La Ruine (en , Rouïna) est un terme historiographique introduit par le chroniqueur cosaque Samiïlo Velytchko (1670–1728) pour décrire la situation politique de l'Ukraine au cours de la seconde moitié du .

L'étendue de la période en question varie selon les historiens : une première école, dont relève notamment Nikolaï Kostomarov, en fixe le début à 1663 et la fin à 1687, l'associant aux trois hetmans nommés par Moscou pour diriger l'Ukraine de la rive gauche (Brioukhovetsky, Mnohohrichny et Samoïlovytch) ; une seconde école en fixe le début à 1660, année du traité de Tchoudniv qui divise profondément les Cosaques, et la fin à 1687 ; la fait débuter à la mort du hetman Bohdan Khmelnytsky en 1657, et plus précisément à la « rébellion de Pouchkar-Barabach » qui s'ensuit, et en fait correspondre le terme à l'accession au pouvoir du hetman Ivan Mazepa en 1687.

La période est caractérisée par un état de guerre continu, aussi bien au sein du territoire ukrainien qu'avec les pays voisins . Un dicton ukrainien de l'époque, (), résume l'ambiance chaotique régnant à l'époque.

Contexte vignette| L'Ukraine de la rive droite aux . vignette| L'Ukraine de la rive gauche aux . vignette| Le territoire cosaque vers 1649—1654, surimposé à l'Ukraine actuelle. La Ruine débute en 1657, à la mort du hetman Bohdan Khmelnytsky. Khmelnytsky a tenté de libérer l'Ukraine de la domination polonaise et lituanienne au travers d'un soulevement (1648-1657) et d'un traité signé en 1654 avec le tsarat de Russie. Leader charismatique et influent, il n'a pas établi de règles de succession claires et sa volonté a favorisé son fils Iouri en tant que nouveau hetman. Iouri Khmelnytsky (1641-1685), jeune et inexpérimenté, n'a toutefois pas hérité des qualités de meneur d'hommes de son père, comme il le montrera lors de ses tentatives de prise de pouvoir (1657, 1659-1663, 1677-1681, 1685).

À la mort de Bohdan Khmelnytsky, l'État cosaque s'étend sur environ et compte 1,2 à d'habitants. Ceux-ci se divisent globalement entre les nobles orthodoxes, les starchyny (officiers cosaques les plus riches) et la masse des Cosaques et des paysans ne portant pas d'armes. L'Église orthodoxe détient 17 % des terres ; les nobles locaux en détiennent 33 %. Les 50 % restants ont confisqués aux Polonais et sont à gagner. Les Ukrainiens forment une société de confins sans frontières naturelles, sans tradition d'État, et une population attachée à la liberté ou à l'anarchie cosaque.

Les terres confisquées peuvent facilement changer de mains au cours de n'importe quel affrontement. Un conflit larvé oppose la masse des Cosaques les plus pauvres et le groupe le plus riche, qui aspire au statut de semi-noble. L'État, faible, est par ailleurs en manque d'alliés : parmi les puissances régionales, les Polonais veulent reprendre les terres ukrainiennes, la Russie est soumise à un régime autocratique difficilement compatible avec les idéaux cosaques de liberté, le khanat de Crimée se concentre sur les razzias esclavagistes, et les Turcs de l'Empire ottoman se soucient peu de la frontière ukrainienne. Le territoire de l'Empire suédois est encore trop éloigné pendant cette période, et les Cosaques du Don et les Kalmouks se tiennent en dehors du conflit.

L'histoire de l'Ukraine à cette époque devient très complexe. Les problèmes récurrents qui l'affectent peuvent être résumés en quatre points : l'incapacité à trouver un dirigeant unique pour l'Ukraine qui pourrait poursuivre une politique cohérente ; des changements constants d'alliances avec des puissances extérieures qui poursuivent avant tout leurs propres intérêts ; un antagonisme entre Cosaques riches et pauvres ; l'influence de l'Église orthodoxe, qui a tendance à favoriser ses coreligionnaires russes.

