Louis Lafuma, né le à Voiron et mort le à Paris, est un spécialiste de Blaise Pascal et l'un des principaux éditeurs des Pensées, après Armand-Prosper Faugère, Gustave Michaut ou Léon Brunschvicg.
Biographie Louis-Marie-Joseph Lafuma, né le à Voiron est le fils d'Émile Lafuma-Giraud (1864-1935) et de Marie-Joséphine-Louise-Sophie Giraud (1868-1926). Son père, cofondateur de la maison d'édition Les Belles-Lettres, est propriétaire des usines de Paviot à Voiron et des Papeteries Navarre, entreprise familiale installée depuis le que Lafuma rejoint en 1912 après des études secondaires à Grenoble et à l'E.S.S.E.C. de l'Institut catholique de Paris. Louis Lafuma épouse Anne Marie Motte (1900-1994) à Lille le et intègre la Société historique du VIe arrondissement de Paris aux alentours de 1950 jusqu'à son décès.
Il meurt le à Paris et est inhumé le à l'église de Saint-Etienne-du-Mont, celle-là même où est enterré Blaise Pascal. Lors de la cérémonie, Bernard Dorival, président de la Société des Amis de Port-Royal, qualifie Lafuma de « savant tel que Pascal l'eût aimé » et « n'hésite pas à penser (...) que Pascal eût approuvé [ses] travaux ».
Recherches
Contexte Louis Lafuma devient directeur commercial des Papeteries Navarre, mais l'année et ses événements 1940 voient son activité s'interrompre. Il se tourne alors vers la littérature de la première moitié du , sur laquelle il possède déjà de solides connaissances ; l'œuvre de Blaise Pascal devient le sujet principal de ses recherches. Malheureusement, à cette époque, les manuscrits originaux de Pascal sont inaccessibles, conservés dans les caves de la banque de France, et Lafuma doit s'appuyer sur les travaux de Zacharie Tourneur et de Léon Brunschvicg. En , il rencontre au cours de ses études un manuscrit datant du début du , qu'il identifie d'abord comme celui de l'abbé Périer. Neveu de Blaise Pascal et fils de Gilberte et Florin Périer, proche de Blaise Pascal, qui a contribué à son éducation religieuse, l'abbé Louis Périer (1651-1713) composa en 1710-1711 un recueil destiné à conserver les papiers originaux de son oncle. Il colle les fragments manuscrits sur de grandes feuilles de papier et remet le recueil le à la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés à l'occasion d'un voyage à Paris. Jean Mesnard, qui échange assidûment avec Lafuma et se penche sur ce manuscrit, découvre qu'il s'agit en fait d'une copie mais il souligne plus tard que cela n'invalide pas les recherches de Lafuma.
Travaux sur les Pensées de Blaise Pascal
Une brève histoire des Pensées vignette|311x311px|Manuscrit autographe des Pensées. Les Pensées, loin d'être un ouvrage achevé, sont trouvés à la mort de Blaise Pascal parmi ses papiers sous forme de notes et textes produits entre 1656 et 1662. À l'initiative des membres de la famille Pascal et plus particulièrement de sa sœur aîné Gilberte Périer, ils sont retranscrits « tels qu'ils [sont], et dans la même confusion qu'ils les [ont] trouvés » en copies plus lisibles, tandis que les papiers originaux se voient collés et rassemblés dans un recueil par Louis Périer. Connu sous la désignation de Recueil Original (ms 9202 de la Bibliothèque nationale de France), il ne respecte pas l'ordre initial des papiers de Pascal. C'est pourtant sur le classement de Périer que s'élaborent plusieurs éditions, notamment celles de l'abbé Bossut, de Condorcet, ou de Sainte-Beuve. La Bibliothèque nationale de France possède au total trois manuscrits : les deux copies notées C1 (le ms 9203 de la Bibliothèque nationale de France) et C2 (intégrée au recueil 12449 du fonds français de la BnF), et le Recueil Original.
Les Périer et des personnalités de Port-Royal prennent l'initiative de publier les textes de Pascal d'après la Copie C1 après des modifications importantes et la suppression de centaines de fragments. Cette première édition dite « de Port-Royal » paraît en 1670 et connaît un grand succès. D'autres éditions du texte de Port-Royal sont publiées en 1671 et 1678, jusqu'à celle d'Augustin Gazier en 1907 ; Lafuma affirme que plus de quatre-vingt éditions des Pensées sont publiées entre 1670 et 1951. Parmi les éditions majeures du , celles d'Armand-Prosper Faugère (1844), d'Ernest Havet (1852-1866), de Gustave Michaut (1896), de Léon Brunschvicg (1904), de Zacharie Tourneur (1938-1942), de Louis Lafuma (1951-1964) et de Michel Le Guern (1977) sont les plus notables.
De manière générale, les nombreuses éditions des Pensées reflètent non seulement les travaux des chercheurs et amateurs mais également les très diverses conclusions que chacun a tiré du désordre, apparent ou non, des papiers de Pascal. Lafuma insiste sur ce qui selon lui, découle plus d'une interprétation et de présomptions que d'un travail de recherche objectif : « Cette diversité n'était que la conséquence d'idées que l'on se faisait des manuscrits. Comme on les assimilait à une boîte de jeux de construction, chaque éditeur se croyait autorisé à disposer les cubes de toutes dimensions qu'elle contenait, comme bon lui semblait. Les uns se sont contentés d'élever quelques pans de mur, d'autres ont cru pouvoir tenter d'édifier une cathédrale. ».
