Patience, ou La Promise de Bunthorne est un opéra comique en deux actes avec musique d'Arthur Sullivan et livret de W. S. Gilbert.
L'œuvre est une satire du mouvement esthétique des années 1870 et 80 en Angleterre et, plus largement, des tendances, de la superficialité, de la vanité, de l'hypocrisie et de la prétention. Elle fait également la satire de l'amour romantique, de la simplicité rurale et des fanfaronnades militaires.
Mise en scène pour la première fois à l'Opéra Comique de Londres le , Patience s'installe au Savoy Theatre de 1 292 places le où elle devient la première production théâtrale au monde à être entièrement éclairée à la lumière électrique. À partir de cette date, les opéras comiques de Gilbert et Sullivan sont connus sous le nom de Savoy Operas, et les fans et les interprètes de Gilbert et Sullivan connus sous le nom de « Savoyards ». Patience est la sixième des quatorze collaborations lyriques de Gilbert et Sullivan. Elle est jouée lors de 578 représentations, soit sept de plus que pour l'œuvre antérieure des auteurs, H.M.S. Pinafore, et la deuxième plus longue production de toutes les œuvres de théâtre musical de cette époque, après l'opérette Les Cloches de CornevilleLes Cloches de Corneville est l'œuvre de théâtre musicale jouée le plus longtemps sur scène dans l'histoire, jusqu'à Dorothy en 1886. Voir cet article sur les pièces les plus longues au théâtre jusqu'en 1920..
Contexte
Le mouvement esthétique gauche|vignette|257x257px|De nombreuses caricatures du magazine Punch satirisent les esthètes. Ici, Patience et The Colonel sont représentés. Un petit Gilbert, agitant un fanion, sort du sac à dos de Sullivan en bas à droite. L'opéra est une satire du mouvement esthétique anglais, qui place les valeurs esthétiques au-dessus des thèmes moraux ou sociaux dans la littérature, les beaux-arts, les arts décoratifs et le design d'intérieur. Avec pour devise « Art for Art's Sake » (l'Art pour l'Art), le mouvement valorise ses idéaux de beauté au-dessus de toute préoccupation pragmatiqueSmith, Steve. "A Satire With Targets Not So Well Remembered", The New York Times, 5 January 2014.. Bien que l'œuvre des poètes, des peintres et des designers soit prolifique, certains soutiennent que l'art, la poésie et la mode du mouvement sont creux et nombrilistes. Que le mouvement soit si populaire et si facile à ridiculiser contribue à faire de Patience un grand succès. Certaines mises en scène modernes de Patience renouvellent l'objet de la satire : dans les années 1960 le poète esthétique devient un poète hippie, opposé au poète beat.
La pièce The Colonel de F. C. Burnand est elle aussi basée sur des caricatures satiriques, en l'occurrence les caricatures de George du Maurier pour le magazine Punch. D'après les mémoires de Burnand publiées en 1904, l'ami de Sullivan, le compositeur Frederic Clay, aurait divulgué à Burnand l'information selon laquelle Gilbert et Sullivan travaillaient sur un « sujet esthétique » : Burnand se serait alors dépêché de produire The Colonel avant la première de PatienceEn fait, de nombreuses œuvres scéniques antérieures à 1881 ont fait la satire de l'engouement esthétique. Une critique de Patience dans The Illustrated London News notait : "À ce moment-là, la scène [anglaise] est abondamment semée partout avec une culture de lys et de tournesols". 18 juin 1881, p. 598, discuté et cité dans Williams, pp. 153–54..