Rives gauche et droite, 1648–1663 En 1648, Bohdan Khmelnytsky entame sa rébellion en alliance avec le khanat de Crimée. Son acceptation de la suzeraineté russe en 1654 (traité de Pereïaslav) conduit à la guerre russo-polonaise (1654-1667) ; les Criméens changent de camp et commencent à attaquer l'Ukraine. Au cours de ses dernières années, Khmelnytsky s'éloigne de la Russie et négocie avec la Suède et la Transylvanie.

À la mort de Khmelnytsy en 1657, son fils Iouri n'a que . Le hetmanat est donc confié à Ivan Vyhovsky en qualité de régent. Il fonde son pouvoir sur les Cosaques les plus riches (les starchyny) et cherche à se rapprocher de la Pologne. Ceci conduisit à une rébellion des Cosaques plus égalitaires, menés par Martyn Pouchkar et Iakiv Barabach : celle-ci est vaincue en après avoir coûté la vie à environ . En , Vyhovsky signe le traité de Hadiatch avec la Pologne : celui-ci prévoit la création sur le territoire cosaque d'un grand-duché de Ruthénie, qui deviendrait le troisième membre de la république des Deux Nations. Le traité n'est cependant jamais mis en œuvre ; le tsarat de Russie, se sentant menacé par ce projet, lance d'importantes troupes à l'assaut de l'Ukraine. Elles sont vaincues lors de la bataille de Konotop le , mais la révolte de plusieurs colonels pro-russes pousse Vyhovsky à démissionner et se retirer en Pologne en .

Le hetmanat passe alors au fils de Bohdan, Iouri Khmelnytsky, désormais âgé d'environ . Le , il est contraint de signer le traité de Pereïaslav, qui augmente considérablement l'influence russe sur le territoire. L'année suivante, les combats reprennent entre la Russie et la Pologne ; Iouri Khmelnytsky reste en retrait. Après un certain nombre de victoires polonaises, il accepte de rendre l'Ukraine à la république des Deux Nations, ce qui entraîne sa déposition par les Cosaques de la rive droite. Déprimé par le partage de l'Ukraine, Iouri rend en sa masse de hetman et se retire dans un monastère.

Rive droite polonaise, 1663–1681 gauche|vignette| Le hetman Petro Dorochenko.

À partir de 1663, Pavlo Teteria, qui ne détient que la rive droite, mène une politique fortement pro-polonaise. Lorsque son invasion de la rive gauche échoue, il revient pour faire face aux nombreuses rébellions qui ont éclaté contre les Polonais. Le comportement de ses alliés polonais lui coûte le peu de soutien dont il dispose, et il démissionne en 1665 pour s'enfuir en Pologne.

Son successeur, Petro Dorochenko, nourrit l'ambition de réunir les deux moitiés de l'Ukraine. Il tient de fréquents conseils pour instruire les Cosaques les plus pauvres, et crée une bande de mercenaires de pour se libérer des starchyny (les Cosaques enrichis). En 1667, la Russie et la Pologne, sans consulter les Cosaques, ont signent la trêve d'Androussovo, qui partageait les terres cosaques en deux le long du Dniepr. Les régions méridionales, peu peuplées (la Zaporoguie), doivent devenir un condominium russo-polonais ; mais elles sont en pratique autonomes dans la mesure où un gouvernement central y existe (celui des Cosaques). En réponse, Dorochenko se tourne vers les Turcs (guerre polono-cosaque-tatare, 1666-1671). À l'automne 1667, une force cosaque ottomane envahit la Galicie et oblige le roi à accorder une large autonomie à Dorochenko. Ce dernier accepte alors une lâche suzeraineté ottomane, envahit l'Ukraine de la rive gauche, enlève le hetman rival (Ivan Brioukhovetsky), et se déclare hetman de toute l'Ukraine en 1668. Cependant, la Crimée soutient un hetman rival, tandis que les Polonais appuient Mykhaïlo Khanenko, avec qui envahissent la rive droite. Parti à la rencontre des envahisseurs, Dorochenko place Demian Mnohohrichny aux commandes de la rive gauche, qui passe rapidement sous contrôle russe. En 1672, il aide les Turcs à annexer la Podolie. Pendant la guerre russo-turque de 1676-1681, Dorochenko soutient les Turcs contre la Russie. Cet engagemement avec des non-chrétiens lui coûte ses derniers soutiens. Le , il abandonne l'autorité à Ivan Samoïlovytch de la rive gauche et s'exile en Russie.

