Charles Varlet, dit La Grange né au cours de l'année 1635 à Amiens, baptisé à l'âge de neuf mois environ, le 8 mars 1636, à Montpellier et mort à Paris le , est un comédien français, sociétaire de la Comédie-Française.
Camarade de scène de Molière et son successeur à la tête de la Troupe du Roi, il a créé certains des principaux rôles de ses pièces, en particulier ceux de Dom Juan dans Le Festin de Pierre et de Philinte dans Le Misanthrope. Il est passé à le postérité pour le registre de ses comptes, qui couvre les années 1659 à 1685 et constitue un document exceptionnel sur la vie théâtrale de la seconde moitié du .
Biographie Famille et enfance Fils aîné d'Hector VarletCent ans de recherches sur Molière, Paris, 1963, p. 707., maître d'hôtel du maréchal Charles de Schomberg, et de Marie de La Grange (dont il prendra le patronyme comme nom de théâtre), Charles Varlet est baptisé à Montpellier, le , tenu sur les fonts de l'église Notre-Dame-des-Tables par Charles de Schomberg lui-même.
Son frère Achille, qui sera comédien sous le nom de Verneuil, est ondoyé le jour même de sa naissance, le , avec pour parrain Achille de Harlay, évêque de Saint-Malo. Sa sœur Marie-Justine, née le et ondoyée dans les jours suivants en présence de membres de la maison de Schomberg, sera religieuse chez les Visitandines de la rue du Bac à Paris et mourra le . Achille et Marie-Justine seront baptisés à Saint-Nicolas-des-Champs, le .
Le , le maréchal de Schomberg et sa femme Anne de Halluin ont fait au jeune Charles une donation de 6000 livres en témoignage de , qui a fait l'objet d'une insinuation au Châtelet de Paris en . Quand La Grange en donnera quittance, le , elle aura été augmentée des intérêts et se montera désormais à , que le comédien saura faire circuler et fructifier, à coups de prêts et de placements, avec un non moindre talent que celui qu'il exerce sur les planches. Ainsi sera-t-il en mesure, en 1686, d'acheter une maison d'une valeur de .
C'est probablement au début de l'année 1641 que les époux Varlet et leurs enfants viennent s'installer à Paris, si l'on admet qu'Hector Varlet a suivi son patron, venu reprendre possession de son hôtel parisien. Madeleine Jurgens et Élizabeth Maxfield-Miller, à qui l'on doit les renseignements fournis ci-dessusVoir Cent de recherches sur Molière, p. 707-712., ajoutent une précieuse indication : l'hôtel de Schomberg se trouve rue Saint-Honoré, face à la boutique du tapissier Jean Pocquelin, et il est fort possible que ce dernier, sinon son fils, le futur Molière, ait connu le père de Charles Varlet.
Les actes de mariage des frères Varlet, cités par Auguste Jal dans son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, les disent « fils de défunt Hector Varlet, vivant capitaine au château de Nanteuil ».. Cette demeure, qu'Henri de Lenoncourt a fait bâtir, au milieu du siècle précédent, à Nanteuil-le-Haudouin sur les ruines d'un château médiéval, est la propriété des Schomberg depuis trois générations.
Comédien chez Molière Il devait appartenir depuis peu de temps à l'une des nombreuses troupes de campagne qui servent de viviers de comédiens aux théâtres parisiens, lorsqu'au cours du relâche de Pâques 1659, il entre dans la «Troupe de Monsieur, frère du Roi», désormais conduite par le seul Molière et qui joue, en alternance avec les comédiens italiens du roi, sur la scène du Petit-Bourbon. Quatre autres comédiens y font leur entrée en même temps que lui : Philibert Gassot, sieur du Croisy, et sa femme Marie Claveau, Julien Bedeau, dit Jodelet, et son frère François, dit L'Espy, jusqu'alors membres de la troupe du Marais.
Joseph Béjart étant mort le suivant, La Grange reprend les rôles de Lélie dans L'Étourdi, et d’Éraste dans Le Dépit amoureux, que le défunt tenait depuis la création des deux pièces, à Lyon en 1655 et à Béziers à la fin de 1656. Et lorsqu'en septembre, la troupe donne Le Menteur de Pierre Corneille, pour la première fois depuis la mort de Béjart, c'est encore au jeune La Grange, ce nouveau venu, honnête, sérieux et de bonne tenue, que le rôle principal de Dorante est confié.