Inspirations vignette|George Grossmith en Bunthorne. Les deux poètes de l'opéra récitent à haute voix leurs propres vers, principalement devant un chœur de jeunes filles admiratives. Le style de poésie déclamé par Bunthorne contraste fortement avec celui de Grosvenor. Bunthorne déclame une poésie similaire à celle de Swinburne dans sa structure, son style et son utilisation intensive de l'allitération. La poésie « idyllique » de Grosvenor, plus simple et pastorale, fait écho à celle de Coventry Patmore et William Morris. Le spécialiste de Gilbert, Andrew Crowther, commente : « Bunthorne était la créature du cerveau de Gilbert, pas seulement une caricature d'esthètes particuliers, mais un personnage original à part entière ». Le premier Bunthorne, George Grossmith, adopte la veste en velours de Swinburne, la coiffure et le monocle du peintre James McNeill Whistler, et les hauts-de-chausses d'Oscar Wilde. Selon la biographe de Gilbert, Edith Browne, le personnage éponyme de Patience est inventé et costumé pour ressembler au sujet d'un tableau de Luke FildesBrowne identifie la "première peinture réussie" de Fildes comme étant "Where are you going to, my pretty maid?". Browne faisait peut-être référence à la peinture de Fildes de la laitière "Betty" : Tableau de "Betty", Thompson, David Croal. The Life and Work of Luke Fildes, RA, JS Virtue & Co. (1895), p. 23.. Patience n'est pas la première satire du mouvement esthétique joué par la compagnie de Richard D'Oyly Carte à l'Opéra Comique : Grossmith lui-même a écrit un sketch en 1876 intitulé Cups and Saucers, œuvre complémentaire de H.M.S. Pinafore (1878), satire de l'engouement pour les faïences blanches et bleuesCups and Saucers, the Gilbert and Sullivan Archive.. gauche|vignette|Sydney Granville en Grosvenor. Une idée fausse populaire veut que le personnage central de Bunthorne, un « poète charnel », soit le double fictif d'Oscar Wilde, mais cette identification est rétrospective. Selon certains spécialistes, Bunthorne s'inspire en partie des poètes Algernon Charles Swinburne et Dante Gabriel Rossetti, considérablement plus célèbres au début de l'année 1881 qu'Oscar Wilde, qui n'a pas encore publié son premier volume de poésie. Rossetti a été attaqué pour immoralité par Robert Buchanan (sous le pseudonyme de « Thomas Maitland ») dans un article intitulé « The Fleshly School of Poetry », publié dans The Contemporary Review en , une décennie avant PatienceDans l'essai, Buchanan reproche à Rossetti et à l'école préraphaélite d'avoir élevé l'amour sensuel et physique au niveau du spirituel.. Néanmoins, le biographe de Wilde, Richard Ellmann, suggère que Wilde est un modèle partiel à la fois pour Bunthorne et pour son rival Grosvenor. Carte, le producteur de Patience, est également le manager d'Oscar Wilde lorsque sa popularité décolle en 1881. En 1882, lorsque débute la production new-yorkaise de Patience, Gilbert, Sullivan et Carte envoient Wilde en tournée de conférences aux Etats-Unis sur le mouvement esthétique anglais, avec son œillet vert et ses hauts-de-chausses, dans le but d'aider à populariser la tournée américaine de l'opéra.
Création Bien qu’une satire du mouvement esthétique soit aujourd'hui passée de mode, les tendances et le culte des héros sont toujours d'actualité, et « la plume de Gilbert a rarement été plus affûtée que lorsqu'il a inventé Reginald Bunthorne ». Gilbert conçoit à l'origine Patience comme une histoire de rivalité entre deux vicaires et les dames aimantes qui s'occupent d'eux. L'intrigue et même une partie du dialogue sont tirées directement du recueil Bab Ballad de Gilbert et notamment de « The Rival Curates ». Cependant, en écrivant le livret, Gilbert prend note des critiques qu'il a reçues pour sa très légère satire d'un ecclésiastique dans The Sorcerer, et cherche une autre paire possible de rivaux. Certains extraits de Bab Ballad sont utilisés tels quels dans le texte final de Patience. Lady Jane conseille à Bunthorne de dire à Grosvenor : « Votre style est beaucoup trop sanctifié - votre coupe est trop canonique ! ». Plus tard, Grosvenor accepte de changer son style de vie en disant : « Je le fais par contrainte ! », qui sont les mots exacts utilisés par le révérend Hopley Porter dans Bab Ballad.
