La sédentarisation au Proche-Orient est un processus entamé durant l'Épipaléolithique (v. 23000-10000 av. J.-C.) et conclu au début du Néolithique (Néolithique précéramique A, v. 10000-9000 av. J.-C.). Il marque le passage entre un mode de vie mobile, nomade, à un mode de vie sédentaire, les groupes humains s'installant en un même lieu sur une plus longue durée, puis de manière permanente, constituant les premiers villages connus de l'histoire humaine. Il s'agit d'une évolution majeure pour les sociétés de la région, généralement classée parmi les grands changements accompagnant le processus de néolithisation. Au Proche-Orient la sédentarisation précède la domestication de plantes et des animaux.

Le développement des sociétés villageoises et agricoles se poursuit durant les phases postérieures du Néolithique, d'abord le Néolithique précéramique B (v. 9000-7000/6400 av. J.-C.), puis les différentes cultures du Néolithique céramique (v. 7000/6400-5300/4500 av. J.-C.). Les communautés humaines ont alors élaboré différentes traditions architecturales, des pratiques de construction, une différenciation des espaces, avec l'apparition de bâtiments communautaires à finalité rituelle ou pratique, et mis au point une maison qui n'est plus un simple lieu de résidence mais un véritable foyer reflétant l'identité du groupe familial qui l'occupe. Parallèlement se développe un mode de vie nomade, complémentaire avec le mode de vie sédentaire, pratiqué par des éleveurs, qui est donc une conséquence de la néolithisation et pas une poursuite du nomadisme paléolithique.

Repères chronologiques

+ Chronologie du Néolithique au Levant, suivant plusieurs datations(proposition de K. Wright à partir d'autres travaux.). Avant J.-C. Cal. Avant le présent Cal. Natoufien ancien 12780-11180 14730-13130 Natoufien récent 11180-10040 13130-11990 Néolithique précéramique A 10040-8940 11990-10890 Néolithique précéramique B ancien 8940-8460 10890-10410 Néolithique précéramique B moyen 8460-7560 10410-9510 Néolithique précéramique B récent 7560-6940 9510-8890 Néolithique précéramique B final/C 6940-6400 8890-8350 Néolithique tardif 6400-5480 8350-7430

La sédentarité et ses origines

Définitions (O. Aurenche et S. Kozlowski).

Le mode de vie mobile est le seul connu des sociétés de chasseurs-cueilleurs du Proche-Orient avant la fin de l'Épipaléolithique. Les stratégies territoriales de ces groupes mobiles (ou « bandes ») de chasseurs-cueilleurs passent en général par l'occupation d'un campement de base, suivant un principe saisonnier, auquel sont associés des campements secondaires, qui servent de haltes de chasse ou de cueillette. On repère la fin de cette mobilité et le début de la sédentarité sur les sites archéologiques suivant plusieurs critères qui doivent se combiner, aucun n'étant déterminant s'il est pris isolément : architecture permanente avec reconstructions, silos, mobilier lourd, objets en pierre polie ; accumulation de restes matériels ; étude des saisons d'abattage des animaux consommés, qui doivent couvrir toute l'année ; présence de cimetières à proximité ; aussi la présence d'animaux commensaux des hommes (souris domestique, moineau) attirés par les restes alimentaires laissés par les hommes. La question étant de savoir s'il convient de parler de sédentarité quand une communauté vit sans discontinuité sur un site, ou s'il suffit que la majeure partie du groupe réside au même endroit sur une base annuelle alors que le reste continue d'être mobile de façon saisonnière. En effet durant ces périodes les limites entre mobilité et sédentarité sont poreuses et subsistent longtemps des groupes humains chez qui les deux coexistent.

Premiers développements Le début de la sédentarité est généralement situé au Natoufien ancien, vers 12500 av. J.-C., quand apparaissent les premiers villages, ou plutôt hameaux, dans le sud du Levant. Pour la période antérieure, le site le mieux connu, Ohalo II (v. 21000 av. J.-C.), n'est pas considéré comme sédentaire même s'il présente des biens des traits le rapprochant des sites natoufiens et qu'il a pu être occupé sur une base annuelle pendant plusieurs années comme l'attestent les différents niveaux de construction de ses huttes, ce qui suppose au moins plusieurs retours sur le site..

À tout le moins ce qui s'observe au Natoufien ancien est une forte réduction de la mobilité, car le mode de vie sédentaire met du temps à s'imposer. On estime généralement qu'au cours de cette période certains campements de base cessent d'être délaissés une partie de l'année et deviennent donc permanents, car ils réunissent les critères permettant de les qualifier de sédentaires. Les plus grands de ces camps de base pérennes (Mallaha, Hayonim, Wadi Hammeh 27) mesurent environ et regroupent quelques dizaines de personnes. Mais le principe des campements satellites, occupés de façon temporaire par une partie du groupe, subsiste (grotte de Shuqba). Cette période a donc pu être caractérisée comme « semi-sédentaire ».

T. Hardy-Smith et P. C. Edwards ont mis en doute l'existence d'un mode de vie et de sites véritablement sédentaires au Natoufien ancien, à partir de l'étude du site de Wadi Hammeh 27, notamment de l'absence de traces de pratiques permettant d'assurer l'hygiène et l'assainissement des maisons sur le long terme comme on s'attendrait à en trouver dans un mode de vie sédentaire. Selon eux il serait préférable d'envisager les plus grands sites comme des camps de base principaux, occupés à long terme mais avec des phases d'abandon saisonnières.. B. Boyd propose quant à lui de nuancer et reconsidérer l'emploi du concept de sédentarité, transposé au Natoufien ancien à partir du modèle fourni par les périodes postérieures et qui sert de référence parce que c'est le mode de vie qui va triompher plus tard au Néolithique (biais sémantique qui se traduit aussi dans le fait qu'on préfère parler de société « semi-sédentaire » plutôt que « semi-mobile »), puisqu'au Natoufien récent on observe une phase de « retour de la mobilité »..

