La classification des papiers traditionnels chinois répond au besoin de distribuer rationnellement le foisonnement des centaines de papiers traditionnels fabriqués en Chine depuis deux millénaires. Elle permet de mettre en évidence comment de grandes classes de papiers ont marqué de leur empreinte des zones géographiques, culturelles ou des périodes historiques. La classification traditionnelle en quatre classes s’appuyant sur la morphologie de noms vulgaires de plantes est trop aléatoire en raison de la multitude de synonymes de noms vulgaires qui ont pu exister dans l'immense territoire chinois. La classification récente de Yi Xiaohui (2014) permet de pallier ces difficultés en combinant la tradition terminologique avec la classification phylogénétique APG III.

Le papier tel qu’on le connait de nos jours vient de Chine. Au cours d’environ deux millénaires d’histoire, les papetiers chinois ont produit d’innombrables sortes de papier à partir d’une pâte à papier constituée de fibres végétales soigneusement pilonnées, dispersée dans une cuve d’eau et prélevée feuille à feuille avec un tamis (nommée forme). Ils ont exploré les possibilités offertes par des dizaines d’espèces végétales herbacées ou ligneuses différentes, ils ont expérimenté diverses techniques pour obtenir des feuilles bien blanches (par trempage et cuisson dans une solution alcaline et exposition au soleil) et ont mis au point des formes permettant de prélever plus ou moins efficacement des films homogènes de pâte.

Jean-Pierre Drège dans son ouvrage historique sur liste 485 types de papier différentsvoir son Glossaire des types de papier, en fin d'ouvrage et dit-il, la liste est loin d’être exhaustive. Dans cette pléthore de noms, compte tenu du peu d'informations que les textes anciens nous fournissent, il serait difficile de trouver un principe organisateur, à part un ordre chronologique par dynasties. La classification traditionnelle des types de papiers en quatre classes, (麻皮竹草 má pí zhú cǎo), s’appuyant sur la morphologie des noms vulgaires botaniques, regroupe les plantes dont le nom se termine par 麻 ma chanvre (resp. 皮 pi écorce, resp. zhu 竹 bambou, resp. 草 cao graminées). Il est clair que ce principe pratique ne remplit pas les demandes de la recherche actuelle: l’usage du vocabulaire parlé peut fonder une classification ethnobotanique mais pas une classification naturaliste. J-P Drège a en conséquence ordonné les noms de papier selon l’ordre alphabétique de la transcription pinyin (avec l’alphabet latin) – ce que la graphie chinoise ne permet pas.

Pour se retrouver dans ce foisonnement, nous reprendrons les travaux de Yi Xiaohui qui part des matières premières végétales pour classer les papiers traditionnels. Nous présenterons la classification d’une quarantaine de plantes dont les fibres papetières ont été utilisées en Chine durant deux millénaires. Et nous verrons comment la classification des matières premières permet d’éclairer des regroupements géographiques, culturels et historiques de la fabrication du papier.

Brève histoire de la diffusion de l’invention chinoise Le papier commence vraiment à s’imposer comme support de l’écriture sous la dynastie Tang (618-907) en évinçant les anciens supports qu’étaient la soie et les lattes de bambou.

Cependant près de trois millénaires avant ces remarquables innovations chinoises, les hommes avaient trouvé le moyen de transcrire leur langue parlée dans des systèmes d’écriture qu’ils inscrivaient sur un support stable. L’invention de l’écriture se fit dans quatre grandes civilisations anciennes : la Mésopotamie (entre 3400 et 3100 ), l'Égypte (environ 3250 av. J.-C.)Wengrow, David. "The Invention of Writing in Egypt", in Before the Pyramids: Origin of Egyptian Civilization, Oriental Institute, University of Chicago, 2011, pp. 99-103., la Chine (vers 1200 )Boltz, William (1994), The origin and early development of the Chinese writing system, American Oriental Society, p. 31. et les zones de plaine du sud du Mexique et du Guatemala (vers 500 ). Dans chacune de ces aires culturelles ont été explorés des supports d’écriture différents qui perdurèrent des siècles avant l’arrivée des techniques chinoises de production du papier.