Gilbert se moque et se joint à la critique de Buchanan de ce que ce dernier appelle les « affectations » poétiques de « l'école charnelle » : leur utilisation de la terminologie archaïque, des rimes archaïques, du refrain, et surtout leur « habitude d'accentuer la dernière syllabe des mots qui, dans le discours ordinaire, sont accentués sur l'avant-dernière ». Tous ces artifices poétiques ou « affectations médiévales », comme les appelle Bunthorne, sont parodiés dans Patience. Par exemple, accentuer la dernière syllabe de « lily » (lys) et la faire rimer avec « die » (mourir) parodie deux de ces artifices à la foisWilliams traite de la parodie des styles poétiques dans Patience, y compris l'utilisation satirique par Gilbert des dispositifs poétiques critiqués dans l'essai de Robert Williams Buchanan "The Fleshly School of Poetry", The Contemporary Review, octobre 1871..
Eclairage électrique Le , lors de sa première production, Patience est transféré au nouveau Savoy Theatre, premier bâtiment public au monde entièrement éclairé à l'électricitéVoir cet article sur le Savoy Theatre de arthurlloyd.co.uk, récupéré le 20 juillet 2007.. Carte explique pourquoi il a choisi la lumière électrique : « Les plus grands inconvénients au plaisir des représentations théâtrales sont, sans aucun doute, l'air vicié et la chaleur qui imprègnent tous les théâtres. Comme chacun sait, chaque brûleur à gaz consomme autant d'oxygène que de nombreuses personnes, et provoque une grande chaleur. Les lampes à incandescence ne consomment pas d'oxygène et ne provoquent aucune chaleur perceptible »"Richard D'Oyly Carte". Archivé 13 April 2009 sur Wayback Machine, Lyric Opera San Diego website, juin 2009.. Lorsque le système électrique est prêt à fonctionner pleinement, en , Carte monte sur scène pour démontrer la sécurité de la nouvelle technologie en brisant une ampoule incandescente devant le public. vignette|360x360px|Des tenues esthétiques (à gauche et à droite), qui contrastent avec le style victorien (au centre). Oscar Wilde est présent, au premier plan à droite (1881).
Personnages
Colonel Calverley (Officier des Dragoon Guards) (baryton-basse) Major Murgatroyd (Officier des Dragoon Guards) (baryton) Duc de Dunstable, lieutenant (Officier des Dragoon Guards) (ténor) Reginald Bunthorne (un Poète Charnel) (baryton comique) Archibald Grosvenor (un Poète Idyllique) (baryton lyrique) Avocat de M. Bunthorne (silencieux) Dame Angela (Jeune Fille Ravie) (mezzo-soprano) Dame Saphir (Jeune Fille Ravie) (mezzo-soprano ou soprano) Dame Ella (Jeune Fille Ravie) (soprano) Lady Jane (Jeune Fille Ravie) (contralto) Patience (une Laitière) (soprano) Chœur des Jeunes Filles Ravies et des Officiers des Dragoon Guards
Résumé
Acte I vignette|294x294px|Les Jeunes Filles Ravies attendant Bunthorne. Devant le Château Bunthorne, un groupe de « jeunes filles en mal d'amour » sont toutes amoureuses du poète esthétique Bunthorne (Twenty lovesick maidens we). Dame Jane, la plus âgée et la plus quelconque d'entre elles, annonce que Bunthorne, loin de leur rendre leur affection, aime la simple laitière Patience. Patience apparaît et avoue qu'elle n'a jamais aimé personne. Elle est reconnaissante que l'amour ne l'a pas rendue aussi lamentable qu'elles (I cannot tell what this love may be). Bientôt, les vieux amoureux des dames, du 35e régiment des Dragoon Guards, apparaissent (The soldiers of our Queen), dirigés par le colonel Calverley (If you Want a Receipt for that Popular Mystery), le major Murgatroyd, et l'ordinaire mais immensément riche lieutenant le duc de Dunstable. Ils arrivent prêts à les demander en mariage, et découvrent qu'elles sont toutes obsédées par Bunthorne, alors en pleine composition poétique, faisant semblant d'ignorer les dames qui se pressent autour de lui (In a doleful train). Bunthorne lit son poème et s'en va, tandis que les officiers sont froidement repoussés et moqués par les dames, qui se détournent à la vue de leurs uniformes rouges et jaunes. Les Dragoons, ébranlés, s'en vont (When I first put this uniform on).