Il n'est pas seulement le jeune premier de la troupe, mignon jeune homme à la perruque blonde et au baudrier brodé, incliné avec grâce, parfait amoureux des gens honnêtes. Il est aussi considéré comme un excellent comédien, comme en témoigne Samuel Chappuzeau, qui écrira dans son Théâtre françois (1674) :
Quoique sa taille ne passe guère la médiocre, c’est une taille bien prise, un air libre et dégagé, et sans l’ouïr parler, sa personne plaist beaucoup. Il passe avec justice pour très bon acteur, soit pour le sérieux, soit pour le comique, et il n’y a point de rôle qu’il n’exécute très bien. Comme il a beaucoup de feu, et de cette honneste hardiesse nécessaire à l'orateur, il y a du plaisir à l'écouter quand il vient faire le compliment.
Molière le tient en haute estime, le considérant, sinon comme le meilleur comédien de la troupe, du moins comme l'un des plus capables. C'est en ce sens que la tradition interprète un passage de L'Impromptu de Versailles (fin de la scène I), dans lequel Molière, jouant son propre rôle et distribuant les leurs aux autres comédiens, dit simplement à La Grange: « Pour vous, je n’ai rien à vous dire », lui donnant « devant la postérité un brevet de maître en comédie », comme l'écrira Henry Lyonnet dans son Dictionnaire des comédiens français.
La confiance de Molière dans ses qualités se traduit rapidement de façon concrète. À la date du , La Grange note dans son Registre: « J’ai commencé à annoncer pour [= à la place de] Mons. de Molière ». Autrement dit, il s'est vu confier la charge d’«orateur» de la troupe, qui consiste à haranguer le public pour l'inciter à venir voir les prochains spectacles de la troupe, et à faire le «compliment» — ce qui lui donne en même temps la responsabilité de faire imprimer les affiches. Pour Molière, c'est la possibilité de ne plus venir au théâtre les jours où il ne joue pas (à partir de 1663, il cesse de jouer dans les tragédies et dans les comédies d'autres auteurs que lui).
Lorsque, le , L'Imposteur, nouvelle mouture du Tartuffe créé en 1664, est interdit après la première représentation, c’est La Grange et La Thorillière que Molière charge d'aller présenter un placet à Louis XIV, qui fait alors le siège de Lille.
En 1672, il épouse Marie Ragueneau, qui est depuis une dizaine d'années ouvreuse de la salle du Palais-Royal, et que son mariage fait accéder au statut de comédienne sous le nom de La Grange ; elle passe pour avoir été sans charme et piètre comédienne. Lorsqu'en rédigeant plus tard son registre La Grange arrive à la page d', il note sobrement : « Le dimanche de Quasimodo , je fus fiancé, et le lendemain lundi 25 je fus marié à Saint-Germain-l'Auxerrois avec Marie Ragueneau de l'Estang, qui est entrée actrice dans la troupe »Passage reproduit dans la nouvelle édition des Œuvres complètes de Molière dans la Bibliothèque de la Pléiade (Paris, Gallimard, 2010, tome II, p.1135).. Ils auront deux jumelles, mortes quelques heures après leur baptême, le , et, en 1675, une fille, Marie-Jeanne, dite Manon.thumb|296x296px|Page du Registre de La Grange relatant la mort de Molière ()|leftLa Grange est de tous les spectacles, et quand Molière meurt, le , c'est à lui qu'incombe la direction de l’entreprise, d'autant qu'il jouit, semble-t-il, de l'entière confiance d'Armande Béjart. Durant le relâche de Pâques, quatre de ses camarades passent dans la troupe rivale de l'Hôtel de Bourgogne et Louis XIV accorde la salle du Palais-Royal à Lully pour ses spectacles d'opéra: il faut alors louer (au prix fort) une nouvelle salle, tandis que les comédiens de la troupe du Marais, dissoute par le roi, sont invités par ordonnance royale à rejoindre « les comédiens du Roi à l’hôtel dit Guénégaud ». La Troupe du Roy, désormais forte de dix-neuf comédiens, ouvre la nouvelle salle le .
