Fazlur Rahman Malik ( - ), connu sous le nom de Fazlur Raḥmān, est un théologien musulman réformiste et un philosophe pakistanais.

Rachid Benzine le compte parmi les « nouveaux penseurs » qui défendent un islam éclairé.

Penseur réformiste de l'islam, son œuvre s'articule autour de l'idée que l'islam, pour faire face aux défis de la modernité, doit se livrer à une nouvelle lecture du Coran. L'idée maîtresse de Rahman, c'est que l'exégèse a jusqu'à présent manqué d'une méthode. Son œuvre a donc pour but de définir une méthode herméneutique.

Biographie Il signe ses livres du nom de Fazlur Rahman, qui sont en réalité ses deux prénoms, mais son patronyme est Malik. Il est né en Inde, dans la région de Hazara, devenue pakistanaise en 1947. Son père, Mawlana Shahab al-Din, un savant religieux, a étudié à Dar al-'Ulum, près de Dehli. Bien que traditionaliste, il était ouvert à la modernité, ce qui eut une influence sur son fils. Il se forme d'abord auprès de son père, puis part étudier à l'université du Pendjab à Lahore. Il connaît par cœur le Coran, maîtrise les sciences religieuses traditionnelles et obtient une maîtrise d'arabe en 1942. Il a écrit ses livres en anglais, mais il parle aussi l'ourdou, l'arabe et le persan.

Il étudie à l'Université d’Oxford où il obtient un doctorat en philosophie en 1949. Sa thèse porte sur la psychologie d'Avicenne. Il enseigne d'abord à l'université de Durham, en Angleterre, de 1950 à 1958, puis à l'université McGill, à Montréal, de 1958 à 1961. C'est là qu'il fait connaissance du Palestinien Ismail al-Faruqi. Il travaillera aussi l'œuvre du mystique Mulla SadraR. Benzine, p. 130.. Puis il revient au Pakistan en 1961, à la demande du général Muhammad Ayyub Khan qui a entrepris une politique de réformes et a besoin de l'appui d'intellectuels comme RahmanR. Benzine, p. 126.Ali AKBAR. «Fazlur Rahman's influence on contemporary islamic thought» in Muslim world n°110, 2020.. Il dirige le Central Institute of Islamic Research à Karachi de 1962 à 1968. Cette politique de réformes rencontre l'hostilité des ulémas conservateurs, dont Rahman fait lui-même les frais. L'hostilité déclenchée par les idées libérales qu'il a exprimées dans son livre Islam avivent l'hostilité : des affiches mettent sa tête à prixRachid Benzine, p. 124 et suivantes.. Il se résigne alors à l'exil aux États-Unis, en 1968, où il a ensuite enseigné la pensée musulmane à l'Université de ChicagoAbdou Filali-Ansary, «13. Fazlur Rahman : Entre foi profonde et lucidité assumée » dans Réformer l’islam ? (2005), pages 187 à 201.

En ligne : https://www.cairn.info/reformer-l-islam--9782707137128-page-187.htmrd. Il a reçu la médaille Levi Della Vida de l'université de CalifornieRachid Benzine, p. 127..

Réformer l'islam Comme Muhammad 'Abduh et d'autres réformistes avant lui, Rahman constate que la pensée musulmane, après une période brillante, connaît depuis le XIIIe siècle une période de stagnationF. Rahman, Islam, introduction.. Certains, comme Hassan Hanafi,  en imputent la responsabilité principale à la théologie acharite, qui, attribuant toute cause à Dieu, d'une part refuse la causalité naturelle et compromet ainsi l'entrée des sciences dans la modernité, et d'autre part justifie une forme de fatalisme, l'homme n'étant pas le créateur de ses actionsTamara SONN. « Fazlur Rahman's Islamic Methodology » in The muslim world, 1991.. Dans son livre Islam, Rahman impute lui aussi aux ulémas orthodoxes le fait d'avoir progressivement mis la main sur le système éducatif et pris ainsi le pas sur la pensée mutazilite rationaliste qui dominait auparavant. Si leur attitude à l'égard des sciences profanes a été contre-productive, c'est aussi l'enseignement qui est désigné comme la cause du déclin : « This relative narrowness and rigidity of education in the madrasas (theological schools) was, indeed, mainly responsible for the subsequent intellectual stagnation of IslamFazlur Rahman. Islam, introduction, p. 5.»

Les penseurs réformistes qui ont œuvré à partir du XIX siècle n'ont pas réussi à sortir le monde arabo-musulman de cette crise, aggravée par la conscience de son retard, sur le plan scientifique et technologique, par rapport au monde occidental. Comme Hassan Hanafi, Rahman proclame la nécessité d'une réévaluation de l'héritage musulman. Rien ne pourra se faire tant qu'on ne se sera pas assuré d'avoir identifié les principes essentiels que contient cet héritage. Afin d'entrer dans la modernité, l'islam doit s'assurer de ce qui fait sa propre identité. Les musulmans doivent donc avant tout s'assurer de leur compréhension du message prophétique.

La cause du déclin, ce n'est pas la mise à sac de Bagdad en 1258 et la chute du califat. Les causes profondes sont bien plus anciennes, et remontent aux premiers temps de l'islam. Ce ne sont pas les principes qui sont en cause. Mais ils ont été mal compris et mal appliqués.  « This stagnation was inherent in the bases on which Islamic law was foundedIslam and modernity, cité par Tamara SONN. « Fazlur Rahman's Islamic Methodology » in The muslim world, 1991.. » Ce n'est pas seulement le kalâm (théologie), mais aussi le système juridique qui est en cause. En effet, celui-ci n'a jamais été bâti sur une base solide. Les principes sur lesquels il aurait dû être édifié n'ont jamais fait l'objet d'une étude méthodique et systématique. Au contraire, ils se sont constitués de façon empirique, par fragments, de manière à s'adapter aux situations à mesure que les difficultés étaient rencontrées. En fonction des problèmes, les juristes ont pioché dans le Coran telle ou telle règle, au cas par cas, sans avoir une vision d'ensemble du sens du message prophétique.

