Le massacre de la Glacière a eu lieu au palais des papes d'Avignon dans la nuit du au . L'assassinat de Lescuyer, le secrétaire-greffier de la commune, par une foule de « papistes » en colère au couvent des Cordeliers pensant avoir été volés par les « patriotes », entraîna des arrestations de suspects douteuses, un jugement bâclé et l'exécution de la sentence par des bourreaux inexpérimentés conduits par le fils de la victime, provoquant ainsi un véritable bain de sang.
Préfiguration de ce que va être la Terreur, à partir de 1792, ce massacre ne peut lui être rattaché et doit être considéré comme le dernier épisode marquant d'une lutte entre partisans et adversaires de la réunion des États pontificaux (Avignon et le Comtat Venaissin) à la France. Il s'inscrit dans un enchaînement de rivalités entre partisans et adversaires du rattachement, de privations de la population et de violences exacerbées de part et d'autre.
Origine du nom de la tour de la Glacière
La dénomination de la tour des Latrines date du séjour des papes. Elle se situe sur la façade est du vieux palais, du côté sud et directement accolée à la tour de Trouillas. Il y avait deux étages de latrines qui correspondaient avec les deux galeries du cloître. Leur fosse était irriguée par une récupération des eaux de pluie à partir du cloître et correspondait avec le grand égout des cuisines avant de se jeter dans la Durançole et le Rhône. Cette fosse servit de glacière au temps des vice-légats et c'est le nom de tour de la Glacière qui resta après le massacre d'. Au sommet de la tour se trouvait le logement du Capitaine du palais.
Plus tard, dans le tome 7 de son Dictionnaire raisonné de l'architecture française du , Viollet-le-Duc nomme cette tour la tour de l’estrapade en souvenir du massacretome 7 du Dictionnaire raisonné de l'architecture française du ..
Chronologie
Prélude
Les avancées et les conquêtes politiques de la Révolution, tant à Paris que dans toutes les provinces, avaient soulevé les passions à Avignon et dans le Comtat Venaissin. La cité papale, gouvernée par le vice-légat au nom de Rome, demeurait la seule enclave souveraine étrangère dans le territoire français. Les Avignonnais pro-français, , avaient fait adopter la constitution française, , élu une nouvelle municipalité le et, par la suite, la population avait expulsé le vice-légat Filippo Casoni le suivant.
Une nouvelle municipalité fut élue le avec un négociant, Antoine-Agricol Richard, à sa tête. Elle était l'émanation du parti des « modérés » qui ne tarda pas à rejoindre le camp des « papistes ». En dépit des réticences de la représentation nationale françaiseL'Assemblée Nationale, par deux fois les et avait refusé de décréter l'annexion. . d'annexer Avignon et le Comtat, les « patriotes » d'Avignon et du Comtat s'étaient rassemblés à Bédarrides, le et, dans l'église Saint-Laurent, avaient voté leur rattachement à la France à une forte majorité : le décompte des mandats s'était élevé à favorables sur un total de .
Cet acte est considéré comme le premier exprimant le « droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ». Le , mise devant le fait accompli, la Constituante proclama que les États d'Avignon et du Comtat faisaient désormais « partie intégrante de l'Empire français ».
Renversement de la municipalité modérée
Forts de leur succès politique à Bédarrides, les « patriotes », souvent d’anciens dirigeants de l'armée de Monteux qui, par deux fois, avaient assiégé Carpentras, la capitale du Comtat, où s'étaient massivement installés les représentants du parti « papiste », mirent en cause la municipalité d’Avignon.
Le dimanche , la maison commune fut attaquée et le maire Richard évita de justesse l'incarcération en se réfugiant sur l’île de la Barthelasse, terre française au milieu du Rhône. Le colonel Duprat aîné, qui dirigeait la Garde nationale, prit possession des lieux et les mit à la disposition de ses amis politiques, les frères Agricol et Gabriel Minvielle, Nicolas Lescuyer, Escoffier, Raphaël, Agricol Moureau et Sabin Tournal.
