Gustav Landauer, né le à Karlsruhe et mort le à Munich, est un anarchiste et révolutionnaire allemand. Il est le principal théoricien du socialisme libertaire en Allemagne. Il est impliqué dans la création de la république des Conseils de Bavière en tant que commissaire à l'instruction publique et à la culture. Landauer est aussi connu pour être le premier traducteur en allemand moderne du mystique médiéval Maître Eckhart, ainsi que pour l'étude et la traduction d'œuvres de William Shakespeare.
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Fils d'un commerçant juif, Landauer étudie d'abord au puis la philosophie, la philologie allemande, les lettres modernes et l'économie politique à Heidelberg, Strasbourg et Berlin. Après avoir quitté ses études en 1893, il travaille comme journaliste indépendant et comme orateur public. Pour subvenir aux besoins des siens, car il épouse la poétesse Hedwig Lachmann en secondes noces en 1903 dont il a deux filles, il est aussi employé dans une librairie berlinoise.
Les années de formation D'abord de tendance plutôt social-démocrate, il devient bientôt anarchiste sous l'influence de qui lui fait découvrir Kropotkine et Proudhon.
En 1892, il entre en relation avec le groupe Die Jungen, les Jeunes, une fraction de gauche de la social-démocratie allemande, très hostile à la stratégie strictement parlementaire et à l'attentisme des chefs de la SPD. Les Jeunes sont alors expulsés de la SPD et forment l'Union des socialistes indépendants. La même année, Landauer est chassé des universités prussiennes en raison de son engagement politique.
En 1893, il devient rédacteur du journal (Le Socialiste), l'organe de l'Union des socialistes indépendants, qui se divise en une aile libertaire et une aile moins radicale qui retournera par la suite à la social-démocratie. Landauer prend le contrôle du journal et lui donne un ton résolument anarchiste. Les campagnes de presse qu'il lance à cette occasion lui vaudront plusieurs arrestations, des poursuites judiciaires et une première condamnation à un mois de prison, le , à laquelle vient s'ajouter une nouvelle condamnation à neuf mois, le de la même année. Landauer profite de ce séjour en prison pour restituer en allemand moderne les écrits de Maître Eckhart, le mystique médiéval rhénan, et pour approfondir sa réflexion philosophique à partir de la critique du langage et de la métaphysique de son ami Fritz Mauthner.
En 1893, il est délégué de l'Union des socialistes indépendants au Congrès international de Zurich, où il plaide pour un « socialisme anarchiste », et contre la participation aux élections (parlementarisme). Il sera expulsé des débats du Congrès avec les autres anarchistes.
Le judaïsme libertaire En 1898-1899, alors qu'il dirige encore le Sozialist, Gustav Landauer lance une campagne de presse en faveur d'Albert Ziethen, condamné sans preuves pour le meurtre de sa femme, essentiellement parce qu'il est juif. Cette affaire le sensibilise au problème de l'antisémitisme. En outre, Landauer fait la connaissance, en 1900, du jeune Martin Buber, spécialiste déjà renommé du hassidissime et de la mystique juive ; cette rencontre amène le philosophe libertaire à s'interroger sur la signification de l'appartenance au judaïsme pour un homme comme lui, détaché de toute croyance religieuse. Buber oriente sa réflexion vers l'existence concrète des communautés juives de l'Est de l'Europe, les Ostjuden. En retour, Landauer influence profondément son jeune ami, en l'amenant à se tourner vers l'utopie d'une société sans État, mieux même d'une société contre l'État (Martin Buber, Utopie et socialisme, Paris, 1977 - 1946 -). En revanche, les deux hommes divergent sur la question religieuse, Buber est un penseur religieux, contrairement à Landauer qui est athée, et sur la question du sionisme, pour lequel Landauer n'a jamais manifesté une grande sympathie, contrairement à Buber qui est un sioniste fervent. En outre, la Première Guerre mondiale crée entre eux un conflit, Buber se ralliant à la version germanique de l'Union sacrée, contrairement à son mentor anarchiste, contempteur du militarisme et du nationalisme allemand.