Une nouvelle herméneutique Identifier les principes essentiels de l'islam suppose de comprendre et d'interpréter adéquatement le message révélé. Or, c'est là que le bât blesse : l'exégèse coranique, selon Rahman, a jusqu'à présent manqué d'une méthode. Au contraire du philosophe allemand Gadamer, et dans les traces de l'Italien Emilio Betti, Rahman pense qu'une herméneutique objective est possible. Mais la condition indispensable pour éviter le piège de la subjectivité autant que celui de l'idéologie, c'est une méthode. « C'est le défaut de méthode qui empêche le retour au sens initial à partir de l'unité du texteF. Rahman, cité par .»

Une approche holistique Comme Amin al-Khuli et Hasan Hanafi, Rahman plaide pour une exégèse qui prend le message prophétique comme un tout cohérent. Trop souvent, des versets isolés sont brandis comme arguments, alors que d'autres versets les contredisent. Ces penseurs reprochent à l'exégèse traditionnelle d'être longitudinale, c'est-à-dire d'expliquer le Coran sourate par sourate, verset par verset, dans l'ordre où ils se présentent. Cette méthode a pour effet de morceler l'explication et d'en faire disparaître l'unité. Or, le Coran pour Rahman est un ensemble cohérent, porteur d'une Weltanschauung (une vision du monde) qu'il s'agit de faire apparaîtreR. Benzine, p. 131 et p. 135.. À l'exégèse longitudinale, il faut préférer une lecture chronologique et thématique, mise en pratique dans Major themes of the Qur'an. « L'islam historique a pris le Coran en détail, verset par verset, en une lecture "atomisée", perdant en conséquence la perspective éthique des sources anciennes de l'islam et la vision métaphysique qui la sous-tendait nécessairementF. Rahman, Islam. Cité par R. benzine p. 23.. » (Islam, cité par R. Benzine)

Importance du contexte La vision du monde proprement musulmane exprimée par le Coran est l'ensemble des principes essentiels énoncés dans le texte. Il s'agit donc de distinguer, dans la Révélation, ce qui relève de l'essentiel, qui est universellement valable, dont le sens demeure quelles que soient l'époque et la région, de ce qui est accidentel, qui s'explique par le contexte. Il est donc impératif de tenir compte du contexte de la Révélation (asbāb al-nuzūl). L'enseignement du Prophète est bien souvent une réponse à des événements, ou à des questions qui lui sont posées. Le message de Mohamed a un aspect révolutionnaire et suscite l'hostilité d'une partie des MecquoisFazlur Rahman. Islam, chap. I.. Il prône en effet l'égalité entre les êtres humains, conseille l'affranchissement des esclaves, accorde des droits aux femmes, met en cause le polythéisme... Il est clair que ce travail de réforme ne peut être fait tout d'un coup. Le Prophète doit adapter son enseignement et sa législation à ce qui existe. Les incrédules se plaignent d'ailleurs de devoir renoncer à leurs coutumes, qui étaient celles de leurs pères, et des pères de leurs pères... Il faut donc parfois composer. La méthode proposée par Rahman consiste à distinguer ce qui, dans les réformes entreprises par le Prophète, relève des principes essentiels, et ce qui relève du compromis, compte tenu des circonstances et du contexte. Cette approche peut être qualifiée d'historiciste, dans la mesure où elle met l'accent sur l'importance du contexte, et mise en parallèle avec les travaux de Mohamed Arkoun.

Rôle du Prophète Une originalité de la pensée de Rahman est de mettre en lumière le rôle du Prophète, comme le fait aussi son compatriote Muhammad IqbalR. Benzine, p. 142-144.. La Révélation s'étend sur une durée de 23 ans. Il est vraisemblable que dans ce laps de temps, la psychologie du messager, mais aussi son sens de la pédagogie, évoluent en fonction de son expérience. Rahman voit une évolution dans le style des sourates considérées dans leur ordre chronologique (Islam, chap. II). Le Prophète n'est pas vu comme un intermédiaire passif : il joue un rôle dans la transmission du messageR. Benzine, p. 140 et suivantes.. « Le Coran est une Parole de Dieu, mais il est bien sûr en même temps intimement lié à la personnalité profonde du Prophète Muhammad avec qui il ne pouvait avoir une relation purement mécanique d'enregistrement. »F. Rahman. Islam, chap. 2. Cité par R. Benzine, p. 144. Selon Rahman, la Révélation touche le cœur du Prophète sous la forme d'une inspiration (wahy)Fazlur Rahman. Islam, chapitre 2, p. 31.. C'est pourquoi la personnalité de Muhammad fait l'objet du premier chapitre du livre Islam - alors que ce thème est absent des traités classiques de théologie. Rahman y souligne notamment un aspect de la personnalité de Muhammad : son souci, et même son anxiété, de réussir sa mission et de transmettre son message. Cette mise en valeur du rôle du messager ne pouvait que susciter l'ire des plus conservateurs, qui y ont vu une mise en cause de la nature incréée de la Parole divine. Rahman ne remet pourtant pas en cause la nature divine du livre saint de l'islam. Mais il définit la Révélation comme « la réponse divine, à travers l'esprit du Prophète, à la situation socio-morale de l'Arabie du Prophète ».