Ce coup d’État municipal se conclut par la mise en place d'une nouvelle administration provisoire dans laquelle se retrouvaient Barbe, un ancien chanoine, Jean-Louis Bourges, un fabricant de bas, Félix Combe, un boulanger, Jacques Jullian, un charcutier, Descates aîné, qui fut remplacé par le cordier Richard, Bergin, un taffetassier qui fut nommé procureur de la commune et enfin le notaire Lescuyer, qui assuma la charge de secrétaire-greffier.
Par une décision datée du , les administrateurs provisoires nommèrent Mathieu Jouve Jourdan, dit Jourdan Coupe-Tête, commandant du fort, fonction qu'il occupait déjà depuis le . Ce nom lui venait du fait qu'il se vantait d'avoir coupé la tête du gouverneur de la Bastille et de bien d'autres personnes.
Carpentras s'oppose à Avignon La Constituante, mise devant le fait accompli par le vote massif de Bédarrides, avait pensé, dans un premier temps, regrouper dans un même département les États pontificaux d'Avignon et du Comtat Venaissin. Dans cette nouvelle entité, qui devait porter le nom de Vaucluse, Avignon aurait été le chef-lieu départemental. Ceci provoqua une levée de boucliers de la part des notables carpentrassiens qui, le , firent savoir qu'ils préféraient mourir que d'être assimilés à l'État d'Avignon.
La représentation nationale se vit contrainte de revoir son décret et décida, le , de créer deux districts, celui de Louvèze , dont l'ancienne capitale du Comtat devenait le chef-lieu et qui était rattaché départementalement à la Drôme, et celui de Vaucluse, intégré dans le département des Bouches-du-Rhône avec l'ancienne cité papale comme centre administratif.
Spectre de la famine En cette année 1791 avait sévi une grande sècheresse et les premières pluies n'avaient fait leur apparition que le . Les vivres étaient rares et le mécontentement grand. La municipalité, pour faire face, décida alors de faire fondre les cloches pour se procurer du numéraire et de n'en laisser qu'une seule par paroisse.
De plus, la richesse des biens de l'Église à Avignon était telle qu'il sembla logique aux « patriotes » de pouvoir récupérer, dans les églises paroissiales, les couvents et les chapelles, tout l'or et l'argent des objets de culte. Cette décision permit aux partisans de l'ancien maire Richard de faire courir des bruits alarmants. Ils accusèrent les nouveaux administrateurs municipaux d'avoir détourné une malle pleine d'objets religieux et de bijoux mis en gage au Mont-de-Piété.
Réaction des « papistes »
Les bruits couraient donc qu'un grand coffre d'argenterie avait été aperçu en partance de la ville. Puis d'un grand coffre, ce furent rapidement dix-huit malles, de nuit. Il n'en fallut pas plus pour déclencher l'ire des partisans du maintien de l'État pontifical. La réaction fut rapide. Le , ils firent placarder dans la ville une affiche signée d'un certain Joseph Dinetard, dénonçant le dépouillement des églises et la confiscation les cloches au nom de la « nouvelle patrie ». Il y était écrit que les « patriotes » s'étaient, de plus, emparés de cent mille francs d'argenterie au Mont-de-Piété. Il fut décidé de prendre les portes de la ville afin d'empêcher les « voleurs » de sortir. Ce fut fait au matin du dimanche et les clefs confisquées furent envoyées à l'abbé François-Valentin Mulot à Sorgues.
D'autres bruits faisaient part du fait que la Vierge avait fait plusieurs apparitions dans les environs et même qu'une effigie de la Vierge aux Cordeliers, après avoir rougi, avait délivré des larmes de sang. Nombreux furent ceux qui s'y rendirent et ce fut alors un lieu de débats virulents entre les « blancs » papistes et les « rouges » révolutionnaires sur le vol qui avait été commis. Les « papistes » voulant qu'on leur rende des comptes, le patriote Lescuyer, en tant que secrétaire-greffier de la commune, fut dépêché sur placeRené Moulinas, Histoire de la Révolution d'Avignon, .. Il monta en chaire pour essayer d'être entendu, puis, pris à partie, il fut extrait de celle-ci et alla se cogner au pied d'une statue de la Vierge. Il se releva et tenta alors de fuir par une porte qu'on venait de lui montrer mais, avant d'atteindre celle-ci, il reçut un violent coup de bâton qui le fit s'effondrer au pied de l'autel.