La Ligue socialiste Au sein de la rédaction du Sozialist des oppositions se font jour entre les partisans de la lutte de classe et Gustav Landauer, qui se retire de la rédaction du journal en 1897.
Comme Errico Malatesta en Italie, Landauer n'entend pas sacrifier la lutte pour l'idéal anarchiste à la lutte strictement économique pour l'amélioration des conditions de vie des travailleurs, à quoi semble se résumer la lutte de classe. En outre, sa position, hostile à la lutte de classe, est surdéterminée par sa critique très âpre du marxisme orthodoxe de la deuxième Internationale : Landauer est résolument hostile à toute conception mécaniste et fataliste de l'histoire et de la société.
Influencé à la fois par les idées pacifistes de Léon Tolstoï et par le communisme libertaire de Pierre Kropotkine, il forme en 1908 avec Erich Mühsam, Martin Buber et Margarethe Faas-Hardegger la (Ligue socialiste), une fédération très décentralisée de groupes anarchistes, qui envisage de contrecarrer le déclenchement inévitable de la Première Guerre mondiale par une grève générale.
En 1909, parait une nouvelle édition du Sozialist, que Landauer rédige pratiquement seul et où il précise ses idées sur le socialisme libertaire. En 1914, Landauer prend clairement parti contre la guerre, même s'il considère que le conflit a débuté à l'initiative de l'Allemagne, et il refuse de prendre parti pour l'un des belligérants contre l'autre – contrairement à certaines plumes connues de l'anarchisme, comme Pierre Kropotkine en Grande-Bretagne, ou Jean Grave et Emile Pouget en France, qui se rallient à l'Union sacrée. En 1915, le Sozialist est interdit par la censure militaire et Landauer est mis sous surveillance policière.
La République des conseils de Bavière Au moment de la révolution de novembre 1918, Gustav Landauer vient à Munich à la demande du nouveau ministre-président Kurt Eisner, un socialiste de gauche pour lequel il a d'abord de la sympathie et qui entend lui confier des tâches d'éveil culturel des masses. Landauer comprend d'emblée l'importance des conseils ouvriers, qui sont alors spontanément institués dans toute l'Allemagne. À ses yeux, les conseils ouvriers doivent former les cellules de base du nouvel édifice social, qui doit naître de la révolution. Il est donc résolument hostile au parlementarisme et favorable à une démocratie des conseils, ce qui l'amène à rompre avec Kurt Eisner, favorable à des élections parlementaires. Après l'assassinat de Eisner par un extrémiste de droite une grève générale est proclamée à Munich, Landauer participe alors à la proclamation de la République des conseils de Bavière, en , en tant que commissaire à l'instruction publique et à la culture, aux côtés d'hommes comme Erich Mühsam et Silvio Gesell. Après une tentative de putsch, menée par les troupes favorables aux socialistes de droite, cette première tentative de république des conseils est remplacée par un conseil central dominé par Eugen Leviné et ses partisans communistes. Leviné, qui a participé en Russie à la révolution de 1905, est devenu un adepte des idées de Lenine, la rupture avec l'anarchiste Landauer est donc inévitable ; ce dernier critique donc la dérive autoritaire de Leviné et de ses amis, qu'il considère comme une nouvelle forme de jacobinisme, et finit par rompre avec eux. Dans sa correspondance, il avait déjà esquissé une critique radicale du bolchevisme : "Comment pouvez-vous me rapprocher des bolcheviques comme Karl Radek et Trotski ? La différence entre nous est pourtant simplement la suivante: ils redoutent que je sois contre eux avec mon principe fédératif et mon refus de tout centralisme violent." (Lettre à Gustav Mayer, ). Le penseur anarchiste a donc parfaitement compris que la révolution russe était dans une impasse, grosse de dérives totalitaires (même s'il n'emploie pas ce terme, alors inédit) ; de même, il a compris que la République de Weimar risquait fort de donner naissance à un mélange inédit de bonapartisme et de nationalisme, qui finirait par emporter la République et ses défenseurs, précisément parce qu'ils ont refusé la révolution. En , lorsque l'armée reprend Munich, Landauer est arrêté et sauvagement assassiné : il est battu à mort par des soldats des corps francs, qui laissent ensuite son cadavre pourrir sur place durant plusieurs joursRichard J. Evans, The Coming of the Third Reich, Penguin Books, 2004, pages 159-160.