Comme l’étymologie du terme français papier (emprunté au latin papyrus et au grec ancien πάπυρος, pápyros) l’indique, les premiers supports d’écriture en Europe ont utilisé le souchet du Nil (Cyperus papyrus). Il y a cinq millénaires, les Égyptiens ont inventé le papier de papyrus. Des restes ont été trouvés sur le site Saqqara près du Caire, dans la tombe d’un haut dignitaire de la première dynastie, Hémaka, datant d'environ . Les Grecs puis les Romains apportèrent en Europe l’écriture sur papyrus. En France, les plus anciens actes des rois mérovingiens () sont écrits sur papyrus. Dans les années 660-670, la difficulté d’approvisionnement provoque la transition vers l’usage du parchemin. Ce support d’écriture qui était onéreux à fabriquer, s’efface cependant devant le papier chinois apporté en Europe par les Arabes.

L’invention chinoise diffusa lentement d’Est en Ouest jusqu’en Europe. Les Arabes jouèrent un rôle essentiel dans cette expansion de la technique chinoise. En 751, les troupes abbassides remportent la victoire sur les troupes chinoises de la dynastie Tang (618-907), à la bataille de Talas près de Samarcande. Parmi les prisonniers, se trouvent des papetiers chinois, qu'ils font travailler à la production du papier à Samarcande. Au rythme des conquêtes territoriales arabes, le papier se diffuse ensuite tout au long du littoral méridional de la Méditerranée jusqu’à Cordoue et Tolède en Espagne au .

En Europe durant des siècles, la technique de fabrication reste inchangée. Le papier est fabriqué à la main, feuille à feuille, à partir d'une pâte faite de chiffons lacérés.

Puis l’invention de la vers 1670 permet de réduire considérablement les opérations de défibration effectuées par la pile à maillets. Au , elle sera mue non par une roue hydraulique, mais par une machine à vapeur. Avec l’industrialisation, la fabrication à la main, feuille par feuille sera remplacée par la fabrication en continu, où le papier sort de la machine sous la forme d’un long ruban enroulé sur de très grosses bobines. C’est à la fin du que Louis Nicolas Robert (1761-1828) conçoit la première machine à papier en continu. Après les progrès de la mécanisation et de l’industrialisation, restait à régler le problème des sources insuffisantes de chiffons pour satisfaire la forte augmentation de la demande de papier. Les papetiers eurent l’idée d’aller chercher les fibres de cellulose là où elles étaient en grande quantité: dans les forêts. Keller trouve l'idée de en 1841-42. Plusieurs inventions permirent d’extraire mécaniquement ou chimiquement, la cellulose des rondins de bois. Au , le haut degré de technicité de l’industrie papetière permet de produire en masse, une grande variété de papier, à des prix très concurrentiels.

Par un étrange mouvement d’aller-retour des diffusions, ces innovations occidentales vont faire le mouvement inverse d’Ouest en Est. Au début du , la concurrence des papiers industriels commence à mettre en danger les papiers traditionnels chinois. Le papetier Chen Xiqing après un séjour d’étude aux États-Unis et en Europe, fit construire en 1932 une usine de fabrication mécanique de papier. Ce processus d'industrialisation et de modernisation va considérablement s'accélérer dans les années 1980 jusqu'à l'époque contemporaine.

Classification des papiers chinois traditionnels

De multiples découvertes de fragments de papiers dans des sites archéologiques datant de la dynastie Han (-206, +220) ont établi que des proto-papiers plus ou moins grossiers ont été fabriqués à partir de fibres de chanvre, de ramie ou de lin.