Explications Il a longtemps été postulé que la sédentarisation était une conséquence de la domestication des plantes et des animaux : afin de mieux contrôler et sécuriser leurs plantations et leur cheptel, les bandes mobiles se seraient établies en permanence au même endroit. Les découvertes effectuées sur les sites du Natoufien à compter des années 1950 ont bouleversé cette perspective : au Levant, la sédentarisation précédait la domestication de plusieurs millénaires et concerne des sociétés de chasseurs-cueilleurs. On pouvait donc être sédentaire sans être « néolithique ». Cela a impliqué de repenser les causes et modalités du processus de sédentarisation. Ce renversement de perspective a aussi supposé de l'intégrer parmi les causes potentielles des domestications, ou du moins de le prendre en compte pour analyser celles-ci, et c'est pour cette raison que la question des débuts de la sédentarité est récurrente dans les études du Néolithique proche-oriental, même si elle ne concerne pas la néolithisation à proprement parler..

Actuellement les explications des débuts de sédentarisation partent plutôt des conditions climatiques : l'épisode d'adoucissement et d'humidité plus forte Bölling-Alleröd qui coïnciderait avec le Natoufien ancien permet aux communautés de chasseurs-cueilleurs de disposer de nombreuses ressources annuellement en restant au même endroit, organisant des expéditions de collecte sur un espace limité, en associant plusieurs milieux écologiques (fonds de vallées, collines boisées, montagnes, steppes, etc.). Mais les changements dans les pratiques de subsistance ont pu jouer. Ainsi la présence de groupes plus nombreux durant l'Épipaléolithique permet une évolution de la collecte, plus de personnes étant disponibles pour se consacrer de plus en plus à la collecte de ressources telles que les céréales et le petit gibier. Elles seraient jugées au départ secondaires car elles demandent plus de temps et sont moins nourrissantes prises individuellement que d'autres (comme le gros gibier). Cependant elles compensent cela en étant plus faciles à stocker et en se renouvelant rapidement, ce qui permet de rester plus longtemps dans un même lieu en se reposant plus sur elles, ce qui prépare donc l'adoption de la sédentarité.

Plus largement, en dehors du seul contexte proche-oriental, les études sur la sédentarisation ont proposé des explications reposant sur l'environnement, la démographie, la technologie et aussi des aspects sociaux et politiques. Il a pu être proposé que la sédentarité soit adoptée sous la contrainte, parce que l'environnement évolue de manière à réduire les ressources, et que les sociétés doivent consacrer plus de temps à la collecte et à la transformation des aliments, ce qui réduirait leur mobilité. Mais les autres explications partent plutôt d'une situation opposée, celle d'une abondance de ressources facilitant l'implantation permanente dans un même territoire. C'est effectivement cette situation qui est observée chez les chasseurs-cueilleurs sédentaires (Natoufien ancien, aussi Jomon au Japon et groupes du nord-ouest américain côtier), qui vivent dans des milieux où les ressources sont difficilement épuisables. Des aspects techniques sont également pris en considération : il est plus facile de développer et d'entretenir des outils complexes (notamment des grands systèmes de pièges) en étant sédentaire. La sédentarité facilite de plus le stockage des aliments, en particulier les céréales, et aussi leur transformation, puisque le mobilier de mouture et de broyage est généralement lourd et donc difficile à transporter. Elle peut aussi être liée à des considérations sur les droits de propriétés des ressources non-épuisables, plus faciles à défendre en étant sédentaire (ce qui inciterait par ailleurs d'autres groupes voisins à imiter la démarche ailleurs). Il est parfois envisagé que des chefs aient cherché à contraindre leur groupe à abandonner la mobilité afin de mieux les contrôler, ce qui constituerait une démarche décisive vers la sédentarité. Quoi qu'il en soit, la sédentarité favorisant la croissance démographique par rapport à la mobilité, une fois que ce mode de vie est adopté il a tendance à se renforcer...

Le développement des villages Le triomphe de la sédentarité

thumb|Maquette du site de Nevalı Çori au musée archéologique de Şanlıurfa.

Le phénomène de sédentarisation n'est alors pas complété ni irréversible puisque le Natoufien récent voit un retour à un mode de vie plus mobile au sud du Levant, même si dans la région du Moyen-Euphrate le mode de vie sédentaire semble gagner du terrain avec le développement de villages plus vastes que ceux du Natoufien ancien (Mureybet, Abu Hureyra).

La sédentarité s'impose progressivement et définitivement au début du Néolithique dans la continuité des pratiques du Natoufien (Tell es-Sultan, Netiv Hagdud, Mureybet, Jerf el Ahmar, Körtik Tepe, etc.). Les sites les plus importants du PPNA (v. 10000-9000 av. J.-C.) font entre 1,5 et (les estimations restent vagues car les sites ne sont pas fouillés en entier et leurs limites sont rarement évidentes), soit cinq à dix fois plus que les villages du Natoufien. Au sud du Levant ils sont de préférence dans les zones basses, comme la vallée du Jourdain. Au nord du Levant leur essor est marqué, en particulier dans la vallée de l'Euphrate où se repèrent des villages séparés d'environ .