 200 ans avant . Depuis les années 1960, dans plusieurs sites ont été trouvés d’autres papiers datant de la dynastie des Han antérieurs (-206, -9) : papier de Jinguan (金关纸 Jīnguān zhǐ), papier de Zhongyan (中颜纸Zhōngyán zhǐ), papier de Maquanwan (马圈湾纸 Mǎquānwān zhǐ), papier (avec des écritures) de Xuanquan (悬泉 Xuánquán) et de Fangmatan (放马滩 Fàngmǎtān). Reprenons le tableau conçu par Pan Jixing en 2011, sur les fouilles qui ont mis au jour des papiers de fibres végétales (de type chanvre, ramie) fabriqués avant l’époque de Cai Lun, classés par ordre chronologique de fabrication établi par la stratigraphie et l’âge des ustensiles trouvés

Papiers trouvés dans des sites archéologiques avant 2011 Nom du papier Période de fabrication Date de découverte Lieu Fangmatan -176 à -141 1986 Tianshui, Gansu Baqiao avant -138 1957 Xi’An Xuanquan -140 à -7 1990 Dunhuang, Gansu Maquanwan -65 à -25 1979 Gansu Jinguan -52 à -3 1973 Gansu Zhongyan +1 à +55 1978 Shaanxi