Pensée philosophique et politique Les références un peu déconcertantes de Gustav Landauer, qui doit autant au romantisme et à Nietzsche qu'à Pierre Kropotkine et à Proudhon, ont conduit à des contre-sens au sujet de sa pensée, qui est souvent assimilée à celle de Stirner, alors que Landauer n'a jamais cessé de critiquer l'individualisme des sociétés contemporaines, critique assimilée à un mysticisme religieux, là où Stirner, lui, n'a jamais transigé sur l'athéisme. Sa réflexion influencera des écrivains et des penseurs comme : Martin Buber, Erich Mühsam, Ernst Toller, Ret Marut / B. Traven, Gershom Scholem, Walter Benjamin et Paul Celan.
La communauté La pensée de Gustav Landauer part du constat de l'aliénation radicale des hommes au sein des sociétés contemporaines ; ici, aliénation doit être entendue au sens littéral de "rendre autre, étranger" : le processus de destruction des communautés traditionnelles par l'industrialisation, le développement des échanges marchands et l'affirmation de l'État national a créé une situation où chaque individu vit dans une solitude méfiante, rendu étranger à lui-même, à autrui et au monde. Le but de l'émancipation n'est donc plus simplement de délivrer les êtres humains de la misère et de la superstition, mais aussi de rebâtir une unité sociale et culturelle cohérente, ce que Landauer appelle dans Scepticisme et mystique, son essai de 1903, une communauté animée par un esprit. Au sein d'une communauté de cette sorte, chaque individu se retrouve lui-même en renouant avec l'humanité et en rétablissant des rapports avec la nature qui ne sont plus uniquement des rapports utilitaires, mais aussi poétiques ou esthétiques. La communauté, en tant qu'humanité, en tant que monde, est plus réelle, plus substantielle que l'individu. Le retrait, à l'occasion duquel l'individu se retire en lui-même et se sépare de la société, coïncide en fait avec cette redécouverte de la communauté en tant que pure humanité et inhérence essentielle à la nature. "La communauté par le retrait", c'est le titre d'un article, écrit par Landauer en 1903, qui précise ces points. L'humanité, en tant que communauté avec autrui, devient ainsi la réalité substantielle de l'individu, ce qui lie intimement chaque homme à autrui et ce qui le pousse à établir des rapports fraternels avec les autres hommes. La forme la plus immédiate de cette communauté avec autrui est le langage partagé : chaque nouvelle manière de parler coïncide ainsi avec la découverte de nouveaux rapports avec autrui. De même, il existe un état de pure communauté avec le monde, ou de pure ouverture au monde. De là, le privilège que Landauer accorde à la poésie, tout poème authentique définissant une nouvelle manière de parler et de sentir, donc une nouvelle forme de communauté avec autrui et avec le monde. Sans ces expériences inédites la société nouvelle, le peuple nouveau, le socialisme n'ont aucun sens. Philosophiquement, Landauer tend vers une sorte de panthéisme dérivé de Spinoza, mais sa pensée enveloppe aussi des éléments venus de Nietzsche et du romantisme allemand (surtout de Goethe et de Hölderlin), avec une forte insistance sur l'idée qu'il existe une dimension du langage proprement poétique qui autorise une approche de la réalité et d'autrui plus directe que celle que permet la rationalité discursive.
L'histoire et l'utopie