Le premier document écrit indique que Cai Lun, un eunuque haut fonctionnaire de la cour impériale en l'an 105 de l'ère commune (Histoire des Han Postérieurs, traduction de J-P. Drège).

L’usage du mûrier à papier semble avoir commencé avec Cai Lun dès le . L’utilisation d’écorce de mûrier pilonnés avec des morceaux de chanvre, de vieux chiffons et des filets de pêche fut décisive pour le succès de la diffusion du papier. Durant les siècles suivants, cette par Cai Lun se répandit sur une grande partie du territoire chinois et stimula la créativité des artisans chinois qui essayèrent de multiples matières premières différentes. Elle fut exportée en Corée et au Japon, et l’usage des chiffons se répandit jusqu’en Europe via les Arabes. Méthode Contrairement à la fabrication du papier moderne, qui est principalement fabriqué à partir de fibres de pulpe de bois, le papier traditionnel est principalement basé sur des fibres de phloème (ou fibres libériennes situées dans l’écorce interne des tiges) des plantes dicotylédones et des fibres de graminées (de paille de céréales mais surtout des fibres de bambou) pour les plantes monocotylédones.

En Chine, l’identification des anciens papiers que ce soient ceux trouvés lors de fouilles archéologiques ou que ce soient de vieux manuscrits conservés dans les temples depuis des siècles, a demandé le développement de méthodes micro-morphologiques capables de caractériser chaque type de fibre.

Yi Xiaohui a montré qu’un moyen d’approche de la classification des fibres végétales est de passer par la classification phylogénétique APG III (voir figure 1). Il prend en compte les distinctions traditionnelles entre les classes des chanvroïdes, des fibres libériennes, du bambou et des graminées麻类、韧皮类、竹类、禾草类 qu’il s’efforce d’acclimater dans les cladogrammes phylogénétiques.

Comme on le voit sur la figure 1, certaines classes de papiers ne posent pas de problème puisqu’elles correspondent à des clades de familles, comme c’est le cas des Thymelaeaceae (classe 4 des papiers d’écorce de Thymelaeaceae) ou pour la classe des papiers de bambou qui correspond au clade monophylétique des Bambusoideae. Par contre, les autres classes ne sont pas monophylétiques (leur plus proche ancêtre commun est aussi l’ancêtre de plantes papetières d’une autre classe de papier). Yi Xiaohui s’en accommode en changeant l’ordre de succession des branches descendantes de manière que toutes les branches conduisant aux membres d’une même classe de papiers soient mitoyennes. La classe de papiers apparaît alors comme un secteur coloré. Cette solution n’est d’ailleurs pas possible pour la classe 1 des papiers chanvroides si on veut qu’Apocynum pictum y soit inclus. Il n’est pas possible d’inclure le cladogramme 2 le portant au milieu du cladogramme 1 de manière à regrouper tous les membres de la classe1 sans faire de croisement de branches.

Dans le cas du papier de chanvre, Yi Xiaohui (2014) n’a pas placé le chanvre (nommé 亚麻 yama) dans la classe 1 des papiers de chanvroïdes mais dans la classe 2 des papiers d’écorces de Moraceae car comme son nom botanique Cannabis sativa l'indique, il est de la famille des Cannabaceae et donc proche des mûriers. Il considère que la proximité de parenté des plantes a une bonne corrélation avec la similitude de la morphologie des fibres végétales. Sur le cladogramme de la figure 1, nous avons mis deux couleurs sur les Cannabaceae (rose clair pour son rattachement aux Moracées de la classe 2 et vert printanier pour son rattachement aux chanvroïdes de la classe 1).

Pour obtenir cette classification, Yi Xiaohui procède par la méthode 3-7-16, en trois étapes. Dans un premier temps, il divise les matières premières papetières en trois séries: la série du phloème, la série des graminoïdes (graminées + laîches + joncs) et la série des fibres de graines (le coton). Il prend en compte la nature des fibres papetières.