Deux ans plus tard, en 1678, les Turcs, qui disposent d'une grande armée dans la région et ont fait prisonnier Iouri Khmelnytsky, le rétablissent à la tête du hetmanat. Khmelnytsky participe à la deuxième campagne de Tchyhyryne avant d'être déposé par les Turcs en 1681.

À ce stade, les sources manquent. La rive droite est sévèrement dépeuplée, beaucoup de ceux qui n'ont pas été tués ou réduits en esclavage par les Tatars ayant fui vers la rive gauche ou l'Ukraine franche. Ce n'est que le rétablissement progressif de la domination polonaise qui permet un début de repeuplement.

Rive gauche russe, 1661–1687 vignette|Le partage de l'Ukraine à la trêve d'Androussovo : en orange la partie polonaise, en vert foncé la partie russe, et au milieu (rayures) le condominium russo-polonais de Zaporoguie.

En 1660, les cosaques de la rive gauche déposent Iouri Khmelnytsky en raison de son alliance avec les Polonais, et font de Iakym Somko leur nouveau hetman. Khmelnytsky s'accroche cependant à la rive droite, divisant ainsi le pays. Somko favorise la classe supérieure, ce qui provoque l'opposition des Zaporogues sous Ivan Brioukhovetsky. Il perd également le soutien de Moscou. Lors de la Diète noire de 1663, il est remplacé par Brioukhovetsky, puis exécuté.

vignette| Ivan Samoïlovytch.

Brioukhovetsky est presque entièrement dépendant de la Russie. En 1665, il se rend à Moscou et signe les Articles de Moscou de 1665, qui plaçaient l'Ukraine de la rive gauche sous le contrôle direct du tsar. Les collecteurs d'impôts et les soldats russes sont autorisés à y entrer, un Russe doit être nommé chef de l'Église, un représentant russe doit être présent aux élections du hetman, et le hetman élu doit se rendre à Moscou pour confirmation. Néanmoins, les soldats et les collecteurs d'impôts suscitent la résistance de la population, et l'Église rejette toute ingérence de Moscou. Dans ce contexte, la signature de la trêve d'Androussovo (1667) par les Russes apparaît aux Cosaques comme une trahison de leurs intérêts, et une série de révoltes éclate. Brioukhovetsky tente de faire machine arrière, mais il est trop tard : au printemps 1668, alors que les forces de Dorochenko traversent le Dniepr, il est battu à mort par la foule.

Le , Dorochenko se proclame hetman de toute l'Ukraine. En 1669, les Polonais installent un hetman rival, Mykhaïlo Khanenko, et envahissent la rive droite. Se rendant à la rencontre des envahisseurs, Dorochenko nomme Demian Mnohohrichny hetman par intérim de la rive gauche. Cependant, affaibli, et sous la pression permanente des Russes, Dorochenko accepte la suzeraineté de Moscou. Une relation stable se développe alors, Moscou modérant ses exigences et Mnohohrichny protégeant les intérêts locaux. Il permet quelques progrès dans le rétablissement de la loi et de l'ordre mais ne peut contrôler les starchyny. Certains d'entre eux le dénoncent au tsar, qui le fait arrêter, torturer, et exiler en Sibérie.

En 1672, Ivan Samoïlovytch est élu hetman, mais accepte de n'avoir que des pouvoirs limités. Il ne peut pas juger les starchyny ou entretenir des relations avec d'autres États sans le consentement du conseil des starchyny. Il dissout également les troupes soumises au contrôle direct du hetman. En 1674 et 1676, il n'en assiège pas moins Dorochenko à Tchyhyryne avec son allié russe. Le , Dorochenko présente sa reddition à Samoïlovytch, qui se déclare hetman de toute l'Ukraine. Mais en moins de deux ans, les Turcs le repoussent de l'autre côté du Dniepr. La Pologne et la Russie signent en 1686 le traité de paix éternelle, qui reconnaît une fois de plus la domination polonaise sur la rive droite ; il les évince en revanche de Zaporoguie, ce qui est une déception majeure pour Samoïlovytch. En 1687, et lancent une attaque contre la Crimée (campagnes de Crimée), qui échoue. Samoïlovytch est blâmé pour la défaite, enlevé, et exilé en Sibérie.