Les recherches de Lafuma Dans cette histoire éditoriale complexe, les éditions de Louis Lafuma représentent une contribution majeure : avant lui, seul Zacharie Tourneur avait pensé que la Copie C1, aussi simplement appelée « la Copie », était une reproduction du Recueil Original et non une version préparatoire à l'édition de Port-Royal. Malheureusement, sa première édition des Pensées (1938) n'a pas eu un retentissement important. Lafuma l'explique d'une part par les événements dramatiques de la Seconde Guerre Mondiale et d'autre part, par le succès qu'avait eu l'édition de Léon Brunschvicg (1904), « associé à la plus importante entreprise éditoriale pascalienne jamais, encore à ce jour, menée à son terme ». Jean Mesnard complète cette analyse en rappelant que pour nombre de critiques de l'époque, la Copie était considérée comme une « première forme de l’édition de Port-Royal » et affirme que l'édition Brunschvicg des Pensées « a en quelque sorte retardé de cinquante ans le progrès des études pascaliennes ». gauche|vignette|260x260px|Porte du château de Bien-Assis, dans lequel les manuscrits autographes des Pensées ont été temporairement conservés. Dans le but de retrouver la disposition originale des papiers de Blaise Pascal, Louis Lafuma compare les classements et modifications précédemment opérés par les différents éditeurs. Il établit des correspondances entre les classifications de Périer, Michaut, Brunschvicg, et entre l'ordre des fragments dans les manuscrits originaux, qu'il consulte à la Bibliothèque nationale de France. De nombreux carnets de notes conservés à la bibliothèque du patrimoine de Clermont Auvergne Métropole attestent de ses recherches rigoureuses sur les classements des Pensées, depuis l'abbé Périer jusqu'à Zacharie Tourneur, et incluent la concordance établie par Pierre Guerrier entre l'ordre du Recueil Original et celui de la Copie C1. Lafuma considère notamment que la Copie C1, contrairement au recueil d'autographes, respecte l'ordre des papiers de Pascal, comme il le précise dans son édition de 1951 et dans divers articles : « Puisque la Copie nous présente les papiers de Pascal dans l'état où on les a trouvés, il faut sans aucun doute la suivre si l'on veut éviter de faire sa part à la fantaisie. ».
Ces minutieuses recherches sur le travail de Pascal se retrouvent dans ses articles : on apprend dans ses Notes Pascaliennes que des croisements entre les indices donnés par Gilberte Périer dans sa Vie de M. Pascal et les notes présentes sur certains fragments lui permettent de les dater au moins approximativement : « Ces notes sont intéressantes car elles nous confirment que le fragment Br. 610 n'a pas été écrit avant 1661, ce dont nous nous doutions d'après la place qu'il occupe sur la Copie, au voisinage de textes qui sont également de la même époque. (...) Voilà le genre d'indices qu'il nous faudra détecter si nous voulons espérer fixer la chronologie de certains fragments. ». Ses investigations l'amènent par ailleurs à publier Trois pensées inédites de Pascal (1945).
De par les précieux indices qu'elles donnent sur l'agencement initial de Pascal, l'étude de la matérialité des fragments occupe une part importante dans les travaux de Lafuma comme dans ceux des chercheurs contemporains. S'appuyant sur les découvertes de Zacharie Tourneur, qui remarque des trous d'aiguille dans certains papiers et sépare les notes pour l'Apologie de la religion chrétienne du reste des Pensées, il tente de classer les fragments en fonctions des fils, types et taille de papier employés, ou encore la présence d'une réglure, comme le montrent les Ms 2772 et 2789 conservés à la Bibliothèque du patrimoine de Clermont Auvergne Métropole.
Les éditions de Lafuma sont tenues dans un premier temps pour une reproduction de la disposition des papiers de Pascal tels qu'ils ont été trouvés à sa mort et « [font] durablement autorité », là où la plupart des éditions précédentes privilégient un classement thématique des Pensées.
Pourtant, les éditions publiées depuis les années 1990 se basent sur l'ordre de la Copie C2 qui, bien que considérée par Lafuma comme une réplique de C1, suit un ordre différent qui permet de retracer la chronologie du travail de Pascal et un enchaînement logique qui ne peut être remanié ; c'est notamment le cas pour les éditions de Philippe Sellier (1991, 2000, 2010). L'hypothèse de Lafuma est par ailleurs invalidée par Jean Mesnard, qui démontre en 1971 que les deux textes C1 et C2 sont en réalité deux copies d'une même copie initiale (notée C0) du Recueil Original, aujourd'hui perdue et certainement celle évoquée par Étienne Périer dans sa préface à l'édition de Port-Royal. Une autre édition, celle de Francis Kaplan (1982), apporte d'autres lumières sur les travaux de Lafuma ; la Copie C1 (ms 9203) ne serait finalement pas fidèle à l'ordre des papiers de Pascal et ne serait pas, contrairement à ce que pensait Lafuma, celle dont parle Étienne Périer dans sa préface : elle ne présente en effet aucune marque de travail ni annotation suggérant des difficultés à déchiffrer le texte . Les éditions de Lafuma se basent par ailleurs sur l'idée que les fragments sont classés, mais les preuves de ce classement sont finalement invalidées : Lacombe objecte que la préface de l'édition de Port-Royal n'insisterait pas autant sur le désordre des papiers de Pascal si ceux-ci avaient présenté un classement abouti. Lafuma n'adhère pourtant pas à l'hypothèse de l'existence d'une copie C0 : non seulement il n'en subsiste aucune trace, mais la copie C1 ne peut être une version préparatoire de l'édition de Port-Royal en raison des nombreuses dissemblances entre les deux textes. Pour Per Lonning, Lafuma a, malgré son approche historienne sérieuse, émis des suppositions infondées quant à la place de certains fragments où à l'histoire éditoriale des Pensées.
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