Lorsqu'en 1680 la Troupe du Roy du Théâtre Guénégaud et la Troupe Royale de l’Hôtel de Bourgogne sont réunies, sur ordre royal, dans ce qui sera la Comédie-Française, La Grange en est l’orateur. En 1682, le consortium de libraires qui détient le privilège d'impression pour les pièces de Molière lui confie la réalisation de la grande édition posthume des Œuvres de Monsieur de Molière, dont il s'acquitte avec son ami Jean VivotJean Mesnard, « Jean Vivot, ami, éditeur et biographe de Molière », L'Art du théâtre, Mélanges en hommage à Robert Garapon, Paris, PUF, 1992.. Il compose en particulier la préface qui se lit en tête du premier tome et que l'on peut considérer comme la première notice biographique consacrée à Molière.
Le , en l'église Saint-André-des-Arts, la jeune Manon La Grange épouse un avocat originaire de Bretagne, François-Louis Musnier du Trohéou, fils de Louis Musnier de Quatremarres et de Fiacre de Gratz. Deux mois et demi plus tard, le , La Grange meurt de manière inopinée, laissant inachevé le Registre qu'il a entrepris de rédiger depuis, semble-t-il, une dizaine d'années. Il est enterré le lendemain, en présence de plus de mille personnes. Fidèles à une tradition qui remonte à Pierre-David LemazurierGalerie historique des acteurs du théâtre français depuis 1600 jusqu'à nos jours, Paris, 1810, t. I, p. 301, la plupart des moliéristes attribuent cette mort au chagrin qu'aurait éprouvé La Grange de voir sa fille mal mariée. Mais dans un mémoire adressé vers 1697 à l'abbé de MauroySur l'abbé Alexis de Mauroy, voir Gayot de Pitaval, Causes célèbres et intéressantes avec les jugements qui les ont décidées, La Haye, 1748, t. 5, pp. 87-138, lire en ligne. et conservé dans les archives de la famille Gueullette, le frère de F.-L. Musnier du Trohéou écrira : Deux mois et demi après le mariage de sa fille, le sieur La Grange mourut. Le public, qui souvent ne pénètre pas dans la vérité des faits, attribua sa mort au chagrin que lui causa son gendre, de le voir perdre avec vous un gros bien. Sa veuve et sa fille, qui avaient des vues d'intérêt plutôt que de probité, confirmèrent le public dans l'erreur, quoique la vérité de cette mort venait de ce qu'il avait tout le bas-ventre gangrené et la rate pétrifiée comme un marron grillé, ce qui, au dire des médecins et des chirurgiens, provenait d'une cause bien plus éloignée. Après trois jours de maladie, il mourut en un clin d'œil, sans convulsions, par un abcès qui lui creva dans la tête, qui lui sortit dans le moment par les oreilles, le nez et la bouche. On le fit ouvrir en l'absence du gendre ; ces femmes eurent leurs raisons apparemment pour qu'il n'y fût pas présent et qu'on ne lui ouvrît pas la tête, crainte de découvrir la vraie cause de cette mort qui les mettait dans la possession de tous les biens du défunt, parce qu'il y avait une donation mutuelle.
Le Registre de La Grange thumb|467x467px|Première page du registre de La Grange Ce qu'il est convenu, depuis le , d'appeler le Registre de La Grange, est un livre manuscrit de 359 pages, qui permet de suivre jour après jour l’activité de la troupe de Molière, puis de la Comédie-Française, de 1659 à 1685. Le comédien indique, pour chaque jour de représentation, le titre de la (ou des) pièce(s) représentée(s), la recette et la « part » qui en revient à chaque acteur, une fois déduits les frais ordinaires ou extraordinaires ; il dresse le bilan financier de l’année à la fin de chaque saison théâtrale, au moment du relâche de Pâques, et il fournit la liste des acteurs présents dans la troupe au commencement de chaque nouvelle saison (sauf lorsqu'il n'y a pas eu de changement) ; il ajoute enfin des informations sur la vie de la troupe (décès, mariages, représentations données chez des particuliers ou dans les résidences royales, séjours prolongés à la cour). Ce sont le plus souvent des ajouts en marge, en bas de page ou dans des blancs ; dans le cas d'événements marquants il consacre des développements de quelques lignes à une page ou deux.