Réaction de Jourdan Aussitôt informés, Jourdan, commandant du Fort, et Duprat aîné, colonel de la garde nationale d'Avignon, tentèrent de réunir leurs troupes. Celles-ci étant dispersées, il fut décidé de faire sonner la cloche d'argent du Palais des Papes pour les alerter. Ce n'est que vers une heure de l'après-midi que Jourdan démarra son action après avoir péniblement réuni un groupe de trois cent cinquante hommes. Son premier objectif était de reprendre les portes de la ville pour bloquer toute échappatoire aux coupables. Ceci fait, après avoir laissé nombre de ses hommes, il partit avec cent cinquante hommes et deux canons pour se rendre au Couvent des Cordeliers. De par la configuration de la ville, ces deux canons semblaient être là plus pour impressionner de par le bruit des roues sur les rues pavées que pour être utilisés.
Arrivés sur place, ils dispersèrent le peu de foule qui était resté, faisant au passage plusieurs blessés. Ils trouvèrent Lescuyer gisant dans son sang, mais encore vivant, et l'emmenèrent à travers les rues d'Avignon.
Lescuyer décédé, la décision fut prise d'arrêter tous ceux qui étaient soupçonnés, de près ou de loin, d'avoir pu tremper dans cet assassinat ou d'en avoir été les complices, dont deux femmes enceintes. Comme souvent dans ce genre de situation, il y eut aussi des arrestations de personnes n'ayant aucun rapport avec l'assassinat à l'exemple de la Rapatiole, ardente patriote dont le seul tort semble avoir été de se moquer de la femme d'Agricol Minvielle.
Ceux qui avaient réussi malgré tout à franchir les portes de la ville se rendirent à Sorgues pour alerter le général Ferrier et l'abbé Mulot, mais cela ne changea rien.
Jugement Deux écoles de pensées s'affrontaient alors : ceux qui étaient partisans d'une extermination sans aucune forme de procès et ceux qui voulaient un procès. Jourdan choisit la seconde solution bien que Duprat fût favorable à la première.
Le procès fut donc lancé mais, peu de temps après son début, Agricol Minvielle appela au massacre au nom de la vengeance de son ami Lescuyer. Cet appel fut repris par Jourdan et Duprat, ce fut la fin du procès.
Massacre de la Glacière
Dans la nuit, tous les suspects avaient été incarcérés dans les anciennes prisons du Palais des Papes sur ordre de Jourdan. Le fils de Lescuyer, alors âgé de seize ans, se présenta en compagnie d'un groupe de compagnons, réclama vengeance et le droit d'exécuter lui-même les assassins de son père. Le massacre commença avec l'accord de Jourdan puisque celui-ci n'intervint aucunement pour empêcher la tuerie et quitta les lieux avec Duprat, Agricol Minvielle et Tournal, un journaliste, pour souper dans une auberge des environs.
Les emprisonnés furent sortis de leurs cellules et exécutés les uns après les autres. Ce fut un véritable massacre tant les exécuteurs n'étaient pas de vrais bourreaux et n'avaient donc aucune habileté particulière à abréger les souffrances de leurs victimes. Cette absence d'ordre augmenta le nombre des victimes puisque furent aussi massacrés d'autres prisonniers arrêtés avant l'assassinat de Lescuyer, le .
Face à l'amoncellement des cadavres, il fallut dégager le terrain. Il fut pratiqué une ouverture dans la tour de la Glacière afin de jeter les corps dans cette fosse. Lorsqu'il ne resta que les plus populaires, les plus difficiles à tuer, un détachement se rendit à l'auberge où soupaient Jourdan, Duprat, Agricol Minvielle et Tournal afin d'avoir l'aval de leur chef. Ce dernier approuva et le massacre put donc être poursuivi. Il semble cependant que deux femmes et un frère de quatre-vingt-dix ans furent épargnés.